Craig Silverman, pourfendeur des fausses nouvelles
Société

Craig Silverman, pourfendeur des fausses nouvelles

Il dénonçait les fake news bien avant l’ère Trump. Ses enquêtes ont fait le tour du monde. Craig Silverman croit qu’il faut prendre conscience que le simple partage d’une nouvelle est un pouvoir en soi.

S’il ne peut revendiquer la paternité du terme fake news, le journaliste canadien Craig Silverman peut néanmoins se targuer d’avoir sonné l’alarme bien avant la majorité de ses collègues.

En 2014, il dénonçait déjà le phénomène sur Twitter avec une fausse nouvelle relayée par le site conservateur National Report, selon lequel une ville du Texas avait été mise en quarantaine en raison du virus Ebola :

Puis, en 2016, il a mis au jour ces « usines à fake news » établies en Macédoine, destinées à faire mousser la candidature de Donald Trump auprès des électeurs américains. Et c’est lui qui a ensuite démontré que les fausses nouvelles avaient été plus virales que les vraies pendant l’élection américaine. La propagande avait donc payé.

Diplômé de l’Université Concordia, à Montréal, Craig Silverman a commencé son aventure Web avec un blogue, Regret the Error, qui compilait les meilleurs (et les pires) rectificatifs publiés dans les médias.

À force, le blogue s’est transformé en analyse des principes de vérification des faits, une spécialisation qu’il a poussée en recherche avec l’Institut Poynter, à Toronto, et l’Université Columbia, à New York.

Ce natif de la Nouvelle-Écosse dirige maintenant la section média de BuzzFeed, après avoir cofondé BuzzFeed Canada. Chaque jour, il traque la manière dont on tente de manipuler les plateformes d’information et d’exercer une propagande de façon aussi perverse que décomplexée.

De passage pour une conférence à C2 Montréal, il a expliqué à l’auditoire comment les algorithmes manipulent les réseaux sociaux pour modeler l’information relayée à cette bête émotive qu’est l’humain. « De vrais humains commandés par des machines essayant de tromper d’autres humains pour commander des algorithmes », résume-t-il.

Ce qu’on manipule, dit-il, ce sont avant tout les émotions de l’internaute, pour pousser sa décision de « liker » ou de partager un contenu. Et les algorithmes sont devenus maîtres pour le faire, dans un environnement médiatique qui récompense toujours plus l’extrême.

Ce qui ressort de votre conférence, c’est à quel point il est facile de manipuler l’information et de berner les lecteurs pour des organisations consacrées à la propagande.

Oui, il faut comprendre à quel point l’environnement médiatique est facilement manipulable. Et nous sommes en partie responsables : il faut se sortir de l’idée que la valeur d’une nouvelle peut s’appuyer sur son aspect viral ou sa popularité. L’engagement Web peut être un mensonge.

Surtout, il faut comprendre que partager et propager une nouvelle est un pouvoir qui n’est pas négligeable. Mais il vient avec des responsabilités. « Aimer » un statut, retweeter quelque chose, s’attarder à un contenu sur Facebook, tout ça est enregistré comme de l’intérêt. Il faut donc mesurer avec précaution comment on dépense notre « capital d’attention » sur les réseaux sociaux.

Quand vous avez commencé à vous intéresser aux fausses nouvelles il y a plusieurs années, aviez-vous anticipé ce qui allait suivre ?

Jamais. Il y a d’abord eu la vague de vérifications sur le Web, puis celle de propagation des fausses nouvelles. Ce que je faisais était considéré comme du contenu de niche. J’étais un peu le gars étrange dans son coin, avec quelques autres comme moi, qui débusquait les infos.

Puis, après l’élection de Trump en 2016, le terme « fake news » est devenu un point d’intérêt mondial. Et les deux dernières années ont été aussi surprenantes que délirantes.

Le terme “fake news” est utilisé
à mauvais escient.

La bonne nouvelle, c’est que le niveau de sensibilisation n’a jamais été aussi élevé. Et il atteint autant les scientifiques que les journalistes ou les élus.

La moins bonne nouvelle, c’est que le terme « fake news » est utilisé à mauvais escient [voir son article à cet effet], que cet intérêt génère son lot de « fausses fausses nouvelles », des informations erronées se présentant comme des rectifications de faits. C’est un peu le principe des poupées russes.

C’en est épuisant, parce que c’est un domaine où j’avais l’impression d’avoir une longueur d’avance…!

N’empêche, le site BuzzFeed, pour lequel vous travaillez, a misé sur le contenu viral et léger. Ne participe-t-il pas à ce phénomène ?

C’est vrai que BuzzFeed s’est bâti sur le contenu viral et très partagé. À l’origine, il n’y avait même pas de véritable journalisme qui s’y faisait.

Mais nous sommes maintenant une vingtaine de journalistes au service d’enquête. Et dans une entreprise avec notre réputation, il faut chaque jour prouver notre valeur et essayer de bâtir la confiance. C’est un moteur.

Il y a bien sûr des frictions parfois concernant la façon dont les sections de divertissement traitent de certains sujets, mais je crois que c’est le cas de toute salle de nouvelles. D’ailleurs, pour nous, c’est aussi un atout de voir comment nos collègues en divertissement présentent leur contenu et le partagent. On peut s’en inspirer tout en gardant nos standards journalistiques.

Nous pratiquons un métier où on s’excuse chaque jour de nos erreurs, où nos méthodes font l’objet d’une transparence qu’on ne voit pas dans d’autres domaines. Pourquoi a-t-on l’impression qu’on déteste autant les journalistes ?

C’est une perception qui s’appuie sur les sondages de confiance à l’égard des grands médias. Et c’est certainement parce qu’on fait notre travail. Mais c’est tributaire de la fracture dans la confiance envers les institutions.

Les journalistes sont constamment attaqués, non seulement par Donald Trump, mais aussi par d’autres dirigeants, comme Rodrigo Duterte aux Philippines ou Viktor Orbán en Hongrie. Ils réalisent qu’en dépouillant les journalistes de leur légitimité, en les contournant, ils peuvent les remplacer par leurs propres réseaux. C’est stratégique.

Si on leur laisse tout l’espace pour attaquer l’information, on leur donne l’occasion de redéfinir ce que devrait être le journalisme. Et c’est dangereux.

On donne l’occasion [à Trump, Duterte ou Orbán]
de redéfinir ce que devrait être le journalisme.
Et c’est dangereux.

L’autre élément, pour le public, c’est que nous sommes vus comme des organisations anonymes. La perception des médias, c’est davantage Québecor, CBC ou Fox. Ce sont des institutions sans visage qui n’ont pas d’interactions réelles avec les gens.

Une autre des raisons, c’est la disparition des médias locaux. Auparavant, on voyait les journalistes à la fête municipale ou à l’hôtel de ville. Maintenant, il y a moins de journalistes présents dans les communautés, et ça participe à cette idée d’organisation anonyme.

Que faut-il faire pour remédier à cela ?

Le pire qu’on puisse faire, c’est montrer les autres du doigt. Comme journalistes, il faut continuer de reconnaître nos erreurs quand il y en a — et certaines organisations médiatiques ne le font jamais.

Nous avons une responsabilité. Nos salles de nouvelles reflètent-elles la réalité de nos sociétés ? Pas toujours. Nos choix de couverture sont-ils parfois dictés par la viralité et les audiences ? Tout à fait.

Mon travail, c’est de trouver et d’exposer les mauvaises choses. Mais ce qui me rend optimiste, c’est que plus de gens s’en soucient qu’auparavant.

Comment appréhender l’information à l’ère des fausses nouvelles, algorithmes et mèmes de toutes sortes, selon Craig Silverman :

  1. Vérifier avant de gober (plutôt que le contraire)
  2. Prendre conscience de notre responsabilité et de notre pouvoir d’influence
  3. Cultiver une saine méfiance envers l’émotivité