Les fausses nouvelles et rumeurs que vous lirez après une tuerie
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Les fausses nouvelles et rumeurs que vous lirez après une tuerie

Quand les nouvelles à la une sont tragiques, tout le monde veut être le premier à savoir ce qui se passe. Mais ce n’est pas sans conséquences.

J’étais sur Twitter, mercredi, quand la première alerte détaillant la fusillade dans une école secondaire de la Floride a été envoyée.

En quelques minutes, alors que les salles de nouvelles s’affairaient à relayer les informations sur la tragédie toujours en cours, « Floride » et « Florida » étaient les mots les plus mentionnés sur Twitter et Facebook. Mais, aussi, « Sam Hyde » et « crisis actors », des termes qui me sont maintenant familiers puisque je les vois systématiquement circuler après des événements bouleversants.

Ils sont associés à des canulars partagés par des trolls particulièrement cruels, qui voient ces tragédies comme un moyen facile de se faire remarquer. Qu’ils viennent de forums comme 4Chan, GAB ou d’autres forums plus dark de Reddit, ces internautes tendent des pièges que n’importe qui, dans des circonstances normales, pourrait détecter.

Mais ce qui s’est passé en Floride (ou Vegas, ou Sandy Hook ou Aurora ou Pulse ou Sutherland) nous pousse à vouloir savoir ce qui se passe en temps réel, rapidement et en premier. Et dans ces cas-là, pour bien faire, on a tendance à baisser notre garde et à partager de fausses informations.

Je ne parle pas de bilans erronés ou de noms mal épelés par les policiers qui doivent rapidement relayer les derniers détails aux médias. Les fausses informations mentionnées ci-bas sont fabriquées de toutes pièces par des personnes mal intentionnées.

« Sam Hyde est le tireur » 

Si on en croit les milliers de publications qui accusent l’Américain Sam Hyde d’avoir perpétré une attaque quelconque, l’Américain de 32 ans serait l’auteur de chacune des centaines de fusillades et attentats survenues depuis 2015.

Captures d’écran

En fait, « Sam Hyde is the shooter » est un meme, un running gag de (très, très) mauvais goût propagé par des utilisateurs de 4chan, un site de partage d’images. Pour des raisons douteuses, les trolls ont ciblé le comédien et youtubeur pour en faire la tête d’affiche des canulars en ligne.

Chaque fois qu’une telle tragédie fait les manchettes, et que le nom de l’homme se hisse au sommet des tweets les plus populaires, des médias (souvent étrangers) tombent dans le panneau et le nomment en ondes.

Ici, alors que la nouvelle de la fusillade dans une église du Texas était toujours à l’étape de la « dernière heure », un membre du Congrès américain a nommé Sam Hyde comme étant le principal suspect:

De faux suspects

 Tout le monde cherche à savoir qui est à l’origine d’une tragédie. C’est pour cela que le canular ciblant Sam Hyde fonctionne aussi bien. Et c’est pour cela que des internautes tentent de gagner en popularité sur les réseaux sociaux en nommant de faux suspects.

Parfois, c’est pour troller. D’autres fois, c’est par vengeance personnelle.

Souvent, c’est pour faire avaler des préjugés racistes.

L’exemple qui me vient en tête est celui du journaliste sikh Veerender Jubbal. Son nom a d’abord été associé aux attentats de Paris en 2015. Cette photo de lui, collée aux mots « musulman » et « suspect principal », circulait allègrement :

Or, il s’agissait d’un montage :

L’autoportrait inoffensif du journaliste canadien portant une chemise à carreaux bleue et tenant un iPad a été truqué pour le montrer portant une veste d’explosifs et un exemplaire du Coran. Un quotidien espagnol est même tombé dans le panneau et a publié sa photo, avant de présenter ses excuses.

Veerender Jubbal a dû se défendre partout sur les réseaux sociaux. Selon lui, le montage serait lié à la communauté des jeux vidéos, où il avait pris position en faveur des femmes harcelées en ligne dans la foulée du Gamergate.

Le retour des fausses images de Veerender Jubbal après l’attentat de Nice.

Quelques mois plus tard, rebelote. Lors de l’attentat au camion bélier sur la promenade des Anglais à Nice, les mêmes publications, pourtant démenties à de nombreuses reprises, sont redevenues virales.

Son cas illustre pourquoi il faut attendre les informations communiquées par les autorités officielles (et vérifier qu’il ne s’agit pas de faux comptes qui en usurpent l’identité), ou par une pluralité de médias reconnus, avant de partager une « exclusivité ».

Des associations politiques extrémistes

Avec les faux suspects viennent de faux profils. Et avec ces faux profils viennent des rumeurs créées dans le but de discréditer un mouvement.

Depuis la fusillade de mercredi dans une école en Floride, cette photo du « suspect  » circule sur toutes les plateformes. On le voit porter un chandail rouge aux couleurs du mouvement antifasciste (antifa) et serrant le poing. On lui prête aussi des affinités avec le groupe armé État islamique.

Captures d’écran

La photo n’est toutefois pas celle de Nikolas Cruz, le (vrai) principal suspect de la fusillade. Comme l’indique BuzzFeed News, le jeune homme sur la photo est un jeune militant communiste du nom de Marcel Fontaine.

Des preuves « béton »

Et puis il y a ces sites internet d’une malhonnêteté saisissante comme InfoWars, qui tenteront par tous les moyens possibles de prouver que les autorités cachent la « vraie nature » du responsable de l’attaque.

Des captures d’écran accompagnées de mots clés bien placés comme « ISIS » et « communiste » suffisent souvent à créer un engouement sur le web. Aucune vérification requise, bien sûr.

Dans le cas de la fusillade de mercredi, ces sites se sont surpassés. En plus de présenter les rumeurs présentées plus haut comme des faits vérifiés, l’article (modifié depuis la version archivée ci-jointe, mais toujours en ligne), avance que le tireur votait démocrate et s’habillait comme les soldats du groupe armé État islamique. Les preuves? Des saisies d’écran du profil Instagram du suspect et une fiche d’identification tirée d’une base de données d’électeurs :

Captures d’écran

Mais comme le démontre l’utilisateur Twitter @RespectableLaw, vous ne croiserez fort probablement jamais un soldat de EI qui porte une tuque de l’armée américaine… et surtout pas une casquette « Make America Great Again ». Le suspect, pourtant, les portait fièrement.

La fiche d’électeur, présentée comme un « scoop » par InfoWars, contient les informations d’un certain Nicolas Cruz, né en mai 1998. C’est proche, mais ce n’est pas tout à fait ça. Les autorités officielles ont annoncé à plusieurs reprises que le tireur était Nikolas Cruz, né en septembre 1998, rappelle @RespectableLaw.

De faux disparus

« Voici mon frère, il était dans le bâtiment lorsque la fusillade a éclaté. Retweetez pour qu’on le retrouve! » Émouvant, n’est-ce pas?

Eh non. La majorité de ce type de publications, qu’on retrouve à la douzaine sur Twitter et Facebook, sont des canulars. Comme ces photos d’un jeune homme qui circulent chaque fois qu’une tragédie impliquant des personnes disparues se produit :

Les auteurs de ces blagues utilisent les mots-clics associés aux différents événements pour gagner en visibilité. Si vous souhaitez aider à retrouver une personne disparue, une courte visite sur les profils Twitter de ceux qui partagent ces avis vous aidera à déterminer s’il s’agit d’un canular ou d’une information véridique.

Pas des victimes, mais des acteurs?

Ce ne serait pas une tragédie d’envergure si plusieurs conspirationnistes ne tentaient pas de prouver qu’il s’agit d’une mise en scène pour promouvoir un agenda « anti-armes ». Surnommées les « false flag attacks », ces théories du complot inondent Twitter en temps de crise.

Captures d’écran

Et les « arguments » pour appuyer la théorie ne manquent pas. Rires nerveux, vague ressemblance à un témoin interrogé lors d’une tragédie précédente, anxiété flagrante suffiraient à prouver que les personnes questionnées par les journalistes sont des acteurs.

C’est faux. Mais ça n’empêche pas des vidéos sur le sujet d’apparaître dans les recommandations de Youtube après des fusillades.

Les conséquences de ces théories peuvent être graves. À la suite des nombreuses tirades d’Alex Jones (InfoWars) au sujet du fait que la tuerie de Sandy Hook (28 morts dont 20 enfants) ne s’était jamais produite, plusieurs individus ont harcelé les parents des victimes.

Une femme a écopé de cinq mois de prison après avoir menacé de mort la famille d’un petit garçon tué dans l’attaque.

Malheureusement, la situation ne va pas en s’améliorant. Au moment d’écrire ce billet, des robots russes propagent ces canulars et fausses nouvelles plus rapidement que n’importe quel service de police officiel peut relayer les vrais détails.

Alors, pour ne pas tomber dans le panneau, mieux vaut faire preuve de patience (et peut-être signaler les canulars que vous croisez, si le coeur vous en dit).

Des nouvelles louches, des infos à démentir, des fausses nouvelles? N’hésitez pas à m’écrire à contact.camillelopez@gmail.com