Dilemme intime
SociétéChronique de Marie-France Bazzo

Dilemme intime

Les dénonciations publiques de harcèlement sexuel font progresser la société ; mais dénoncer peut avoir des conséquences très personnelles dans le domaine intime.

Tout au long de la dernière quinzaine d’octobre, malgré le soulagement apporté par ces vagues de dénonciations libératrices dans la foulée de l’affaire Weinstein, ces mots-clics révélateurs et ce grand déballage d’agressions sexuelles commises par des hommes de pouvoir, j’aurai vogué dans des états ambigus. À la fois ébahie par ce déploiement de courage, cette libération de la parole. Effarée et révoltée par le nombre de victimes.

Et bien mêlée.

Je suis passée à un cheveu de twitter #moiaussi. La puissance cathartique du mouvement m’incitait à faire part d’une histoire de harcèlement. Pourtant, toute une partie de moi reculait. J’avais déjà raconté à quelques proches, médusés, cet épisode. L’histoire se déroule dans un souper-bénéfice hautement mondain, en 2013. Elle met en scène un homme admiré, très puissant. Pendant le repas, devant tout le monde, y compris sa conjointe, il ne cesse de me caresser les cuisses, sa main se faisant de plus en plus entreprenante. Je ne sais plus où me mettre. Sur le coup, je suis tellement gênée. L’affronter serait une solution, mais les conséquences me paralysent. Ce soir-là, il ne mettra fin à son manège que lorsque je déciderai de partir, prétextant me lever très tôt.

Il n’y a pas eu mort d’homme ni de femme. Pas d’agression à proprement parler. Seulement un harcèlement insistant et « malaisant » de la part d’un homme. Et je n’étais pas une ingénue de 25 ans.

J’ai manqué de cran, j’ai calculé mes affaires, n’ai pas eu envie de me mettre sous les projecteurs ni de l’y envoyer, lui. J’étais confuse.

Le champ de l’intime est, aujourd’hui encore, trouble, miné. Beaucoup d’histoires demeureront secrètes, j’en suis convaincue.

Je salue celles et ceux qui ont fait tomber les narcissiques potentats qui les ont agressés. J’admire leur guts. D’autres dénonciations nécessaires viendront. Mon harceleur fera peut-être partie des accusés, par l’intermédiaire d’autres que moi. Je suis aujourd’hui en paix avec ma décision. Car quelque part entre l’essentielle prise de parole publique et le trouble intime, il y a une zone complexe, en 50 nuances de gris.

Fallait-il le dire ?

Collectivement, oui. Cette prise de conscience massive, ce mouvement de dénonciation va ruisseler dans différents milieux professionnels et va transformer la société, j’en suis persuadée. Du prédateur sexuel au mononcle libidineux, ils vont y penser à deux fois avant d’attaquer une éventuelle victime. La pression sur les milieux de travail afin de garantir des environnements sécuritaires va grimper d’un cran. Le mouvement issu des réseaux sociaux va certainement enclencher une réflexion sur le peu d’efficacité de la voie judiciaire dans les cas d’agressions sexuelles. Quand on sait que ces crimes sont les moins considérés par le système, la tentation de se faire justice en dénonçant sur Facebook pourrait accélérer un changement des lois.

Alors, pourquoi ne pas le dire, malgré ce mouvement réconfortant et stimulant ?

Encore et toujours, par crainte des représailles. Le pouvoir est le Pouvoir, et peut se venger d’avoir été écorché. Parce que personne, au moment où j’écris, n’est encore sorti pour dénoncer le comportement de hussard de cet homme. Parce que je serais la seule et la première, trop exposée. Parce que ce type de harcèlement, même s’il est inacceptable, grave et désagréable, ne l’est pas autant (pour moi) qu’une véritable agression sexuelle. Oui, je crois qu’il y a une échelle des torts causés. Et, tout compte fait, parce que je ne me considère pas comme une victime. Je ne tire pas de fierté à dire ça. J’ai honte de manquer de solidarité envers celles et ceux qui sont harcelés et qui en sont bouleversés, mais au fond de moi, quelque chose me retient. Je ne crois pas que mon émancipation personnelle passe par la délation de quelque chose qui fut somme toute bénin pour moi — pas une agression, je le répète, ce qui aurait été vraiment différent.

Ce que je veux illustrer par cette histoire, c’est le dilemme. Il existe encore un tiraillement complexe entre le désir de participer à ce combat collectif rassembleur et ses conséquences encore très personnelles. Le champ de l’intime est, aujourd’hui encore, trouble, miné. Beaucoup d’histoires demeureront secrètes, j’en suis convaincue.

C’est toute la question de l’exercice du pouvoir, notamment sur les femmes, qui s’exprime dans ces histoires de dénonciations. C’est toute la société qui aura avancé avec le mouvement #moiaussi. Mais il n’y a pas qu’une seule façon de réagir. C’est public et collectif, mais c’est aussi profond et intime.

À chacune sa voie.