Fausses nouvelles : trois prédictions pour 2018
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Fausses nouvelles : trois prédictions pour 2018

Bulles idéologiques, technologie et bourdes risquent encore de dominer l’année, explique Camille Lopez. Pour contrer les fausses informations, les journalistes devraient-ils collaborer entre organes de presse ?

Les fausses nouvelles sont plus populaires que les vraies, on vit avec la crainte constante que la prochaine guerre nucléaire ne soit déclarée en moins de 280 caractères, et les gens croient encore que Les Simpson peuvent prédire l’avenir.

Bienvenue en 2018 !

Si 2017 a été une année clé pour analyser les diverses conséquences des fausses nouvelles et les répercussions de la vérification factuelle sur celles-ci, 2018 sera tout aussi essentielle. Plus personne ne peut nier l’existence du phénomène. Et tous les yeux seront tournés vers les pouvoirs publics et les géants du Web pour voir s’ils agiront de manière efficace pour contrôler ce qui se passe sur les plateformes de partage de contenu.

Tout ça, sans brimer la liberté de presse et la liberté d’expression. En 2018, il y aura du pain sur la planche, mais si on y croit tous très fort, ça ne devrait pas aller trop mal.

Du côté des fausses nouvelles, que nous réserve la nouvelle année ? Voici quelques prédictions :

1. (Malheureusement) davantage de fausses nouvelles et des bulles idéologiques plus resserrées que jamais

Les fausses nouvelles n’ont jamais été aussi hot. En 2017, elles ont eu encore plus de portée qu’en 2016, nous apprend une analyse de Buzzfeed News.

On n’est pas sortis de l’auberge. Puisque leur création n’engendre, pour l’instant, aucune sanction concrète, les fausses informations continueront de circuler sans gêne sur vos fils d’actualité.

Ce qui est concret, en revanche, c’est que les fausses nouvelles, les canulars et l’escroquerie qui consiste à faire augmenter la valeur de fausses pages par production intensive de « j’aime » (like-farmingsont très lucratives. Pourquoi tuer une vache à lait si la traire n’est pas illégal ?

Dans le cadre d’une étude pionnière sur la consommation des fausses nouvelles, on a analysé les habitudes Web de 2 525 Américains pendant les semaines qui ont précédé l’élection de 2016. Sans surprise, la portée des fausses nouvelles politiques est plus que décourageante (un Américain sur quatre a été exposé à un tel article). Toutefois, celles-ci s’adressent avant tout aux convertis et ne changent donc pas leur point de vue. L’étude a aussi conclu que dans la majeure partie des cas, la vérification des faits n’avait pas réussi à convaincre ces « convertis » qu’une fausse information à laquelle ils avaient cru était erronée. Voilà qui est un peu moins rassurant.

Ce qui relance toute la question des bulles idéologiques — ces petits espaces (qu’ils soient numériques ou pas) où les idéologies sont homogènes et où les discussions vont dans le même sens. C’est réconfortant de ne voir que ce qu’on veut bien voir sur Internet. Mais ça nous empêche aussi d’être confrontés à d’autres opinions, de consommer une information diversifiée et même de vérifier nos sources convenablement.

Ça ne vous rend pas un peu claustrophobe, tout ça ?

2. Des technologies plus poussées, des outils plus utiles

Si certaines technologies de détection automatique des fausses nouvelles sont déjà disponibles, rares sont celles qui sont utilisées dans les salles de presse et par les vérificateurs de faits. Et c’est encore plus rare d’en trouver au Québec.

Mais les initiatives se rapprochent de nous. En 2017, Facebook a fait équipe avec huit organes de presse français pour contrôler le contenu partagé sur sa plateforme. Si un utilisateur signale un article douteux, et que la crédibilité de l’information est remise en question par un des organes de presse partenaires, une notification est envoyée à tous ceux qui l’ont partagé et à ceux qui s’apprêtent à le faire, leur laissant savoir que des informations supplémentaires sont accessibles sur le sujet. Question de tout mettre en contexte.

Photo : Facebook

Ici, les internautes canadiens peuvent signaler une fausse nouvelle (même démarche que pour signaler un pourriel ou du contenu choquant), mais ça s’arrête là.

Des initiatives similaires vont bon train depuis un an aux États-Unis. Je dis « bon train », mais Facebook semble plutôt frileuse à faire état de résultats tangibles quant à sa collaboration avec des vérificateurs de faits. Le géant du Web promet toutefois de redoubler d’efforts pour combattre le fléau des fausses nouvelles.

Et l’avenir s’annonce intéressant. Facebook et l’école de journalisme Ryerson ont annoncé un partenariat pour encourager les sociétés technologiques à innover dans le secteur de l’information.

3. D’autres bourdes colossales de la part de Google, Facebook et YouTube

En 2017, des informations fausses et souvent ultrapartisanes ont réussi à se hisser au sommet des listes des articles et vidéos recommandés (et donc mis en avant) par les géants du Web. Qu’il s’agisse des Top Stories de Google, des articles trending de Facebook ou des palmarès vidéos de YouTube.

La cause du problème ? Les plateformes ne limitent pas leur choix d’articles à des organes de presse vérifiés. Le contenu généré par des internautes peut donc se retrouver au même niveau qu’un article détaillé.

La plupart du temps, les algorithmes fonctionnent comme il le faut, et le contenu recommandé vient de médias sérieux. Mais pas toujours, comme quand Google et YouTube ont attribué de fausses accointances à l’homme qui a tué 26 personnes en novembre dernier, au Texas.

Ce genre d’erreur risque de se reproduire en 2018. J’espère renverser moins de tables que l’an dernier, mais en même temps, ça me fera d’autres fausses nouvelles à déconstruire… !

Mon souhait pour 2018 : de la vérification de faits collaborative entre les salles de presse du Québec

L’idée est simple (et fonctionne très bien ailleurs) : unir les efforts des journalistes fact-checkers de plusieurs rédactions sous un seul et même toit virtuel. Un portail, une sorte de guichet unique de vérification des faits.

Jeff Yates, chroniqueur et journaliste à Radio-Canada, pense d’ailleurs à l’idée depuis quelque temps. « [Ce portail], ce serait un endroit pour que les lecteurs puissent poser leurs questions et suivre l’actualité, la lutte contre la désinformation. Et ça envoie du trafic vers les sites des médias [qui y participent]. »

Même son de cloche du côté d’Ève Beaudin, journaliste scientifique derrière le Détecteur de rumeurs de l’Agence Science-Presse. « La plupart des salles de presse ont de petits moyens et peu de journalistes font purement du fact-checking, estime-t-elle. Il devrait y avoir une collaboration entre les médias. C’est carrément indispensable, il faut se pencher là-dessus en 2018. »

Ça ne veut pas dire de demander aux journalistes de se tenir par la main et de chanter « Kumbaya-vive-les-informations-exactes » autour d’un feu de camp — la concurrence entre les médias est saine. Il s’agit plutôt de partager nos données, nos informations. Surtout en cas de tragédie ou de campagne électorale.

« Il faut que les médias surveillent l’information qui circule en ligne, et au besoin, la corrigent, explique Jeff Yates. Parce qu’en ce moment, l’information circule, qu’on la traite ou non. »

En 2018, il faudra aussi s’attendre à quelques tentatives de lois pour lutter contre les fausses nouvelles, peu d’application et beaucoup, beaucoup de résistance — parce que c’est une industrie payante.

De plus, si la tendance se maintient, on peut prédire qu’une personne sur sept croira que la Terre est plate et que de plus en plus de gens penseront que nous sommes gouvernés par des lézards (la théorie des reptiliens). Qui sait, peut-être que les crop circles feront aussi un retour.

D’ici là, Venons-en aux faits ! se lancera au cœur de l’action dans les prochaines semaines. C’est le temps de démentir les fausses nouvelles et les canulars qui donnent envie de lancer son ordinateur dans le cœur d’un volcan. Je vous invite à me signaler les articles louches qui hantent votre sens critique.