Les Canadiens croient en l'obsolescence programmée des biens de consommation
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Les Canadiens croient en l’obsolescence programmée des biens de consommation

Près de deux personnes sur trois au pays (64 %) croient que les fabricants planifient l’obsolescence de leurs produits afin de stimuler la consommation de leurs innovations. Une proportion énorme, selon Alain Giguère, de la société CROP. 

En début d’année, Apple s’est trouvée au cœur d’une vaste polémique. L’entreprise a été largement montrée du doigt, accusée de planifier l’obsolescence de ses téléphones intelligents afin d’inciter les consommateurs à acheter les plus récents. Ses détracteurs prétendaient notamment que les nouvelles versions du système d’opération ralentissaient les appareils. Ce qu’Apple a admis, mais en justifiant cette pratique par une volonté de préserver les batteries et d’allonger leur durée de vie.

Cette crise publique a ainsi permis de mettre en lumière la réflexion que les consommateurs entretiennent à l’égard de l’obsolescence programmée de certains produits offerts sur le marché. Des ampoules électriques aux voitures, des appareils domestiques aux imprimantes à jet d’encre, un regard critique peut ainsi être porté sur les intentions des fabricants.

Chez CROP, la polémique à l’endroit d’Apple nous a incités à demander aux Canadiens s’ils croyaient que les fabricants pratiquaient l’obsolescence programmée afin de stimuler la consommation. On a donc demandé aux personnes interrogées avec laquelle des deux opinions suivantes ils étaient davantage en accord…

  1. De façon à favoriser l’introduction sur le marché de leurs nouveaux produits et de soutenir le rythme de leurs innovations, les entreprises manufacturières conçoivent leurs produits de façon à ce qu’ils aient des durées de vie limitées, ce qui force ainsi les consommateurs à s’en procurer plus rapidement de nouveaux.
  2. Les entreprises manufacturières n’ont pas intérêt à mettre sur le marché des produits qui ne durent pas. Leur réputation est en jeu ; je ne pense pas qu’elles réduisent volontairement la durée de vie de leurs produits.

À notre grande surprise, près de deux personnes sur trois au pays (64 %) croient que les fabricants planifient l’obsolescence de leurs produits afin de stimuler la consommation de leurs innovations. La proportion est énorme, il me semble. La confiance n’est vraiment pas au rendez-vous !

Et cette proportion est relativement stable parmi tous les sous-groupes que nous avons analysés, mis à part quelques exceptions dont les différences ne sont pas énormes. Il y a un bon consensus autour de cette question.

Notons que les 25-34 ans et les gens qui occupent des emplois de techniciens sont les plus critiques, avec respectivement des proportions de 71 % et 73 % en accord avec notre premier énoncé. Mais somme toute, les différences selon tous les critères analysés oscillent autour de 3 % (avec au Québec 68 %, contre 63 % au Canada anglais en faveur, encore une fois, du premier énoncé).

La conscience écologique par rapport au plaisir de consommer

Lorsqu’on obtient une proportion de près de deux personnes sur trois, il est difficile de déterminer ce qui distingue ces gens du reste de la population (on touche presque tout le monde avec le premier énoncé !). Ainsi, pour ce qui est des valeurs et des cordes sensibles, il est difficile de déterminer ce qui motive à entretenir une telle attitude.

Malgré tout, il est intéressant d’observer que ceux qui croient à l’obsolescence programmée se distinguent par un niveau élevé de défaitisme devant l’avenir de la planète, particulièrement sur le plan écologique. Ils voient davantage la consommation comme une source de gratification inutile, qui a des répercussions préjudiciables pour l’environnement. Ils expriment un haut taux de méfiance à l’égard des marques, les accusant de nous créer des besoins non essentiels.

À l’opposé, ceux qui ne croient pas à l’obsolescence programmée de la part des industriels sont les plus enthousiastes à l’égard de la consommation. Ils y voient un véritable terrain de jeu. Le plaisir de consommer, peu importe l’article, les anime particulièrement. Ils font confiance aux marques, à la publicité, tout comme aux entreprises. Ils veulent croire aux promesses des marques et se prévaloir des expériences de gratification qu’elles peuvent leur offrir. C’est comme si le plaisir qu’ils avaient à consommer venait obstruer leur sens critique !

Une psychologie de consommation qui carbure au plaisir de consommer

En fait, voilà tout le paradoxe de cette attitude des consommateurs à l’égard de l’obsolescence programmée. Une forte majorité y croit. Mais le plaisir de consommer a tellement progressé au cours des dernières années qu’on aime mieux ne pas y penser. J’ai traité dans l’une de mes chroniques précédentes de cette tendance selon laquelle la consommation est en train de devenir une source de plus en plus valorisée de gratification personnelle, tendance qui est encore en progression en 2018. Obsolescence programmée ou non, nous voulons de plus en plus nous prévaloir des expériences gratifiantes que peut nous offrir la consommation. Ce qui en retour fait tourner l’économie, crée de l’emploi et remplit les coffres des États. L’économie carbure à la consommation et les gens en tirent de grandes satisfactions, éphémères certes, et qui doivent donc sans cesse être renouvelées. Le cercle est vicieux ou vertueux, selon le point de vue.

On peut certainement dénoncer le gaspillage de ressources et les effets sur la planète que cette consommation provoque, mais au niveau où progresse l’enthousiasme pour la consommation, ce n’est ni la perception à l’égard de l’obsolescence programmée ni notre conscience écologique qui viendra freiner le mouvement.

On peut juste espérer que les fabricants intégreront des procédés, pratiques d’affaires et matériaux plus socialement et écologiquement responsables au cours des années.

Madama Butterfly, de Giacomo Puccini

On peut certainement considérer l’obsolescence programmée comme un acte de trahison de la part des marques. Or, pour mon clin d’œil opératique de cette semaine, trouver des exemples de trahison dans les livrets des opéras est chose facile. Ces derniers en regorgent !

Une de ces histoires de trahison les plus poignantes et qui sert d’inspiration à des envolées lyriques des plus spectaculaires est certainement Madama Butterfly, de Giacomo Puccini. Une histoire épouvantable basée sur des faits véridiques, mais dont le protagoniste était à l’origine français. Un jeune officier de la marine américaine en escale au Japon épouse par simple divertissement exotique une jeune Japonaise de 15 ans, lui fait un enfant, disparaît pendant trois ans et revient chercher l’enfant pour l’emmener avec sa nouvelle épouse américaine aux États-Unis. Devant une telle trahison, la jeune Japonaise se suicide.

L’extrait retenu ici, « Un bel di, vedremo », un des plus beaux airs du répertoire, nous montre cette jeune Japonaise, Cio-Cio-San, exprimer la vision éveillée du retour tant espéré de son mari.

Giacomo Puccini : Madama Butterfly, Giordani, Racette, Fedderly, Zifchak, Croft, The Metropolitain Opera Orchestra, Chorus and Ballet, Sony Classical, New York, 2009.

Alain Giguère est président de la maison de sondage CROP. Il signe toutes les deux semaines un texte sur le site de L’actualité, où il nous parle de tendances de société… et d’opéra.

Pour lire d’autres chroniques d’Alain Giguère sur des tendances de société et de marché, rendez-vous sur son blogue.