Le monde va-t-il à la catastrophe ?
Société

Le monde va-t-il à la catastrophe ?

Une large majorité de Canadiens entretiennent une vision apocalyptique quant à la vie actuelle. Au Québec aussi, bien que la province soit la moins catastrophiste au pays, explique Alain Giguère, président de CROP.

Des plus anciens textes bibliques aux plus récentes réalisations hollywoodiennes, les productions culturelles au fil des époques, tout comme beaucoup de récits populaires, ont régulièrement été hantées par des perspectives apocalyptiques. De l’arche de Noé et l’Apocalypse de l’Évangile selon Saint-Jean aux craintes de cataclysmes nucléaires, en passant par Mad Max, The Walking Dead et La servante écarlate, une menace de fin du monde a fait partie intégrante de la culture, comme expiation potentielle face aux inconduites des hommes.

L’étymologie du terme « apocalypse » est tout à fait intéressante. Elle renvoie à la fois au grec et au latin, et ce mot signifiait à l’origine « révélation » : la vision, la promesse d’un monde meilleur à la suite de la purgation de nos péchés. Une rédemption salvatrice, mais qui ne pouvait voir le jour qu’après une dévastation cathartique de l’humanité visant à en laver les fautes.

Or, même dans les pays occidentaux d’aujourd’hui, tout comme dans tous ceux où l’idéologie religieuse n’est plus l’idéologie dominante, la notion d’apocalypse est toujours présente. Elle joue le même rôle, mais sur un mode désacralisé. Maintenant, nos « péchés », ce sont notre manque de considération pour la planète, les changements climatiques causés par l’activité de l’homme, les dérives des démocraties devant la montée de mouvements d’extrême droite, le terrorisme, la financiarisation de l’économie aux dépens de la production « réelle », l’écart effarant et croissant entre les riches et les pauvres. Et j’en oublie sûrement !

Ainsi, même si l’apocalypse n’a plus aujourd’hui son sens religieux de l’époque, elle exerce la même fonction : la menace de catastrophes cathartiques si nous ne mettons pas fin à nos incuries.

En fait, l’apocalypse est un « projet » : changer le monde sous la menace d’une extinction de la vie humaine et de la société. La menace sert de justification au projet de transformation de nos façons de vivre.

L’apocalypse dans l’opinion publique canadienne

Or, il est fascinant d’observer qu’au pays, une large majorité de Canadiens entretiennent ce genre de vision apocalyptique quant à la vie actuelle. Dans une perspective désacralisée, articulée autour des changements climatiques et sociaux, trois personnes sur cinq au Canada partagent une telle vision (61 %).

Notre façon de mesurer ce phénomène est un peu particulière. On offre aux répondants à nos sondages une question contenant deux idées opposées et on leur demande de choisir celle qui correspond le mieux à leur opinion. Dans ce cas-ci, l’exercice se présentait comme suit :

Êtes-vous davantage d’accord que…?

Le monde va à la catastrophe : nous ne dépasserons pas les 10 ou 20 prochaines années sans que des bouleversements majeurs se soient produits.

Ou

Le monde évolue et progresse : nous verrons dans les 10 ou 20 prochaines années s’instaurer une société plus humaine et plus épanouie.

Au Canada, c’est le premier énoncé qui remporte la palme, avec 61 % des réponses contre 39 % pour le second.

Peu de différences sur le plan sociodémographique !

Il est intéressant de noter que, sur les plans sociodémographique et socioéconomique, il y a fort peu de variations. Les moins fortunés, les moins scolarisés tout comme les résidents de petites localités sont un peu plus nombreux à entretenir la vision catastrophiste proposée, mais on parle de différences de l’ordre de 3 % à 5 %.

Même sur le plan régional, le Québec, la province la moins catastrophiste, laisse observer une proportion de 57 % de gens choisissant le premier énoncé, proportion qui va jusqu’à 66 % dans l’Atlantique, alors que les autres provinces sont dans la moyenne nationale.

Ainsi, avec des variations d’environ cinq unités de pourcentage, des majorités autour de 60 % de gens au pays partagent cette vision apocalyptique selon laquelle le monde actuel va à la catastrophe !

Une vision apocalyptique en croissance

Par ailleurs, il est aussi fascinant de constater que cette vision apocalyptique du monde est systématiquement en croissance au Canada depuis 2008. En effet, si notre énoncé catastrophiste recueillait l’appui de 61 % de la population en 2017, celle-ci l’appuyait à 49 % en 2008, une progression presque parfaitement linéaire de 12 points sur neuf ans (de 48 % à 57 % au Québec pour la même période).

Il est intéressant d’observer que c’est la crise de 2008 qui a déclenché le mouvement à la hausse (avant, nos données étaient stables par rapport à cet indicateur). Mais depuis, malgré la reprise économique, cette vision apocalyptique du monde n’a eu de cesse d’augmenter, comme si l’ensemble des incertitudes qui pèsent sur la société et sur la vie des gens se faisaient de plus en plus menaçantes.

Une vision dystopique de la société

Lorsqu’on regarde les valeurs et postures mentales des gens qui partagent cette vision apocalyptique de la vie actuelle, on se rend bien compte de la profondeur de leur jugement. Ils entretiennent une espèce de vision holistique, une vue d’ensemble des enjeux du monde actuel, en y jetant un regard des plus pessimistes.

En tête de liste viennent évidemment les problèmes écologiques de la planète, les changements climatiques et toutes les catastrophes naturelles qui peuvent leur être associées. Ce à quoi vient s’ajouter une perspective tout à fait darwiniste du modèle social dans lequel nous vivons : la loi du plus fort, les riches qui s’enrichissent, les pauvres qui s’appauvrissent et des gouvernements qui sont à la solde des riches et puissants ! En effet, une bonne dose de cynisme et de populisme alimente cette perspective catastrophiste de la vie : personne, selon ses adhérents, n’a à cœur le bien public.

Ces derniers se sentent aussi personnellement menacés par l’ensemble des enjeux sociaux : la vie est devenue risquée à tous points de vue, et ils ont l’impression de manquer d’emprise sur leur existence pour se prendre en charge, les déterminismes de la société étant plus forts qu’eux.

Enfin, notons que les tenants d’une vision apocalyptique de la vie sont très engagés socialement. Ils épousent des styles de vie éthiques, écologiques et responsables socialement. Le tout dans une perspective visant à contribuer à changer le monde (d’où l’idée que la fin du monde est un « projet »).

Un appel aux entreprises, aux institutions et aux gouvernements

Avec trois personnes sur cinq qui partagent une telle vision de la vie au pays, c’est un cri du cœur que lance la population en quête d’espoir ! Les politiciens sont de moins en moins crédibles. Les entreprises sont perçues comme n’ayant que fort peu de préoccupations sociales. Le monde est vu comme s’en allant à la dérive et personne ne semble s’en préoccuper.

Il y a certainement chance à saisir pour des organisations, des marques et des entreprises ouvertes à redonner à la collectivité une partie de leur richesse, à lancer des initiatives visant à changer les choses dans ce type de contexte. Enfin, ceux qui réussiront à faire leur marque de façon crédible dans de tels projets gagneront certainement des points, autant auprès de la population que des consommateurs.

Parsifal, de Richard Wagner

Je me devais, pour mon clin d’œil opératique de cette semaine, de me pencher sur la production de Parsifal au Met de New York, où nos deux célèbres Québécois François Girard et Yannick Nézet-Séguin triomphent actuellement.

La mise en scène de François Girard nous plonge systématiquement dans un monde postapocalyptique sans âge. Les chevaliers du Graal avaient pour tâche de protéger la lance avec laquelle on a transpercé le flanc droit du Christ sur la Croix, ainsi que la coupe (le Graal) avec laquelle on a recueilli son sang. Le roi de cette dynastie a failli à sa tâche en se faisant voler la sainte lance et blesser par elle, alors qu’il s’est laissé ensorceler par une séductrice maléfique ! À la suite de ce moment de faiblesse et au vol de la sainte lance (le péché originel dans cette œuvre), la blessure du roi ne guérit jamais et le monde des chevaliers du Graal sombre dans une apocalypse sans fin (jusqu’à ce qu’un sauveur — Parsifal — vienne les racheter).

L’extrait retenu ici nous montre un de ces chevaliers nous racontant l’histoire du vol de la sainte lance.

Richard Wagner : Parsifal — Jonas Kaufmann (Parsifal), Katarina Dalayman (Kundry), Peter Mattei (Amfortas), René Pape (Gurnemanz), Evgeny Nikitin (Klingsor), Rúni Brattaberg (Titurel), Maria Zifchak (Stimme), orchestre du Metropolitan Opera, Daniele Gatti (dir.), François Girard (prod.), New York, Sony Classical, 2014.

Alain Giguère est président de la maison de sondage CROP. Il signe toutes les deux semaines un texte sur le site de L’actualité, où il nous parle de tendances de société… et d’opéra.

Pour lire d’autres chroniques d’Alain Giguère sur des tendances de société et de marché, rendez-vous sur son blogue.