Souffrance, anxiété et dépression pour les enfants migrants placés en détention
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Souffrance, anxiété et dépression pour les enfants migrants placés en détention

Les nombreuses études sur le sujet sont formelles : à aucun moment dans le processus d’immigration les enfants ne devraient être séparés de leurs parents. Explications avec Valérie Borde. 

Nul besoin d’être pédiatre pour comprendre que la séparation des enfants migrants de leurs familles, provoquée par la politique de tolérance zéro du président Trump, cause énormément de souffrance. Et ce, même si le président des États-Unis vient d’infléchir sa position sur la séparation des familles à la frontière mexicaine en signant un décret mettant fin à cette situation.

Mais pour qu’un jour ces enfants ou leurs proches puissent demander des comptes aux responsables, les poursuivre pour négligence, cruauté, torture ou autres chefs d’accusation, et avoir gain de cause, il faudra pouvoir faire la preuve des répercussions qu’aura eues cette détention sur leur vie. Voilà pourquoi, même si cela semble évident, il faut documenter avec le plus de détails possible ce que vivent ces enfants.

Le site ProPublica.org a obtenu un enregistrement audio de l’intérieur d’un centre du Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (Customs and Border Protection). On peut y entendre des enfants qui viennent d’être séparés de leurs parents.

L’American Academy of Pediatrics a donc publié en mars 2017 un énoncé de politique sur la détention des enfants immigrants, à laquelle elle s’oppose vigoureusement, car les preuves des dommages que cause cette pratique sont aujourd’hui très claires. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

Dans ce document, elle rappelle que de 2014 à 2017 plus de 95 % des demandeurs d’asile mineurs sont venus du Honduras, du Guatemala et du Salvador, trois pays où règnent, selon ses mots, une violence sans précédent, une abjecte pauvreté et une absence de protection sociale pour les enfants et les familles. En 2016, 59 692 mineurs seuls et 77 674 enfants accompagnés d’au moins un adulte ont été détenus dans les centres du Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (Customs and Border Protection), une agence du département de la Sécurité intérieure.

Pour son enquête Children on the Run, le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies a interrogé cette année-là 404 jeunes migrants de 12 à 17 ans détenus dans ces centres. Il en a conclu que la plupart d’entre eux fuyaient des situations réellement très dangereuses, liées à la violence et à la pauvreté : 72 % des jeunes migrants fuyant le Salvador répondaient aux critères pour justifier qu’ils soient protégés en vertu de la convention de Genève sur les réfugiés, tout comme 57 % des jeunes Honduriens interrogés, 64 % des Mexicains et 38 % des Guatémaltèques. Les jeunes qui arrivent dans ces centres sont déjà, pour la plupart, traumatisés, et leur détention ajoute encore à leur détresse… même quand ils sont avec leur famille !

De 2002 à 2010, plusieurs études ont été réalisées auprès d’enfants gardés dans des centres de détention pour demandeurs d’asile en Australie et en Angleterre. Ce genre d’étude est très difficile à faire, car les chercheurs ne sont pas autorisés à pénétrer dans les centres de détention. Ils doivent aussi respecter le cadre éthique très strict qu’impose la recherche sur des enfants et gagner la confiance de parents qui sont aussi très souvent en état de détresse.

Des symptômes importants d’anxiété et de dépression

Toutes les études ont montré que cette expérience engendre beaucoup de souffrance. En 2006, par exemple, des psychologues et pédiatres britanniques ont réussi, malgré les tracasseries administratives, à évaluer 24 enfants, âgés de 3 mois à 17 ans, détenus en 2006 avec leur famille à Yarl Woods, au sud de l’Angleterre, qui était l’un des plus grands centres de détention d’Europe lors de son ouverture, en 2001. Ces jeunes avaient été sélectionnés au hasard, et non parce qu’ils étaient en situation particulièrement critique. Leur étude a été publiée dans la revue Child Abuse and Neglect.

La totalité des 11 jeunes évalués par les psychologues présentaient des symptômes importants d’anxiété et de dépression, dont 8 pour qui un suivi psychiatrique aurait été nécessaire. Huit enfants sur les 20 évalués par les pédiatres avaient aussi subi une perte de poids importante pendant leur détention, indépendamment de ce qu’ils avaient vécu avant. Aucun suivi particulier n’était pourtant prévu pour ces enfants à la sortie du centre de détention, même pour ceux qui restaient en Angleterre.

En 2011 et 2012, des chercheurs de l’Université McGill et du Centre for Addiction and Mental Health ont quant à eux réussi à interroger 35 enfants accompagnés de leurs familles pendant leur détention ou juste après, dans un des centres d’immigration du Canada à Montréal et à Toronto. Sur les 20 familles interrogées durant leur étude, 14 avaient été séparées durant la détention, les enfants demeurant avec leur mère dans une section tandis que les hommes étaient détenus dans une autre partie. Près de la moitié des adultes interrogés avaient été, à un moment ou à un autre, séparés de leurs enfants à cause des procédures d’immigration. Deux femmes avaient même dû se séparer pendant plusieurs jours de leur bébé, alors qu’elles l’allaitaient encore. Un couple de parents détenus n’a pas été autorisé à accompagner son adolescent, aux prises avec un cancer avancé, durant son traitement à l’hôpital. Dans un des centres, les enfants détenus avec un de leurs parents, mais dont l’autre vivait à l’extérieur, étaient tenus de rester derrière une vitre durant les visites. Inhumain !

Risque de traumatismes durables

Après leur sortie du centre de détention, certains enfants ont montré de graves symptômes de stress post-traumatique : deux des enfants, qui avaient pourtant passé moins de 48 heures en détention, ont été frappés d’un mutisme qui a persisté au-delà de six mois. Plusieurs ont contracté des peurs durables des uniformes et des bâtiments officiels, au point de ne plus vouloir s’approcher d’un hôpital ou d’un médecin, ou ont souffert d’une telle anxiété de séparation qu’ils n’ont pas pu être normalement scolarisés par la suite.

Même si les enfants ont été détenus au Canada pour des périodes bien plus courtes et dans de bien meilleures conditions que ce qui a été observé en Australie par d’autres chercheurs, les risques de nuire aux enfants sont tels que le respect de la Convention internationale des droits de l’enfant devrait primer toute autre considération, selon les chercheurs. Sur les 197 pays signataires de cette convention, les États-Unis sont le seul à ne pas l’avoir ratifiée.

L’Académie américaine de pédiatrie est catégorique : à aucun moment dans le processus d’immigration les enfants ne devraient être séparés de leurs parents. À aucun moment on ne devrait les exposer à des conditions dont on sait qu’elles risquent de les traumatiser, puisqu’ils sont déjà extrêmement fragilisés. Alors qu’il est aujourd’hui très facile de suivre une personne, avec un bracelet électronique par exemple, les migrants accompagnés d’enfants devraient vivre dans la collectivité et on devrait tout faire pour que les enfants seuls, eux non plus, ne soient pas incarcérés, insiste l’Académie.

Inhumain, a dit le Haut-Commissaire aux droits de l’homme. Inacceptable, a dit Justin Trudeau. Henry Giroux, professeur à l’Université McMaster, pour sa part, parle de terrorisme d’État pour désigner ce que l’administration Trump est en train de causer comme préjudice aux enfants migrants, rappelant que, de Staline à Pol Pot en passant par Franco ou Saddam Hussein et, bien sûr, Hitler, les régimes totalitaires ont été nombreux à utiliser la violence d’État contre les enfants comme puissante arme de terreur.