Pauvres terres agricoles !
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Pauvres terres agricoles !

L’an dernier, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec a lancé une nouvelle étude visant à dresser un portrait de l’état des sols agricoles du Québec. Valérie Borde nous explique pourquoi il était plus que temps. 

On apprenait la semaine dernière que le Directeur des poursuites criminelles et pénales serait dans l’impossibilité de déposer des accusations contre les criminels qui, depuis des années, déversent des sols contaminés n’importe où dans la nature ou sur des terres agricoles. La preuve a été jugée insuffisante.

Selon le bilan de l’enquête Naphtalène, présenté dans La Presse, la police a eu connaissance de plus de 80 lieux, surtout en milieu agricole, où de la terre provenant notamment des grands chantiers de construction du Québec, contaminée par des résidus d’hydrocarbures et des métaux lourds, a été déposée en toute illégalité.

Le Québec ne déborde pourtant pas de bonnes terres agricoles ! Globalement, seuls 2 % du territoire de la province est propice aux cultures. L’étalement urbain et la construction de routes continuent d’empiéter sur les meilleures terres : de 1996 à 2016, par exemple, la superficie des terres agricoles au Québec a diminué de l’équivalent de quatre fois la superficie de l’île de Montréal, étant passée de 3,46 à 3,28 millions d’hectares, selon le dernier recensement de l’agriculture.

Dans quel état sont ces terres ? L’an dernier, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec a lancé — enfin ! — une nouvelle étude visant à dresser un portrait de l’état des sols agricoles du Québec, en collaboration avec l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement du Québec (IRDA). Il était plus que temps, vu que le dernier état des lieux remontait à… 1990. Il y a 10 ans,  le rapport Pronovost de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois déplorait déjà le piètre suivi de la qualité des sols.

Le bilan de 1990 était pourtant passablement inquiétant. Cette année-là, les chercheurs avaient évalué que 20 % des sols agricoles du Québec étaient en mauvais état, principalement à cause des pratiques associées aux monocultures intensives et de la pollution. Au nombre des problèmes rencontrés : la compaction par la machinerie, qui détruit la structure du sol, l’acidification par les cultures elles-mêmes, par les engrais et les pluies acides, la pauvreté en matière organique, l’érosion, la contamination par les pesticides et par des métaux comme le plomb, le cadmium ou l’arsenic. Bref, les sols étaient suffisamment menacés pour qu’une riposte sérieuse s’organise.

De fait, depuis cette époque, les pratiques agricoles et les lois ont changé : on a introduit le Règlement sur les exploitations agricoles en 2002, multiplié les conseils en agroenvironnement pour les producteurs, planté des haies brise-vent, étanchéisé les réservoirs de fumier, introduit des cycles de rotation des cultures, réglementé les pesticides… Mais tout cela a-t-il vraiment donné quelque chose ? On ne le sait pas.

Certains indices sont plutôt inquiétants, comme me l’a expliqué Marc-Olivier Gasser, chercheur qui supervise l’étude à l’IRDA. En recoupant les analyses faites par les producteurs agricoles, les spécialistes ont ainsi estimé que le taux moyen de matière organique dans les terres agricoles du Québec était passé de 6,5 % à 5,5 % de 1998 à 2009, et on croit qu’on est aujourd’hui sous la barre des 5 %.

Mine de rien, c’est une énorme baisse de la capacité des sols de favoriser la croissance des cultures ! La matière organique, ce sont tous les micro-organismes, animaux, végétaux et leurs résidus qui fournissent le carbone qui forme le squelette des plantes lorsqu’elles poussent. Le taux de matière organique est un très bon indicateur de la fertilité des sols, et de leur aptitude à jouer leurs rôles écologiques.

Le taux de matière organique est tiré vers le bas par les cultures annuelles comme le maïs et le soya, plus gourmandes que les cultures pérennes, telles les prairies (qui fournissent le foin). Or, les annuelles ont gagné du terrain au-delà des régions de la Montérégie, de Lanaudière et de Chaudière-Appalaches, où elles étaient majoritairement cultivées en 1990. La rotation des cultures, une stratégie qui évite que le sol s’appauvrisse, est encore souvent limitée à passer du maïs au soya et vice versa, ce qui ne soulage pas beaucoup le sol.

Les progrès dans la machinerie agricole et la pratique de plus en plus populaire du semis direct (sans labour préalable) pourraient en revanche avoir eu un effet bénéfique. Le phosphore est aussi mieux géré, de manière à éviter les surcharges qui ruissellent dans les cours d’eau.

Dans certaines régions, les agriculteurs observent néanmoins des baisses de rendement, que certains attribuent à la diminution de la qualité des sols. De leur côté, des vendeurs d’engrais croient qu’on est allés trop loin dans les restrictions et qu’on devrait permettre une plus grande fertilisation pour compenser les pertes. Mais on manque de données pour savoir exactement quelles sont les répercussions des décisions passées et des pratiques actuelles sur la qualité des sols, ce à quoi va remédier cette étude de l’IRDA, qui se poursuivra jusqu’en 2022.

D’ici là, il faut espérer que le Québec fera preuve de plus de mordant pour coincer ceux qui polluent sciemment les terres agricoles en y déversant des sols contaminés, mais aussi pour mettre fin à la destruction du territoire propice aux cultures. Faut-il s’inspirer de l’Ontario, qui a lancé l’an dernier une grande Stratégie provinciale pour les sols ? Adopter la proposition de Politique nationale sur l’aménagement du territoire lancée récemment par l’Alliance ARIANE ?

Chose certaine, il faut agir maintenant !