Il est temps de décrocher !
Société

Il est temps de décrocher !

Nos téléphones ont été conçus pour nous rendre accros. Et ça marche ! Mais cette dépendance n’est pas sans conséquence, et les experts sont de plus en plus nombreux à tirer la sonnette d’alarme sur les troubles qui guettent nos cerveaux surchargés. Pour reprendre le contrôle sur cette drogue des temps modernes, il faut comprendre comment elle agit sur nous… et apprendre à se mettre en « mode avion ». 

Mon téléphone intelligent est le premier objet que mes doigts effleurent à l’aube. L’œil à peine ouvert, sitôt éteinte la sonnerie de l’appli réveille-matin, j’aperçois les notifications sur l’écran d’accueil. Puis, je lis quelques nouvelles, je vérifie mes courriels, je cherche sur Google la réponse à une question qui vient de me traverser l’esprit. Avant même d’être sortie de sous ma couette et d’avoir dit bonjour à mes enfants.

Les multiples fonctionnalités de ce bel objet en ont fait mon meilleur ami. Un ami plutôt envahissant, toujours à portée de main. Assez ironique pour quelqu’un qui utilise encore un agenda papier et qui estime que l’humanité se portait globalement mieux avant l’invention des réseaux sociaux…

Mais comment résister à la pastille rouge m’informant que j’ai de nouveaux courriels ou que quelqu’un m’a identifiée dans une publication sur Facebook ? Comment laisser mon téléphone au fond de mon sac alors que mes ados pourraient vouloir me joindre, ou encore un contact professionnel ? Bref, mon appareil n’est jamais loin… et je vérifie souvent de manière machinale si je n’ai pas manqué quelque chose. Jusqu’à 43 fois par jour, d’après l’application Moment, que j’ai tout récemment installée sur mon appareil pour m’auto-espionner.

Un comportement assez répandu. Car tout le monde ou presque — 80 % des Canadiens — possède désormais un téléphone intelligent, selon le cabinet Deloitte. Nous sommes environ un sur cinq à consulter notre appareil plus de 50 fois par jour. Un sur trois à le consulter moins de cinq minutes après notre réveil et tout autant à le faire… au beau milieu de la nuit !

Notre attention vaut très cher. Plus les entreprises technologiques arrivent à la capter longtemps, plus elles font de l’argent, puisque c’est le nombre d’utilisateurs et le temps passé sur leur plateforme qui donnent de la valeur à leur titre boursier et leur permettent de vendre de la publicité.

Les chercheurs, mais aussi les programmeurs, les psys et les spécialistes des sciences cognitives commencent à avoir une assez bonne idée de ce qui, dans cette techno qui chamboule nos habitudes de vie, nous rend accros, distraits et surmenés. Et des façons de ne pas lui laisser gérer toute notre existence.

La promiscuité que nous entretenons avec ces objets augmente notre stress sournoisement, s’alarme l’American Psychological Association, qui depuis une décennie sonde chaque année la population américaine au sujet de son bien-être dans le cadre de son étude Stress in America. En 2017, elle s’est intéressée spécialement aux conséquences des appareils électroniques (ordinateurs, téléphones et tablettes) présents dans la vie de 9 Américains sur 10. Et elle a découvert que, les jours où ils travaillent, près de la moitié sont connectés en permanence à au moins un appareil, s’interrompant dès qu’il y a du nouveau dans leur boîte de courriels ou sur leurs réseaux sociaux. Les jours de congé, le tiers d’entre eux continuent d’être constamment branchés. Non sans conséquence : ces derniers rapportent un niveau de stress plus élevé que ceux qui se connectent moins souvent, les plus touchés étant ceux qui vérifient leurs courriels professionnels même les jours de congé.

Parmi ces gens hyper-branchés, 4 sur 10 s’inquiètent d’ailleurs de l’effet des réseaux sociaux sur leur santé physique et mentale ; ils remarquent aussi qu’ils rencontrent leurs proches moins souvent qu’avant et se sentent déconnectés des membres de leur famille même lorsqu’ils se trouvent avec eux. Plus inquiétant : alors que 65 % des Américains affirment que se déconnecter périodiquement est important pour la santé mentale, seulement 28 % de ceux-ci disent arriver à le faire !

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Pas si étonnant, puisque ces objets et la myriade d’applications qu’ils contiennent ont justement été conçus pour nous rendre accros. D’ex-employés repentis de la Silicon Valley l’ont en effet avoué publiquement, à commencer par Tristan Harris, programmeur et ancien responsable du design éthique à Google, maintenant tête de proue du mouvement Time Well Spent. Il a quitté l’entreprise pour fonder le Center for Humane Technology, un organisme qui regroupe des dizaines d’entrepreneurs, de chercheurs et de programmeurs (dont Justin Rosenstein, ex-employé de Facebook, co-inventeur du bouton « j’aime ») qui militent pour un meilleur encadrement des entreprises technologiques et un design réellement éthique des applications. Le groupe qualifie les méthodes employées actuellement de « piratage cérébral ».

Notre attention vaut en effet très cher. Plus les entreprises technologiques arrivent à la capter longtemps, plus elles font de l’argent, puisque c’est le nombre d’utilisateurs et le temps passé sur leur plateforme qui donnent de la valeur à leur titre boursier et leur permettent de vendre de la publicité. Elles embauchent donc non seulement des programmeurs, mais aussi des spécialistes des sciences cognitives et de la psychologie, qui savent très bien exploiter les points faibles du cerveau humain, notamment son fort penchant pour la nouveauté.

Chaque fois que nous recevons un texto, que nous découvrons la plus récente vidéo virale sur YouTube ou que nous apprenons que notre dernière publication sur Facebook a reçu des dizaines de « j’aime », notre cerveau sécrète instantanément une dose de dopamine, un puissant neurotransmetteur qui procure une sensation de plaisir et d’excitation. À force d’obtenir une telle récompense chaque fois que nous consultons notre appareil, le cerveau finit par anticiper le plaisir et produit de la dopamine dès que nous tendons la main pour le saisir.

« Dans dopamine, il y a le mot “dope” ! Ce neurotransmetteur entraîne des comportements addictifs », souligne la journaliste américaine Catherine Price, auteure du livre How to Break Up With Your Phone, dont la traduction française, Lâche ton téléphone ! (Le Livre de Poche), vient tout juste d’arriver en librairie au Québec.

La dopamine est ce qui nous pousse à revenir, encore et encore, vérifier si nous n’aurions pas reçu des « j’aime » sur Instagram ou une réponse sur Messenger. Même si nous avons posé notre téléphone à peine cinq minutes plus tôt.

Le caractère imprévisible de la récompense — y en aura-t-il ou pas ? et quand ? — renforce le besoin d’aller vérifier. Exactement comme une machine à sous, qui pourrait nous faire gagner le gros lot au prochain essai, ou au suivant, ou au suivant…

Pour nous hameçonner, les algorithmes de nombreuses applications rendent les récompenses encore plus imprévisibles qu’elles ne le sont en réalité. Un exemple : plutôt que de laisser les mentions « j’aime » s’accumuler dans un flux plus ou moins régulier sous une publication, Instagram les retient artificiellement puis les dévoile tout d’un coup, comme si nous avions gagné le gros lot.

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Ces algorithmes sont devenus si perfectionnés qu’ils s’adaptent au comportement de chaque utilisateur, sélectionnant le type de contenu à lui servir et le meilleur moment pour le faire, en fonction de ses habitudes, de façon à le faire rester le plus longtemps possible sur la plateforme. Grâce à l’intelligence artificielle, Netflix explore même la possibilité de nous balancer des bandes-annonces personnalisées, sélectionnant par exemple davantage d’extraits de scènes d’action ou de scènes d’amour, selon nos habitudes sur la plateforme.

 Il y a des mécanismes inhérents à la technologie qui rendent l’utilisation du téléphone addictive. Mais la source même de la dépendance, la “substance”, ce sont les interactions sociales.

Samuel P. L. Veissière, professeur adjoint au Département de psychiatrie de l’Université McGill

L’an dernier, sur le plateau de l’émission américaine 60 Minutes, Ramsay Brown, fondateur de Dopamine Labs, une jeune entreprise techno qui collabore avec des créateurs d’applications pour améliorer l’engagement de leurs utilisateurs, a comparé les utilisateurs des réseaux sociaux à des cobayes de laboratoire, soumis à leur insu à une gigantesque expérience comportementale en temps réel.

Mais plus encore qu’au téléphone et à ses applications, c’est aux interactions sociales que l’être humain est complètement accro, affirme Samuel P. L. Veissière, professeur adjoint au Département de psychiatrie de l’Université McGill. Cet anthropologue et spécialiste des sciences cognitives ne s’étonne pas le moins du monde que les humains aient du mal à se passer de leurs gadgets électroniques. « Il y a des mécanismes inhérents à la technologie qui rendent l’utilisation du téléphone addictive. Mais la source même de la dépendance, la “substance”, ce sont les interactions sociales », explique-t-il.

De tout temps, l’être humain a ressenti le besoin de surveiller ses semblables et d’être observé par eux, car il cherche constamment à être rassuré sur la convenance culturelle de ses comportements. Ces interactions contribuent à la construction de son identité, l’aident à établir des objectifs et donnent même un sens à sa vie, précise le chercheur. Auparavant, cela se passait sur la place publique du village une fois par semaine ; maintenant, cela se déroule sur les réseaux sociaux 24 heures sur 24.

Ce besoin est si viscéral que beaucoup d’entre nous continuent d’aller sur les réseaux sociaux pour faire partie de la grande tribu humaine, même si de plus en plus d’études démontrent que leur fréquentation peut rendre déprimé et anxieux.

« C’est du même ordre que le désir pour le sucre ou le gras, profondément ancré dans l’évolution de l’espèce, parce que ces substances dont nous avons besoin étaient rares, précise Samuel Veissière. Dans un environnement où ces substances sont abondantes, on a du mal à se modérer. C’est pareil pour les interactions sociales.

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De la même façon que l’alimentation industrielle cause aujourd’hui une épidémie de diabète et d’obésité, l’hyperconnectivité engendre également des problèmes de santé publique. « Pour la dépendance aux drogues ou à l’alcool, on observe des vulnérabilités individuelles ou génétiques, mais pour ce qui est des appareils mobiles, on se rend compte que tout le monde est potentiellement accro ! » dit-il.

Les personnes les plus susceptibles de passer un peu trop de temps le nez collé sur leur écran ne sont donc pas aussi asociales qu’on pourrait le croire. En fait, ce comportement serait souvent adopté par celles qui ont une personnalité très empathique, ont remarqué Samuel Veissière et ses collègues du programme Culture, Mind and Brain de l’Université McGill, logé dans un vénérable édifice de pierres niché dans la verdure du mont Royal, à Montréal.

Il existe néanmoins différents profils de dépendance. Certaines personnes seront particulièrement friandes de réseaux sociaux et de textos. D’autres s’abreuveront à des fils de nouvelles en continu, en fréquentant des applis de médias, ou dégaineront leur appareil en plein souper pour chercher une info sur Google, un comportement qui s’explique là encore par la grande sociabilité de l’être humain, souligne l’anthropologue. Être bien informé est généralement très valorisé par ses semblables.

Tellement que ce besoin peut parfois prendre toute la place. « Quand j’ai eu mon premier BlackBerry, il y a 10 ans, je trouvais génial de ne plus avoir besoin d’être assis à mon bureau pour travailler, raconte Samuel Veissière. Puis, quelques années plus tard, on se rend compte qu’on est en train de travailler à 2 h du matin », dit le professeur de 39 ans.

Il y a six mois, l’universitaire a pris les grands moyens et s’est débarrassé de son iPhone. Il me montre son nouveau téléphone : un appareil MobiWire noir qui tient dans le creux de sa main. Doté d’un petit écran et d’un pavé numérique, l’appareil lui permet de téléphoner et de texter laborieusement — « un bon exercice pour le cerveau », dit-il. Mais le chercheur a refusé d’inclure dans son forfait une connexion à Internet. Et il survit très bien. « Ça va même beaucoup mieux ! lance-t-il avec un grand sourire. J’ai l’impression que ma productivité a augmenté, tout comme la qualité de mes rapports sociaux et professionnels. »

Il s’apprête à faire vivre la même chose à un groupe de volontaires, qui répondront à des questionnaires sur leur bien-être et repartiront du laboratoire avec un appareil non connecté à Internet pour deux semaines. « Le sevrage sera sans doute difficile pour certains, croit le chercheur. Notre hypothèse, c’est qu’au cours de la deuxième semaine nous verrons une amélioration de la concentration, de l’attention, de l’humeur et du bien-être. »

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Samuel Veissière fréquente encore Facebook tous les jours, puisqu’une portion de son réseau professionnel y fait circuler des articles intéressants. Mais il le fait à partir de son ordinateur et à des moments précis de la journée. « Une grande partie de la vie sociale et professionnelle se passe maintenant en ligne. Ne pas être connecté, en 2018, c’est se priver d’occasions. Il faut simplement se demander comment le faire judicieusement, avec modération. » En toxicomanie, c’est ce qu’on appelle une approche de réduction des méfaits : si on ne peut empêcher quelqu’un de consommer, aussi bien lui fournir des seringues propres.

Illustration : Amélie Tourangeau

Le sixième sens

L’humain disposerait aujourd’hui d’un sens supplémentaire branché sur les cinq autres, le sens numérique, avance Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche en neurosciences cognitives à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à Lyon. Alors que la vue, l’ouïe et les autres nous renseignent sur notre environnement immédiat, ce sens numérique nous informe sur l’état du monde, comme si nous étions branchés sur la planète en continu. Dépourvues de leur téléphone, certaines personnes ressentent d’ailleurs une forme d’angoisse qui ressemble à une privation sensorielle, comme si elles devaient traverser une rue les yeux fermés, explique le chercheur dans l’ouvrage Le cerveau funambule : Comprendre et apprivoiser son attention grâce aux neurosciences (Odile Jacob, 2015).

Le problème, c’est que le cerveau humain n’est pas équipé pour traiter efficacement la masse ahurissante d’informations qui lui parviennent par ce nouveau canal.

Pour les autres sens, le cerveau s’est doté au cours de l’évolution de « systèmes préattentifs », qui lui permettent d’analyser de manière rudimentaire les renseignements lui parvenant, pour n’en retenir que les plus pertinents. Ainsi, en marchant sur un trottoir, nous ne nous soucierons pas de la circulation fluide du boulevard, mais un chien agressif courant dans notre direction retiendra tout de suite notre attention. Le sens numérique ne dispose pas d’un tel système de filtrage. Lorsque nous naviguons sur Internet, tout semble d’une égale importance pour le cerveau, ce qui explique notre propension à cliquer sur ce lien sans aucun rapport avec la recherche que nous étions en train de mener.

Quand un courriel ou un texto nous parvient, « un bon système préattentif devrait analyser rapidement le message et évaluer son importance potentielle, avant même de nous déranger », écrit Jean-Philippe Lachaux. Mais ce n’est pas le cas, et nous ne pouvons déterminer son importance « sans engager la lourde machinerie du traitement attentionnel de l’information », ce qui explique la fatigue mentale engendrée par cette surcharge.

Dans son livre Lâche ton téléphone !, la journaliste Catherine Price décrit la relation fusionnelle qu’elle a longtemps entretenue avec son appareil. « Cher Téléphone, […] je me demande par quelle magie tu parviens si souvent à me scotcher à ton écran, alors que je devrais déjà être au lit depuis trois heures. […] Grâce à toi, je n’ai plus à redouter la solitude. Si je me sens un peu anxieuse ou contrariée, tu fais apparaître en un tour de main mon fil d’actualité, un jeu ou la dernière vidéo de panda qui fait le buzz, pour me distraire », écrit-elle.

Ses pertes de mémoire, son manque flagrant de concentration et l’impression d’être constamment débordée lui ont fait prendre conscience que quelque chose ne tournait plus rond. Alors qu’elle était convaincue que ce fantastique appareil allait la rendre plus efficace, elle n’avait jamais été aussi peu productive !

Constatant que la simple discipline ne suffirait pas, cette journaliste scientifique a puisé aux sources des plus récentes études pour créer son propre programme de détox numérique de 30 jours, qu’elle a testé sur elle-même et sur 150 autres volontaires avant d’en énoncer les principes dans son ouvrage. « Mon téléphone et moi sommes passés d’une relation toxique à une relation d’amis avec bénéfices », dit-elle en riant, en entrevue depuis Philadelphie.

« Mon objectif n’est pas de vous faire jeter votre téléphone ! Je suis très heureuse de profiter de cet outil qui me donne accès à tant d’information et peut servir de GPS et de DJ. Il faut simplement réapprendre à commander la machine plutôt que ce soit elle qui ait le pouvoir sur nous. » Ces appareils sont entrés si rapidement dans notre quotidien que la plupart d’entre nous avons succombé au coup de foudre sans prendre le temps d’établir des règles de vie commune.

Première étape : observer notre comportement. Au jour 1, la seule chose à faire est d’installer une application qui mesure le temps passé à pianoter sur cet écran. Le jour 2, il suffit de répondre à six questions sur notre rapport actuel avec l’objet, sans encore rien y changer.

« Tenter de se sevrer sans préparation est voué à l’échec », explique Catherine Price. Son approche est basée sur la pleine conscience, une posture mentale qui consiste simplement à être entièrement attentif à ce que nous sommes en train de faire dans l’instant présent. Après des années de multitâche et de vitesse, cela demande un certain effort, avouons-le.

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Appliquée à une foule de domaines ces dernières années, de la méditation au leadership en entreprise, la pleine conscience se révèle particulièrement efficace pour venir à bout des habitudes néfastes, a découvert Catherine Price. Chercheur à l’École de médecine de l’Université du Massachusetts, le psychiatre Judson Brewer en a fait la preuve en 2011 en s’attaquant à une puissante dépendance : le tabagisme. Cette option s’est même avérée deux fois plus efficace que le programme de l’Association américaine du poumon ! Les volontaires pratiquant la pleine conscience ont d’abord appris à reconnaître ce qui déclenchait leur envie de fumer et lu sur les mécanismes des habitudes. Ils ont aussi porté attention au goût (pas si agréable, finalement) de la cigarette, ainsi qu’aux sensations et émotions associées au rituel.

C’est ce que Catherine Price nous propose de faire au moment où nous tendons la main vers notre téléphone. Est-ce pour chasser l’ennui ? Calmer une anxiété diffuse ? Chercher une information utile ? En ressortons-nous satisfait, excité ou vaguement déprimé ?

Au jour 5, elle nous invite à supprimer les applications de réseaux sociaux. « Vous pouvez continuer à les fréquenter, précise-t-elle, mais en passant par le navigateur Internet de votre téléphone plutôt que par une appli. Cela donne le temps de vous demander si c’est vraiment ce que vous voulez faire à ce moment-là. »

Passer beaucoup de temps sur son téléphone n’est pas en soi un signe de comportement compulsif, tient à souligner la psychologue Marie-Anne Sergerie, spécialisée en traitement de la cyberdépendance, à Laval. « Le symptôme le plus important à surveiller, ce n’est pas le temps que l’on passe sur l’appareil, mais plutôt comment on se sent si on ne peut PAS y aller. Si on se sent irrité, anxieux ou déprimé, c’est un indicateur que l’utilisation a pour fonction de réguler certaines émotions. La personne se soulage en se servant de son téléphone. »

La cyberdépendance ne figure toujours pas dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la bible des psychiatres. « Il faut conceptualiser le problème avant d’en faire un diagnostic. Mais ce n’est pas parce que ce n’est pas encore répertorié que ce n’est pas une réalité », dit Marie-Anne Sergerie, qui propose un test de 20 questions pour évaluer notre propre situation sur son site cyberdependance.ca.

L’utilisation excessive a aussi des effets négatifs dans les différentes sphères de la vie, dont les relations avec les proches, et finit par engendrer de la détresse.

Le téléphone est au cœur de bien des chicanes de couple, constate-t-elle. Certains se font reprocher par leur conjoint d’être toujours connecté. D’autres ne comprennent pas pourquoi leur douce moitié ne répond pas sur-le-champ à leurs textos. « Parce qu’on communique en temps réel, on a cette perception d’urgence. C’est très valorisé professionnellement et socialement de pouvoir être joint en tout temps et en tout lieu et de faire du multitâche, dit Marie-Anne Sergerie. Mais ce n’est pas parce que l’on fait beaucoup de choses de front qu’on est vraiment efficace ! »

Notre cerveau ne peut pas mener en même temps deux activités requérant beaucoup d’attention. Il passe plutôt d’une activité à l’autre, ce qui exige chaque fois de se replonger dans la tâche en cours.

Faire la vaisselle en écoutant un balado, c’est possible, puisqu’on peut très bien laver les chaudrons en mode pilote automatique et se concentrer sur le contenu diffusé dans nos oreilles. Mais analyser un tableau Excel tout en répondant à chaque nouveau courriel, ce n’est pas vraiment possible. Au bout du compte, nous sommes moins productifs et plus fatigués mentalement.

Le plus fascinant, c’est que la majorité d’entre nous n’ont pas conscience d’être aussi dispersés. L’équipe de Clifford Nass, de l’Université Stanford, l’a démontré dans une étude publiée en 2009 : les sujets qui déclaraient souvent faire plusieurs choses en même temps étaient ceux qui, finalement, avaient le plus de mal à prioriser les informations selon leur pertinence, à les mémoriser et à passer efficacement d’une tâche à l’autre. Ironie de la chose, elles avaient l’impression de s’en tirer avec brio !

Pour être efficace, il n’y a pas d’autres solutions que de se concentrer sur une seule tâche à la fois. C’est ce que font les membres du groupe Thèsez-vous ?, des étudiants à la maîtrise et au doctorat qui cherchent à créer les conditions propices à la rédaction. Alors qu’une maîtrise devrait durer environ deux ans, et un doctorat, cinq ans, la moitié des étudiants québécois aux cycles supérieurs n’ont toujours pas terminé neuf ans après leur inscription. Les nombreuses sources de distraction contemporaines n’y sont sans doute pas étrangères.

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En ce mercredi matin de printemps, une dizaine de membres de Thèsez-vous ? occupent une grande table en bois du café Chez l’Éditeur, dans le quartier Villeray, à Montréal. Chacun travaille en silence, les yeux rivés à son ordinateur portable. La plupart ont placé leur téléphone hors de vue.

« Les téléphones ne sont pas interdits, mais nous suggérons de les mettre de côté, de programmer un courriel d’absence et de ne pas se connecter à Internet durant cette période de travail », dit la coordonnatrice, Annie-Pier Bureau. L’idéal est que les étudiants aient déjà téléchargé les documents dont ils ont besoin et qu’ils ferment leur navigateur pour se concentrer sur la rédaction. La jeune femme les invite à se donner des objectifs clairs, concrets et mesurables, comme « rédiger les deux pages de l’introduction du chapitre 3 », plutôt qu’un vague « avancer dans ma rédaction ».

La science qui rend accro

Beaucoup de programmeurs et de spécialistes des neurosciences qui fabriquent les applis de nos téléphones sont passés par le Persuasive Technology Lab, de l’Université Stanford. Son directeur, BJ Fogg, a inventé un terme pour décrire l’étude des technologies numériques comme outils d’influence : la captologie — de CAPT, pour computers as persuasive technology. Les technologies numériques peuvent influencer ce que les gens pensent et la façon dont ils se comportent, clame le site Web du centre de recherche.

Voici quelques-uns des trucs employés pour nous garder rivés à nos écrans.

Les notifications

Les alertes qui s’affichent sur l’écran verrouillé attirent notre attention aussi efficacement que si un ami venait de nous texter.

Le rafraîchissement de page en tirant (pull-to-refresh)

Tirer la page vers le bas d’un simple geste du pouce pour voir si un nouveau courriel ou une nouvelle publication nous attend donne l’illusion que l’on commande l’appareil, comme au casino. Alors que l’application se mettrait à jour automatiquement de toute façon !

Dans une entrevue qu’il a accordée au quotidien britannique The Guardian l’an dernier, le programmeur Loren Brichter, inventeur du mécanisme, a déclaré : « J’ai passé des heures, des semaines, des mois et même des années à me demander si ce que j’avais fait avait eu un effet positif sur la société. J’ai deux enfants et j’ai des regrets chaque fois que je prête attention à mon téléphone plutôt qu’à eux. »

Le défilement à l’infini

Que l’on soit sur Facebook, Instagram ou dans une appli de nouvelles, impossible d’arriver au bout de ce qu’il y a à voir. On se dit qu’on arrêtera dans cinq minutes et, une heure plus tard, on fait encore défiler la page en se disant qu’on arrêtera bientôt.

La lecture automatique

Netflix et YouTube ont compris depuis longtemps qu’il faut une volonté hors du commun pour arrêter de regarder une vidéo. Elles démarrent donc l’épisode suivant ou la vidéo avant que l’on ait le temps de se demander si on en a envie. Même TOU.TV s’y est mise.

Les couleurs vives

Le rouge, ça attire le regard. Ainsi, la couleur de la pastille nous informant du nombre de courriels ou de notifications non lus n’a pas été choisie au hasard.

La ludification et les objectifs

Tout ce qui ressemble à un jeu, avec un pointage, des récompenses et des défis à notre mesure fortifie notre engagement. Ce n’est pas pour rien que les applis nous informent régulièrement de notre progression. Même Moment, utilisée pour mieux gérer notre temps d’écran, le fait !

Tout l’avant-midi, les étudiants travaillent par blocs de 50 minutes, entrecoupés de pauses de 10 minutes pendant lesquelles la coordonnatrice les invite à se lever, à aller prendre un peu d’air dehors ou à jaser avec leur voisin de table. À 11 h 20, lorsqu’elle annonce la fin de la séance, certains sont si concentrés qu’ils continuent encore un peu sur leur élan.

Hélène Labelle, étudiante au doctorat au Département de français de l’Université d’Ottawa, trouve la méthode si efficace qu’elle l’applique désormais chez elle. « Auparavant, j’allais chercher sur Internet une référence liée à ma rédaction, puis je finissais par m’y perdre. Après, j’écrivais jusqu’à 2 h du matin pour rattraper le temps perdu… Maintenant, je fais mes huit blocs de 50 minutes et je m’arrête pour la soirée sans culpabilité ! »

La méthode a essaimé un peu partout au Québec et, devant la popularité du concept, Thèsez-vous ? ouvrira un local permanent à Montréal cet automne, où les étudiants pourront travailler de 8 h à 22 h.

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À défaut de bénéficier d’un droit à la déconnexion, tel que celui adopté par la France en janvier 2017, qui garantit aux salariés le droit de ne pas répondre aux courriels professionnels en dehors des heures de travail, il revient à chacun de se protéger contre la surcharge informationnelle. Car l’attention est une ressource limitée. Si elle est aspirée par notre téléphone, nous n’avons qu’une conscience limitée de ce qui se passe dans notre environnement immédiat. « Cela aura même une incidence sur la formation de nos souvenirs, puisqu’on se rappelle seulement ce à quoi on a prêté attention », souligne la journaliste Catherine Price.

À quoi voulons-nous être attentifs ? De quoi voulons-nous nous souvenir dans quelques années ?

L’été dernier, alors que j’étais en camping à la plage de Sandbanks, en Ontario, avec mes ados et des amis, nous avons convenu de profiter de ce séjour pour nous « débrancher » en laissant les téléphones dans la voiture. Je n’ai pas pu résister bien longtemps. Toutes les raisons étaient bonnes pour aller chercher mon appareil : prendre des photos ou vérifier la météo du lendemain. L’occasion était belle pour envoyer ce dernier courriel lié au boulot et, tant qu’à y être, aller faire un tour sur Twitter. J’étais présente de corps sur le sable ontarien, mais mon esprit n’y était qu’à moitié.

Je ne ferai pas la même erreur cet été. Parce qu’il est essentiel de pouvoir se ressourcer auprès de ses proches et de recharger ses batteries. Comme un téléphone.

Illustration : Amélie Tourangeau

Détox, mode d’emploi

En rafale, quelques astuces proposées par Catherine Price dans le livre Lâche ton téléphone !

Installer une appli comme Moment (iPhone) ou OffTime (Android), pour prendre conscience du nombre d’heures que nous passons sur notre téléphone chaque jour.


Acheter un réveille-matin, pour que notre cellulaire ne soit plus le premier objet que nous saisissions le matin.


Ne plus le charger dans notre chambre, pour limiter l’envie de nous en servir avant de dormir (ou en pleine nuit).


Faire le ménage de notre écran d’accueil et organiser nos applis dans des dossiers, pour créer des ralentisseurs. Ouvrir une appli cachée dans un dossier devient un geste volontaire plutôt qu’un automatisme.


Installer Space (Boundless Mind), qui engendre un délai d’une douzaine de secondes avant l’ouverture d’une appli.


Désactiver les notifications, sauf celles de l’agenda et de la messagerie instantanée.


Instaurer un sabbat numérique de 24 heures une fois de temps en temps. « Les gens paniquent à ce sujet, dit Catherine Price. Mais c’est plus facile qu’on pense et ça soulage d’un stress qu’on ne savait même pas qu’on avait. » Pour survivre à ce moment et bien en profiter, il faut le préparer.

– Dresser la liste de ce que nous aimions faire avant d’avoir un téléphone (de la musique, du dessin, des promenades en forêt, peu importe), pour ne pas nous sentir désœuvré.

– Utiliser la fonction « Ne pas déranger » et organiser nos contacts pour que seuls les appels de personnes très proches puissent passer, et les prévenir de notre démarche. De cette façon, l’angoisse de manquer quelque chose de grave ou d’important ne nous taraudera pas toute la journée.

– Utiliser la fonction « Ne pas déranger pendant la conduite » de notre iPhone (offerte avec les versions iOS 11 et plus), pour envoyer une réponse automatique aux textos et informer nos interlocuteurs du moment où nous serons de nouveau disponible. Sous Android, les applis OffTime ou Réponse automatique permettent de faire la même chose.