La naturopathie est une béquille pourrie
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La naturopathie est une béquille pourrie

Soigner par la nature, c’est comme la tarte aux pommes : difficile d’être contre. Mais procéder à un lavement ou suivre une cure détox, ce n’est pas naturel. Valérie Borde démêle le vrai du faux en matière de naturopathie.

Cette semaine, on a appris qu’au Québec, un naturopathe a conseillé à une maman, sur Facebook, d’insérer une poire rectale dans l’anus de son bébé de trois semaines et demi pour lui faire un lavement. La raison ? La maman en question pensait qu’il avait mal au ventre parce qu’elle l’allaitait en suivant un régime détox.

Procéder à un lavement sur un bébé aussi jeune est potentiellement très dangereux. C’est aussi illégal pour un naturopathe de proposer un tel traitement, comme comme l’ont reconnu le fautif et son employeur, la comédienne Jacynthe René.

J’invite le Collège des médecins à visiter le site de l’Association des naturopathes agréés du Québec où figure la définition suivante :

« La naturopathie est l’art et la science visant à promouvoir un niveau de santé optimal par le recours à des moyens naturels et écologiques. Le naturopathe agréé perçoit l’individu dans sa globalité. Pour lui, les symptômes de la maladie sont des signaux d’alarme d’un dysfonctionnement dont il devra identifier la ou les origines. Il soigne en s’opposant aux causes véritables d’un déséquilibre interne, sans réprimer ou entraver les réactions de défense et d’autorégulation de l’organisme. »

Oui, vous avez bien lu. « Il identifie des symptômes » et « Il soigne » … même si c’est illégal de le faire.

Pourquoi laisse-t-on passer cette infraction évidente à la Loi médicale ? Parce que la naturopathie est une béquille bien pratique pour calmer la grogne populaire liée au manque d’accessibilité du système de santé ? Parce que les « moyens naturels », ce n’est pas si dangereux que ça ? Parce que laisser la population se faire berner par des charlatans, ce n’est pas grave ?

Faux.

Un problème d’honnêteté

Soigner par la nature, c’est comme la tarte aux pommes : difficile d’être contre. Mais procéder à un lavement ou suivre une cure détox, ce n’est pas naturel. Nos intestins ne sont pas conçus pour qu’on y injecte quoi que ce soit, et notre corps n’a pas besoin d’un régime pour éliminer de quelconques toxines. Avaler des vitamines – qui sont pour la plupart produites par de grands industriels de la chimie comme BASF, soit dit en passant – ou prendre des comprimés homéopathiques, ce n’est pas naturel non plus.

C’est faire preuve d’une incroyable naïveté ou d’aveuglement volontaire que de croire que les entreprises et les individus qui œuvrent dans l’industrie des produits naturels sont nécessairement vertueux. Il suffit d’ailleurs de visiter leurs sites web pour constater que la transparence (sur leurs sources d’approvisionnements, les procédés de production, les preuves de l’efficacité des traitements et la gouvernance) n’est pas une vertu répandue.

Juste depuis le début de cette année, Santé Canada a trouvé dans des magasins au pays des herbes médicinales contenant du Viagra, plusieurs autres bourrés de bactéries (salmonelles, pseumonia et E.coli), des multivitamines non homologuées dont l’étiquette invitait à consommer des doses dangereuses de vitamines A et K et un autre produit ne contenant pas la dose indiquée.

Dans la « nature » que l’on nous vend, il y a aussi des plantes cultivées à l’échelle industrielle avec moult engrais et pesticides, il y a des procédés d’extraction énergivores utilisant des solvants, il y a des récoltes illégales de plantes menacées et beaucoup, beaucoup, d’agents de remplissage comme du sucre, de l’amidon et de l’eau.

Certes, il y a sans doute aussi de bons produits. Mais les exigences légales sont tellement minces pour les producteurs, et ce qu’ils doivent inscrire sur les étiquettes de leurs produits est tellement peu détaillé, qu’on ne peut juger de la qualité qu’en faisant confiance… les yeux fermés.

Les naturopathes prétendent souvent savoir distinguer les bons produits des mauvais, mais quelles preuves avons-nous de leur compétence? La naturopathie n’est pas une discipline encadrée par un ordre professionnel, contrairement à la médecine, la pharmacie, la physiothérapie ou la psychologie. Il existe de multiples associations de naturopathes, qui sélectionnent leurs membres de toutes sortes de manières et reconnaissent des pelletées de formations dont on ne sait pas trop ce qu’elles valent car elles sont données par des organisations pour la plupart privées.

Le seul moyen dont on dispose aujourd’hui pour juger de la qualification et de l’honnêteté de tous ces gens, c’est de leur poser des questions et de faire ses propres recherches pour vérifier si ce qu’ils nous disent semble sensé. La première question à poser, c’est celle de l’efficacité et de la sécurité des traitements.

Un problème d’efficacité

Une toute petite fraction des traitements promus par les naturopathes ont réellement fait les preuves de leur efficacité. La plupart du temps, on profite de la crédulité des clients pour leur servir en guise de preuve des témoignages de gens satisfaits, l’endossement par des pseudo-sommités multipliant les titres scientifiques ronflants (et pas toujours véridiques), ou alors de rares études à la méthodologie douteuse. Quant aux études qui montrent que ces traitements ne sont pas plus efficaces que des placébos, on préfère généralement les balayer sous le tapis ou agiter une quelconque théorie du complot pour les discréditer.

C’est vrai, la nature est remplie de plantes aux vertus médicinales qui peuvent avoir des effets sur l’organisme humain. Mais comment faut-il les utiliser pour qu’elles soient réellement bénéfiques et avec quelles précautions?  Ni l’industrie des produits naturels, ni les compagnies pharmaceutiques ne font beaucoup d’efforts pour qu’on y voie plus clair, avec de solides études à grandes échelle qui risqueraient de mettre en péril leurs affaires respectives. On manque cruellement de preuve.

Un problème de sécurité

Dans le livre Principles and Practices of Phytotherapy, une bible du traitement par les plantes écrite par deux chercheurs spécialistes, un chapitre entier est consacré aux questions de sécurité.

En médecine, explique les auteurs, on considère qu’il est impossible qu’une substance qui agit véritablement sur l’organisme puisse ne pas avoir d’effets secondaires potentiellement indésirables. Les naturopathes, eux, considèrent que, même s’il faut se méfier des effets secondaires des traitements, la très longue histoire du traitement par les plantes a permis de faire la preuve qu’il est possible qu’un extrait de plante puisse agir sans nuire.

Voilà une idée très séduisante… mais qui n’est absolument pas prouvée, préviennent les auteurs. En effet, on sait que, pour diverses raisons, les effets indésirables des produits naturels ont rarement été rapportés à travers l’histoire, et qu’ils continuent à être sous-déclarés. Et que jusqu’à présent, à chaque fois qu’on a sérieusement étudié l’effet d’une plante, on a trouvé que si elle peut être efficace pour soulager quelque chose, elle peut engendrer des effets indésirables. Ces effets peuvent être tout aussi sérieux que ceux que l’on attribue à des médicaments, quand les plantes contiennent des molécules très actives. Oui, on connait des plantes médicinales qui ont causé des cancers, des insuffisantes rénales sévères et de sérieux problèmes au foie. Elles ne sont pas à prendre à la légère!

Le jour où les naturopathes proposeront des traitements éprouvés, dont on maîtrisera la sécurité, et qu’ils administreront dans un cadre réglementé, on pourra leur faire confiance. On pourra même rembourser les traitements grâce à l’assurance maladie. Mais en attendant, la plus grande prudence s’impose.