Quand les théories du complot humilient les victimes
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Quand les théories du complot humilient les victimes

Depuis le massacre de 2012 dans une école primaire, des théories vaseuses sur la fabrication des tragédies gagnent du terrain. Et les médias de masse commencent à faire écho à ces discours dangereux.

Le 14 décembre 2012, 28 personnes, dont 20 enfants, sont tuées dans la petite école primaire du village de Sandy Hook, au Connecticut. Le meurtrier se donne la mort après avoir fait 27 victimes.

Plus d’un an plus tard, le 13 janvier 2014, le polémiste et adepte des théories du complot Alex Jones déclare que la tuerie de Sandy Hook est une mise en scène et que les témoins interrogés par les médias sont des acteurs. Même si ce qu’il avance est faux, ses prétentions font rapidement des dégâts.

Dans les semaines qui suivent, des photos privées des familles des victimes sont partagées un peu partout sur le Net. Les témoignages des survivants sont décortiqués, moqués, analysés et partagés en masse dans le but de prouver que ceux-ci jouent la comédie. Sur les réseaux sociaux, les familles sont dénigrées et deviennent le sujet de memes méchants, humiliants.

Capture d’écran

Puis, le harcèlement dépasse le Web.

En mai 2014, les parents de Grace McDonnell, une des jeunes victimes de la tuerie, reçoivent un appel. À l’autre bout du fil, c’est Andrew David Truelove. Il vient de voler une plaque qui rend hommage à la fillette ; il est convaincu que sa mort n’est qu’un « hoax », un canular orchestré par le président Barack Obama. Ou peut-être par le mouvement anti-armes. Ou peut-être aussi par les médias de gauche. On a perdu le compte, depuis.

Truelove est arrêté, puis condamné à un an de prison pour vol.

En janvier 2016, au tour des parents du petit Noah Pozner, la plus jeune victime du massacre, de recevoir quatre menaces de mort par courriel et par téléphone.  Une femme de la Floride, Lucy Richards, est convaincue qu’il s’agit d’une mise en scène pour lui enlever ses droits établis par le second amendement. « REGARDEZ DERRIÈRE VOUS, C’EST LA MORT », écrit-elle dans un des messages.

Capture d’écran

En juin 2017, Richards est condamnée à cinq mois de prison pour harcèlement et menaces.

Le 14 février 2018, 17 personnes, dont 14 adolescents, sont tuées dans une école secondaire de Parkland, en Floride. Le meurtrier est arrêté.

Peu de temps après, alors que les survivants de la fusillade prenaient la parole pour sensibiliser le public américain au contrôle des armes à feu, Alex Jones et plusieurs autres sites d’extrême droite déclaraient que la tuerie était aussi un « false flag », une mise en scène servant à « pousser » des priorités politiques.

En moins de deux, la vidéo la plus populaire de YouTube laisse entendre que David Hogg, l’étudiant interrogé un peu partout depuis la tuerie, est un acteur.

Sur Facebook et Twitter, les photos qui tentent de prouver que les jeunes survivants sont des « crisis actors » sont partagées des centaines de milliers de fois. Les adolescents, survivants de la tuerie, sont dépeints comme des comédiens qui se déplacent un peu partout pour feindre des tueries. Ou qui, comme le note le New York Times, travailleraient pour le FBI, pour redorer l’image de l’organisation.

L’histoire se répète. Et il y a un problème.

De fait, Internet au complet a un problème. Parce que nous sommes de plus en plus nombreux — oui, même certains qui lisent cette chronique — à participer la diffusion de ces théories.

Ce graphique représente l’évolution de l’intérêt pour la recherche du terme « crisis actor » sur Google :

Source : Google Trends (en date du 1er mars 2018)

Les données, récoltées par l’outil Google Trends, indiquent qu’après chaque attaque majeure, la théorie du complot refait surface. Et contrairement aux autres tragédies de même calibre, la tuerie de Parkland est sur le point de battre le record établi par Sandy Hook en 2012.

Grâce à des tweets insistants, des algorithmes inefficaces et des articles de blogues choquants, les hypothèses farfelues qu’on pensait confinées aux recoins les plus sombres d’Internet gagnent en popularité.

Le fils de Donald Trump, Donald Trump Jr, a d’ailleurs « aimé » deux tweets portant sur des théories du complot et disant que David Hogg, dont le père est un ex-agent du FBI, n’est qu’une marionnette qui sert à présenter un discours anti-armes.

Le phénomène se rend aux médias de masse. Lors de son émission, Anderson Cooper, tête d’affiche de CNN, a interrogé le jeune David Hogg à ce sujet, estimant visiblement que la question était pertinente. L’étudiant a dû répéter qu’il n’est pas un « crisis actor ». Plus tard, sur la même chaîne, des commentateurs politiques ont débattu sur le sujet, rapporte le New York Times.

En Floride, l’assistant d’un élu a même déclaré par courriel au Tampa Bay Times que les deux adolescents interrogés par CNN n’étaient pas des étudiants, « mais bien des acteurs qui voyagent de crise en crise quand elles se déroulent ». L’auteur du courriel a depuis été renvoyé.

« Fake it till you make it »

Après l’entrevue de David Hogg à l’émission d’Anderson Cooper, plusieurs médias ont repris la nouvelle. Toutefois, au lieu de parler du mouvement social amorcé par l’adolescent et ses pairs, les articles ont plutôt misé sur la citation qui leur attirerait des clics : « Je ne suis pas un crisis actor. »

Le discours conspirationniste, propulsé sur la chaîne nationale et sur les tribunes sérieuses, s’est vu légitimé et normalisé comme jamais. Puisque, après tout, il y a eu une entrevue et un débat en direct.

Mais comment ce discours a-t-il atterri là ? Une tentative de réponse : avec le nombre toujours grandissant de plateformes où diffuser leur charabia, les adeptes de ces théories parlent plus fort que ceux qui vérifient et publient les faits. Et c’est payant.

Journalistiquement parlant, il n’est pas dans l’intérêt public de parler d’une théorie du complot simplement parce qu’elle est devenue virale sur le Net. Mais en matière de clics et d’audimat, c’est différent.

On l’a vu avec les climatosceptiques : des partis politiques exploitent les tensions sociales et font de ces théories des sujets de division pour rassembler des partisans. Par la suite, des médias et des institutions jugent acceptable de donner la parole à des experts autoproclamés de la question — sans crédibilité scientifique — et de leur accorder la même plateforme qu’aux scientifiques qui se basent sur des faits et des études sérieuses.

En revanche, certains médias, comme le Guardian, le LA Times ou Reddit, ont décidé de bannir le discours climatosceptique de leurs pages Opinions.

Cela devrait servir de leçon. Cessons de reléguer les instigateurs de ces théories complotistes au rang de ceux qui croient que la Terre est plate. Les conséquences de leur paranoïa peuvent être graves et dangereuses. Leurs idéaux, leurs leaders, leur certitude qu’on tente de les contrôler les poussent à menacer, à voler, à blesser.

Il faut parler de ces conspirations. Mais de la bonne façon. Avec des faits, dans un contexte, une explication claire des problèmes qu’elles engendrent, une éthique journalistique solide et un peu plus de respect pour les victimes.

Des nouvelles louches, des infos à démentir, des fausses nouvelles ? N’hésitez pas à m’écrire à contact.camillelopez@gmail.com