Le nouveau combat de Jacques Duchesneau
Société

Le nouveau combat de Jacques Duchesneau

Il n’en démord pas : la corruption et la collusion continuent de gangrener l’attribution de contrats publics au Québec. Pour contrer ce fléau, il faut prendre exemple… sur lui !

Le chantier anticollusion ouvert par la commission Charbonneau n’est pas terminé. Les villes du Québec sont encore à la merci des entrepreneurs véreux et des sociétés de génie sans scrupule, et la population en paie le prix, affirme l’ex-directeur du Service de police de la Ville de Montréal Jacques Duchesneau. « C’est un bilan social accablant. Tout le monde se fait voler. C’est un drame, parce qu’on pourrait faire autre chose d’utile avec ces millions. »

Justicier sans peur pour les uns, cowboy à la gâchette facile pour les autres, Jacques Duchesneau est moins sous les projecteurs depuis son retrait de la politique, en 2014, mais l’ancien député de la Coalition Avenir Québec est encore capable de coups de gueule. Et de s’indigner. « Je suis grand-papa, je pourrais prendre une retraite confortable avec ma pension de la police, mais il y a encore des choses qui me fâchent. J’ai encore le feu pour me battre. »

À 69 ans, Jacques Duchesneau enfourche un nouveau cheval de bataille : combattre les crimes qui grèvent les villes. Depuis un an, il dirige le Bureau de l’intégrité professionnelle et administrative (BIPA) de la Ville de Saint-Jérôme, ce qui en fait l’un des trois seuls inspecteurs généraux du Québec, avec Denis Gallant à Montréal et Serge Gaignard à Laval (Longueuil aura le sien cet été). Une espèce rare. Trop rare, selon Jacques Duchesneau. Les autres villes économiseraient pourtant des dizaines de millions de dollars par année en embauchant des inspecteurs généraux pour surveiller l’attribution des contrats publics. « On est désorganisé dans notre lutte contre la collusion, alors qu’on fait face au crime organisé ! » lance-t-il.

À Saint-Jérôme, Jacques Duchesneau et son équipe d’une dizaine de spécialistes — juricomptables, avocats, ingénieurs, analystes — surveillent les contrats accordés par la municipalité dans le but de débusquer les cas de corruption, de fraude et de collusion. Ils offrent également des formations sur l’intégrité aux employés de la Ville. Prochaine étape : la visite des chantiers, dès cette année, pour scruter l’exécution des contrats. « Ça rend du monde bien nerveux ! » lâche-t-il en souriant.

Afin de garantir son indépendance, Jacques Duchesneau relève du chef de police et porte le titre de directeur adjoint de ce service, ce qui lui donne accès aux enquêtes passées ou en cours. « Je parle aux élus une fois par année lors de la remise de mon rapport. Le reste du temps, ils n’osent pas me parler ! Je suis comme dans un sous-marin : j’enquête, les écoutilles fermées. »

Le maire de Saint-Jérôme, Stéphane Maher, a créé le BIPA en mars 2017 à la suite d’un scandale concernant un système de partage des contrats sous l’ancienne administration. Depuis, le BIPA a récupéré 1,4 million de dollars auprès de sociétés qu’il a prises en défaut, et a fait diminuer de 600 000 dollars les factures gonflées de certains contrats. « Pour chaque dollar investi, on en a récupéré deux. Et c’est probablement plus, parce qu’on a un effet dissuasif difficile à quantifier. »

Cette surveillance devrait s’étendre à toutes les villes de grande et moyenne taille, estime l’ancien policier, qui a passé 30 ans au SPVM, dont 4 comme directeur (1994-1998). « Tu peux dire qu’il n’y a pas de problème, mais si tu ne cherches pas, tu ne trouveras rien. La corruption et la collusion sont des crimes sans victime physique. Si la police n’a pas le temps de s’y investir et que personne ne le fait, on ne trouvera rien. »

Le mouvement est très fort aux États-Unis, où 254 villes ont un Bureau de l’inspecteur général (BIG). « Dans 80 % des cas, ces unités ont été formées à la suite d’un scandale. Pourquoi faut-il toujours attendre une controverse ? » demande Jacques Duchesneau.

 Je parle aux élus une fois par année. Le reste du temps, je suis comme dans un sous-marin : j’enquête, les écoutilles fermées.

L’idée lui trotte dans la tête depuis plus d’une décennie. Il avait discuté de la création d’un BIG à Montréal avec Denis Coderre, à l’époque où le député libéral de Bourassa se préparait à se lancer à l’assaut de la mairie. Ce dernier avait même tenté — en vain — de convaincre le gouvernement conservateur de Stephen Harper de mettre sur pied un tel bureau au ministère de la Défense, où se donnent de juteux contrats.

Multiplier les inspecteurs généraux permettrait aux villes d’échanger de l’information afin de comparer les prix et les soumissions. « Combien coûte un kilomètre de trottoirs au Québec ? L’enlèvement des ordures ou de la neige ? D’une ville à l’autre, il y a parfois des écarts importants sans raison valable. Si on veut poser des questions, il faut d’abord être au courant. Les villes seraient bien plus fortes si elles s’aidaient », estime Jacques Duchesneau, qui siège au conseil d’administration de Transparency International Canada, une ONG qui publie chaque année son indice de perception de la corruption.

Depuis un an, les inspecteurs généraux de Montréal, Laval et Saint-Jérôme se sont rencontrés trois fois pour échanger sur les pratiques des entreprises. Au grand bonheur de Denis Gallant, inspecteur de Montréal depuis 2014 et dont le mandat se terminera en décembre 2018, qui appuie Jacques Duchesneau dans sa croisade. « Ce sont les mêmes entrepreneurs un peu partout. Ils n’arrêtent pas d’opérer parce qu’il y a des ponts qui mènent à l’île de Montréal ! » lance Denis Gallant en riant.

Un partage d’information d’autant plus nécessaire que le Québec s’en va dans la mauvaise direction en matière de transparence municipale. Depuis 2016, les villes ne sont plus obligées de relever les « indicateurs de gestion » de leurs services publics — le coût de traitement par mètre cube d’eaux usées, par exemple —, qu’elles devaient remettre au ministère des Affaires municipales. Un changement réclamé par de nombreux maires et que le gouvernement Couillard a justifié par « l’allègement du fardeau administratif » des villes. Mais il rend maintenant impossible la comparaison des factures d’entretien des rues, du traitement des déchets, de la construction de routes ou de l’assainissement des eaux…

Le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal utilisait ces données pour établir son palmarès annuel des villes les mieux gérées. La publication a cessé. « On recevait plusieurs appels par année de maires ou de directeurs généraux de petites villes, qui n’ont pas beaucoup de ressources, mais qui cherchaient à comprendre pourquoi leurs services étaient plus chers que dans la ville voisine », explique Jonathan Deslauriers, directeur adjoint du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal. « C’est un problème de transparence important. »

Recueillir ce type d’information et la rendre publique devrait faire partie de la mission de l’Autorité des marchés publics (AMP), que le gouvernement du Québec mettra sur pied d’ici l’automne afin de veiller sur l’intégrité des contrats accordés par tous les organismes publics — sociétés d’État, villes, gouvernement. Actuellement, ce n’est pas dans sa mission, déplore Denis Gallant. « L’AMP aurait plus de ressources que nous pour y arriver. Plus les inspecteurs généraux auront de l’information, plus il sera facile de prévenir les factures gonflées, parce que nos estimations du juste prix seront meilleures », dit-il.

Jacques Duchesneau ne s’étonne pas que plusieurs petites municipalités des Laurentides sollicitent l’aide du BIPA de Saint-Jérôme depuis un an, pour mettre de l’ordre dans l’attribution de leurs contrats. « C’est bien beau de dire “on s’est fait voler !”, mais il faut le prouver. Il faut numériser des documents, créer des bases de données, comparer les chiffres… C’est beaucoup de travail. Il faut travailler ensemble. »

Un amer passage en politique

La carrière politique de Jacques Duchesneau, qui a porté les couleurs de la CAQ dans Saint-Jérôme de 2012 à 2014, est bel et bien terminée. « Je me suis haï quand j’étais en politique », confie-t-il.

S’il a adoré le travail dans sa circonscription, près des gens, il a détesté ses séjours à l’Assemblée nationale. « Voir des gens qui occupent des fonctions importantes au gouvernement se lever et mentir, je n’étais plus capable. J’ai commencé à marcher pour évacuer la colère. Tout le monde me demandait si j’étais malade, parce que j’avais perdu tellement de poids ! À un certain moment, je marchais de 80 à 100 km par semaine. Je sortais du parlement vers 21 h et je marchais jusqu’à minuit. »

Ce fut une grande déception. « J’aimais la politique. J’ai toujours dit que je ferais une carrière en politique. Je me suis présenté à la mairie de Montréal [en 1998] pour lutter contre la corruption. Mais ce n’était pas à la hauteur de mes attentes. »

Même s’il y a parfois de belles amitiés entre les députés de différents partis, trop de gens s’y détestent, affirme Jacques Duchesneau. « Chaque fois qu’Amir Khadir [de Québec solidaire] se levait à la Chambre, les députés du PQ lui criaient des noms et le chahutaient. À un moment donné, je me suis retourné et je leur ai dit de la fermer et d’écouter. Peut-être qu’ils allaient apprendre des choses ! Ils se sont calmés. Je ne suis pas de la même allégeance politique que Khadir, mais c’est un gars honnête qui dit les vraies choses. »

Il a lui-même dépassé les bornes à quelques reprises, notamment en 2013, lorsqu’il a fait un lien entre la consommation de cocaïne de l’ex-ministre péquiste André Boisclair et une subvention controversée de 2,5 millions de dollars accordée à l’entrepreneur Paul Sauvé pour la réfection de l’église Saint-James, à Montréal. Une poursuite qui a été réglée hors cour.

Jacques Duchesneau affirme ne pas regretter cet épisode. « Je ne me suis pas aimé dans ce rôle, parce que c’est le parti qui me le demandait. Mais vous n’avez pas tout su dans cette histoire. J’étais solide. Je dis quelque chose quand je peux m’appuyer sur des faits. Mon parti m’a dit de lâcher et de régler hors cour, mais je n’étais pas prêt à le faire. Je n’aurais pas réglé. J’aurais aimé que Boisclair vienne s’expliquer. Mais en politique, tu dois jouer la game du parti. »

L’ancien député n’en veut toutefois pas à François Legault et se dit encore caquiste. « Il est bon. Pour avoir été dans les caucus avec lui, il a une idée claire de la direction où il s’en va. Il a une bonne fibre. Ça ne peut pas être pire que le Parti libéral, qui continue de mentir, et que le Parti québécois, qui est à la dérive, même s’il y a de bonnes personnes dans ce parti. »