Super-vieux, et alors ?
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Super-vieux, et alors ?

Alors que le vieillissement de la population est souvent présenté comme une calamité, une étude longitudinale dresse le portrait des aînés d’aujourd’hui et de demain… et vient mettre à mal certaines idées reçues. Un éclairage de Valérie Borde.

En 2030, un Canadien sur quatre aura plus de 65 ans, ce qui fera du Canada un pays « super-âgé », dans le jargon des démographes. Ce vieillissement de la population est souvent présenté comme une calamité, qui plombera les finances publiques, ce qui forcera les générations futures à se sacrifier pour entretenir leurs vieux à grands renforts de médicaments coûteux et de CHSLD, qu’on a déjà bien du mal à financer. De fait, on sait que les personnes âgées ont plus d’incapacités et de maladies chroniques que les plus jeunes et qu’elles consomment plus de services de santé et de services sociaux.

Mais quand on songe au vieillissement de la population, on commet souvent la même erreur : penser que les vieux de demain — comme j’en fais partie, je me permets cette familiarité ! — seront à l’image de ceux d’aujourd’hui, et que la société ne peut qu’être victime de ce phénomène. Or, le poids de tous ces futurs aînés sera-t-il réellement un fardeau pire que celui d’aujourd’hui, ou bien verra-t-on plutôt apparaître une nouvelle génération de gens expérimentés, relativement en forme et actifs qui pourront contribuer à la société d’une manière ou d’une autre pour, qui sait, l’amener dans une direction plus sage ? On ne le sait pas.

On connaît plutôt bien les gens âgés d’aujourd’hui, grâce à de nombreuses études qui portent sur leur état de santé ou leurs conditions de vie. Mais pour mieux anticiper l’état des vieux de demain et préparer la société à s’adapter à ce changement dans la pyramide des âges, il faut miser sur un autre type d’étude qui permettra de suivre, quasiment en direct, le processus de vieillissement. C’est ce que fait l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement (ELCV), dont les premiers résultats ont été publiés cette semaine.

Une étude longitudinale, c’est un peu l’artillerie lourde de la recherche en santé et services sociaux : une opération qui demande beaucoup de planification et des moyens considérables, mais qui est susceptible d’apporter des informations très riches sur le sujet à l’étude. Il s’agit de suivre, pendant une longue période de temps, un groupe de gens (une cohorte, disent les chercheurs) représentatifs de la population, et d’observer ce qu’il advient d’eux au fil des ans.

30 000 Canadiens ont participé au volet le plus exigeant de l’étude

L’idée de l’ELCV remonte à 2001, quand l’Institut du vieillissement, un des Instituts de recherche en santé du Canada, a lancé un appel à projet pour demander aux chercheurs canadiens de concevoir une telle étude. En 2002, trois chercheurs, Susan Kirkland, de l’Université Dalhousie, Parminder Raina, de l’Université McMaster, et Christina Wolfson, de l’Université McGill, ont remporté le concours et commencé à élaborer le protocole de l’étude à mener : combien de personnes et lesquelles doit-on suivre pour fournir un portrait juste de la population canadienne, qui en outre restera fiable au fil du temps ? Comment et où les trouver ? Quelles informations faut-il recueillir ? De quelle manière ? Pour combien de temps et avec quelle fréquence ? Comment rassembler toutes ces informations et les rendre accessibles, adapter éventuellement les questionnaires au fil du temps ? Etc.

En 2004, un protocole a été soumis à un examen international, puis une première phase d’essai a permis de valider la démarche. Au final, les chercheurs ont décidé de suivre 50 000 Canadiens, âgés de 45 à 85 ans au début de l’étude, pour mesurer tous les trois ans l’évolution de leur santé physique et mentale, leur situation familiale et économique, leurs habitudes de vie, leurs interactions sociales, etc., et ce, jusqu’en 2033 ou à la date de leur décès ou d’un autre événement forçant leur abandon.

Le recrutement des participants a commencé en 2009, avec l’aide de Statistique Canada. Environ 20 000 personnes ont accepté d’être sélectionnées pour répondre à une très longue série de questions posées par téléphone. Puis, à compter de 2012, 30 000 autres Canadiens ont accepté de faire partie du volet le plus exigeant de l’étude, qui implique de recevoir une visite à domicile d’un intervieweur puis de se rendre dans un des 11 emplacements de collecte de données, répartis dans autant de villes du Canada, de Victoria à Saint-Jean, pour y passer un examen physique détaillé et une batterie de tests (prise de sang, électrocardiogramme, test d’audition, tests neuropsychologiques…).

En 2015, 51 338 hommes et femmes avaient été recrutés pour l’étude et s’étaient livrés à la première phase de collecte des données. La deuxième collecte de données est en cours. Au final, de cette manière, les chercheurs ne recueilleront pas moins de 300 millions de données au fil de l’ELCV. Coût de l’opération : près de 75 millions de dollars, financé par les Instituts de recherche en santé du Canada et la Fondation canadienne pour l’innovation.

Plus de 160 chercheurs et spécialistes de domaines comme la biologie, la génétique, l’économie, la psychologie et l’épidémiologie, rattachés à 26 universités canadiennes, participent déjà à l’analyse des données. Il leur a fallu trois ans pour examiner les premières réponses des participants et les résultats de leurs tests et en faire l’analyse statistique, qui, pour l’instant, donne donc le portrait initial de la population à l’étude.

80 % des retraités s’en sortent bien financièrement

Le rapport de 234 pages publié cette semaine est déjà riche d’enseignements. Il permet de confirmer ou de préciser les résultats d’autres enquêtes et analyses récentes, comme celle du dernier recensement de la population, à propos de multiples éléments : passage à la retraite, solitude et isolement social, soins reçus et donnés, état de santé, incapacités, bien-être, mode de vie, mobilité et transport, défis particuliers rencontrés par les personnes homosexuelles ou bisexuelles…

On y apprend, entre autres, que la décision de prendre sa retraite à un âge plus ou moins avancé dépend fortement de la province où l’on habite, et que les politiques ont donc une influence très réelle sur les décisions prises. Au Nouveau-Brunswick, 60 % des hommes âgés de 60 à 64 ans sont à la retraite, contre seulement 30 % des Albertains du même âge. Globalement, seuls 5 % des retraités canadiens qui ont décidé de retourner au travail après leur prise de retraite initiale l’ont fait parce qu’ils manquaient d’argent. Environ 80 % des retraités s’en sortent très bien ou assez bien financièrement, seuls 3 % disent éprouver de réelles difficultés financières.

Côté solitude et isolement social, l’enquête montre que les femmes se sentent plus souvent seules que les hommes, et de plus en plus souvent en vieillissant. Le pourcentage de femmes qui se sentent seules au moins une partie du temps passe de 23 % chez les 45-64 ans à 30 % chez les 75 ans et plus, alors que ce pourcentage reste stable, autour de 20 %, chez les hommes. La grande majorité des aînés sont donc, aujourd’hui, suffisamment entourés pour ne pas se sentir isolés. Mais comme l’isolement social est un haut facteur de risque d’innombrables problèmes de santé physique et mentale, on doit s’en occuper. Même les gens qui ne se sentent pas seuls ont d’ailleurs le goût de participer à plus d’activités sociales : même passé l’âge de 75 ans, 30 % des hommes et 32 % des femmes aimeraient s’engager dans plus d’activités.