Des questions sans réponses
SociétéChronique de Marie-France Bazzo

Des questions sans réponses

Le taux de décrochage scolaire stagne au Québec depuis 10 ans. Que pouvons-nous faire pour renverser la situation ?

C’est l’été. La saison politique des épluchettes bat son plein. Les candidats aux élections du 1er octobre font leurs smattes. Un grain de maïs entre les dents, ils serrent des mains, tentent d’engranger les votes. Tout va bien. Pourtant, c’est dans la rue qu’on devrait être, à manifester. Bruyants. Excédés.

À quelques semaines de la rentrée scolaire et des élections, le plus grand scandale de notre société continue à sévir. Tous le disaient, pourtant : cette campagne aurait dû porter sur l’éducation. La question du décrochage scolaire aurait dû être au cœur des réflexions. On nous ment en pleine gueule quand on nous dit que l’éducation est importante au Québec.

Début mai, l’Institut du Québec lançait une dévastatrice étude sur le décrochage scolaire, qui stagne depuis 10 ans au Québec. À la fin du secondaire, 85 % des jeunes Ontariens ont un diplôme, contre 64 % ici (51 % chez les gars ; un sur deux !). C’est un désastre qui hypothèque notre avenir. Certes, quelques voix, dont celle du chroniqueur Francis Vailles, de La Presse+, ont tempéré ce sombre portrait de l’éducation dans la Belle Province. Mais malgré ces nuances, cette vision globale nous oblige à un changement d’échelle, habitués que nous sommes à envisager les problèmes de façon morcelée.

Beaucoup de questions qui concernent la lutte contre le décrochage scolaire sont toujours sans réponses.

D’abord, peut-on remettre en cause le sacro-saint dogme de l’intégration à tout prix des cas problèmes dans les écoles ordinaires du secteur public ? Peut-on reconnaître que ça taxe un groupe, quand 30 % de la classe est à problèmes ? Que les professeurs ne sont pas assez outillés, que les cas sont trop lourds, trop nombreux, que ça ouvre la voie au décrochage ?

L’écart entre le décrochage des garçons et celui des filles est trois fois plus élevé au Québec que dans les autres provinces. Se pourrait-il que les gars aient des besoins particuliers, ce que répète le spécialiste de l’éducation Égide Royer depuis des années ? Les programmes et la pédagogie devraient en tenir compte.

Seuls 50 % des Québécois francophones obtiennent leur diplôme en cinq ans, contre 82 % chez le voisin, écart qui fut multiplié par trois en 10 ans. Le jeune homme québécois va mal. Comme son grand-père, il n’aime pas l’école. Ça aura des conséquences sociales et économiques pendant toute son existence. Il y a 15 ans, les masculinistes instrumentalisaient ce type de constat avec une rage idéologique. Peut-être devrait-on y réfléchir calmement aujourd’hui.

Nous sommes, au Québec, les champions du rattrapage scolaire. À 20 ans, près de 80 % des jeunes auront repris et terminé leur secondaire. Mais sommes-nous à ce point aveugles ? On se régale de cette « victoire », qui est au fond un échec. Nous banalisons le fait d’étirer le parcours, nous normalisons la faillite des garçons. Cette diplomation tardive les fragilise pour toujours, elle est coûteuse pour tous, pour eux au premier chef, qui traînent leur vie durant un manque à gagner salarial.

Se pourrait-il aussi que la pression du marché du travail en situation de plein emploi, dans une société qui n’aime pas l’instruction, soit énorme ? Trop ?

Se pourrait-il que le dogme du privé, de l’écrémage qu’il provoque, soit préjudiciable au système public d’éducation ? La fréquentation du secondaire privé est de 20 % ici, contre 5 % en Ontario. Les élèves en difficulté sont désormais concentrés dans le secteur public normal, où les classes s’alourdissent de 30 % d’élèves qui ont des difficultés d’apprentissage ou de comportement. Ça te tire un système vers le bas…

Pourra-t-on admettre que la concurrence du privé a fini par fragiliser le système public québécois ? Puisque nous finançons lourdement le privé, on devrait l’obliger à accepter un nombre appréciable d’élèves en difficulté, de potentiels décrocheurs.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a parlé de « décrochage parental » pour expliquer une part de l’échec de l’école québécoise. Il y a certes une responsabilité parentale et familiale, mais surtout pas que cela. C’est encore une fois privatiser la responsabilité du problème. Car à des hauteurs statistiques pareilles, c’est un problème de société !

L’école obligatoire devait donner des chances égales à tous. Nous connaissons une partie des solutions pour contrer le décrochage, de la maternelle 4 ans à l’obligation d’étudier jusqu’à 18 ans, et faire de l’éducation le cœur de notre engagement collectif. Mais il faut cesser de se bercer de fausses réalités déprimantes qui nous paralysent. Les politiciens les premiers.

Alors, si vous en croisez un dans une épluchette ces jours-ci, demandez-lui ce qu’il ferait, lui, contre le décrochage. Ça fera un beau sujet de conversation…