La fin de la partie
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La fin de la partie

Écartelés entre le vrai monde et la vie en ligne, beaucoup d’entre nous ont l’impression d’avoir perdu au change.

Même avant le scandale de Cambridge Analytica, on devinait à l’odeur qu’un truc pourrissait rapidement au royaume des réseaux sociaux. Et pas seulement dans la lamentable protection des données des utilisateurs ou la manipulation du processus électoral à coups d’identités factices.

Tant en ce qui concerne le support physique des téléphones intelligents que les applications qui nous rivent à l’écran, on ressent dans la population une immense fatigue. La prise de conscience que le leurre de la technologie nous a bien ferrés.

Dans le milieu des technos, où la tendance est généralement au jovialisme, on sent aussi que le vent a tourné. Lors d’une récente émission de La sphère, à ICI Radio-Canada Première, l’animateur Matthieu Dugal et la chroniqueuse Catherine Mathys constataient ce changement de ton à la grand-messe de l’industrie qu’est le rendez-vous South by Southwest d’Austin, au Texas : l’heure est désormais au désenchantement.

Et c’est beaucoup parce que nous sommes en train de prendre la pleine mesure des concessions en apparence irrévocables que nous faisons dans cette transaction où nous obtenons un service gratuit en échange de nos données. Face aux géants du Web, oui, mais à cause de ce nouveau mode de vie qui nous accable, et auquel nous sommes devenus dépendants : celui d’une double vie, écartelée entre le réel et le numérique.

Dans son essai Où est passé mon week-end ?, l’auteure et journaliste torontoise Katrina Onstad expose comment les outils d’émancipation du télétravail nous enchaînent à nos ordis et nos téléphones. C’est le cas des salariés, et peut-être plus encore des travailleurs à statut précaire, dont le nombre augmente, et qui sont les victimes idéales d’une sorte d’assujettissement numérique. Car si vous ne répondez pas au courriel, quelqu’un d’autre le fera à votre place, non ?

Force est d’admettre que bon nombre, en ce moment, voudraient bien remettre au moins quelques morceaux du nuage numérique dans la bouteille.

Pour quantité d’entre nous, la vie se déroule désormais sur deux voies contiguës. L’une dans le vrai monde et l’autre en ligne. Tant l’industrie du Web que la culture de l’instantanéité réclament que nous soyons sans cesse disponibles. Nous ne sommes donc jamais tout à fait là, parce que toujours un peu dans le monde virtuel du travail ou de la mise en scène de soi dans les réseaux sociaux.

Chaque changement social est une transaction entre évolution et tradition. Et force est d’admettre que bon nombre, en ce moment, voudraient bien remettre au moins quelques morceaux du nuage numérique dans la bouteille. Parce qu’ils ont le sentiment d’avoir perdu au change.

Consultez n’importe quel site traitant de santé, vous y trouverez des kilomètres de textes sur les méfaits de la connexion permanente. Et même si les chercheurs ne s’entendent pas sur les effets de la technologie chez les enfants, nous sommes nombreux à ressentir un énorme trouble en voyant nos ados constamment rivés à des écrans.

Les recherches montrent que le temps en ligne nous isole, que les réseaux sociaux sont de voraces chronophages et, comme le constate Katrina Onstad, que les heures libres et de qualité, celles qui donnent un sens au temps de travail, s’en trouvent grandement diminuées. C’est en moyenne quatre heures par jour que l’Américain lambda passe sur son téléphone. On a tué l’ennui et, avec lui, la rêverie.

Le rouleau compresseur du nouveau monde se fait sentir partout. La fiction s’est emparée de nos craintes et s’adonne à l’exercice d’une projection qui ne peut qu’ajouter à l’ambiance mortifère. La série Black Mirror se consacre entièrement aux dérives technologiques. Le bédéiste Enki Bilal imagine dans Bug une société abêtie par la disparition aussi mystérieuse que massive des données numériques. L’extraordinaire roman dystopique de Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, exploite les dérapages du clonage. L’excellent film Ex Machina s’interroge sur l’éthique en intelligence artificielle et robotique. Puis, au sommet, Steven Spielberg imagine dans Player One un futur désespérant où le monde virtuel est l’unique refuge.

Ce qui ressort de l’ensemble de ces fictions, c’est la dérive. Celle de sociétés qui abandonnent tout à la modernité (comme la taxation de plateformes culturelles numériques, tiens), sans jamais se demander ce qu’il faut conserver du présent et sur quoi repose l’idée de civilisation lorsqu’on a tout laissé au marché.

On peut toujours attendre qu’un vertueux miracle se produise, comme dans le film de Spielberg. On a cependant plus de chances d’obtenir des résultats en insistant auprès de nos gouvernements afin qu’ils légifèrent de manière ferme pour protéger le droit à une nécessaire déconnexion en même temps que celui à l’intégrité de nos données.

Parce que la vraie vie n’est pas de l’autre côté du miroir. Et qu’il est temps qu’on indique au Far Web que sa partie achève.