Séduire l'électorat féminin
SociétéDes gars, des filles

Séduire l’électorat féminin

Les candidatures féminines font-elles systématiquement augmenter le vote des femmes ?

Pour la première fois au Québec, les quatre principaux partis s’engagent à présenter au moins 40 % de candidatures féminines aux prochaines élections. Tous les chefs, à l’exception de Philippe Couillard, promettent aussi un conseil des ministres paritaire. Rarement la question de l’égalité des sexes aura-t-elle retenu autant l’attention dans un contexte électoral.

Sondeurs et analystes s’entendent pour dire que le vote des femmes constituera un champ de bataille névralgique, tant dans le cadre du scrutin provincial de l’automne que lors de l’élection fédérale de l’an prochain.

Mais que sait-on, au juste, de cet électorat féminin que les partis s’emploient à courtiser ? Les femmes accordent-elles de l’importance au sexe des candidats ? Préféreront-elles voter pour une femme si l’occasion se présente, au point de choisir un parti qu’elles n’auraient pas appuyé autrement ?

Les données canadiennes sur le sujet sont loin d’être convaincantes. Vouloir recruter davantage de candidates est certainement louable ; mais comme tactique de séduction de l’électorat féminin, ce n’est pas une panacée.

Au Canada, lors des élections fédérales de 2004 et de 2006, les femmes candidates n’ont pas obtenu plus de succès auprès des électrices qu’auprès des électeurs. En fait, lors de ces deux scrutins, ce sont les hommes qui ont été légèrement plus nombreux à voter pour des femmes, selon l’analyse de la politologue Elizabeth Goodyear-Grant parue dans l’ouvrage Voting Behaviour in Canada, en 2010.

Les seules électrices qui étaient particulièrement portées à appuyer les femmes sont celles qui avaient à cœur l’enjeu précis de leur sous-représentation en politique. Mais pour la majorité, c’est encore leur allégeance à un parti, plus que le sexe des personnes en lice, qui dicte leur choix dans l’isoloir.

Les élections générales de 2010 au Royaume-Uni offrent une analogie intéressante avec la situation québécoise. Cette année-là, les principaux partis avaient présenté un nombre record de candidatures féminines, et la question de la parité était devenue un enjeu de la campagne. Pourtant, même dans un contexte aussi chargé, les électrices britanniques ne se sont pas rangées en masse derrière les candidates, selon les travaux de la politologue Rosie Campbell publiés l’an dernier dans Politics and Gender.

Vouloir recruter davantage de candidates est certainement louable ; mais comme tactique de séduction de l’électorat féminin, ce n’est pas une panacée.

Seule une petite frange des électrices avaient tendance à préférer les candidates féminines aux candidats masculins, indépendamment de leur parti : celles qui étaient fortement convaincues de la nécessité d’augmenter la présence des femmes en politique. Or, dans cette étude, ce groupe représentait moins de 10 % de l’électorat féminin.

Les hommes non plus ne favorisent pas systématiquement les candidats de leur propre sexe, observe Rosie Campbell. Même ceux qui ont des croyances rétrogrades — ceux qui considèrent que la place des femmes est au foyer — ne bouderont pas forcément leur parti s’il est représenté par une femme dans leur circonscription.

Inutile, donc, de chercher la solution miracle qui puisse garantir à un parti le « vote des femmes ». Il ne nous viendrait d’ailleurs pas à l’idée de tenter de percer le secret du « vote des hommes ». Les femmes ne forment pas un bloc monolithique. Selon les circonstances, d’autres volets de leur identité — leur statut socioéconomique, leur situation familiale, leur idéologie, leur appartenance culturelle — seront plus déterminants que leur sexe.

La course municipale de 2014 à Toronto a permis à la politologue Karen Bird de vérifier quelles dimensions de l’identité pèsent plus lourd dans la balance. Cette année-là, chose rare, trois candidats-vedettes s’affrontaient pour le poste de maire : la Hongkongaise d’origine Olivia Chow et deux hommes blancs, Doug Ford et John Tory.

Les femmes, davantage que les hommes, ont bel et bien favorisé Olivia Chow… mais seulement si elles étaient, comme elle, issues d’une minorité visible, et tout particulièrement si elles étaient d’origine chinoise. Les femmes blanches, au contraire, ont été moins enclines à lui donner leur appui que les hommes ! On a pu lire cette étude en 2016 dans la Revue canadienne de science politique.

En somme, il serait simpliste de croire que les électrices voteront en bloc pour une formation politique juste parce qu’il y a des femmes sur ses pancartes électorales. S’assurer de présenter un bon nombre de candidatures féminines devrait être une évidence en 2018. Pas un bonbon que les partis tendent aux électrices en espérant être récompensés le jour du scrutin, sans s’être donné la peine de concevoir un programme qui réponde réellement à leurs besoins.