Ça cloche à la garderie
Société

Ça cloche à la garderie

La qualité des services de garde au Québec est très inégale, constatent les chercheurs qui creusent la question. On sait pourtant ce qui est nécessaire pour le bien-être des jeunes enfants. Pourquoi n’y ont-ils pas accès partout ?

Des fruits et légumes variés à la collation et l’accès à un carré de sable, c’est bien. Une éducatrice diplômée, avec de bonnes conditions de travail, c’est mieux. C’est même l’un des facteurs qui ont le plus de poids dans la qualité d’un service de garde, souligne l’Observatoire des tout-petits dans son récent rapport La qualité des services éducatifs au Québec.

Les études pour le prouver sont maintenant si nombreuses que la formation du personnel compte aussi parmi les recommandations phares de la Commission sur l’éducation à la petite enfance, qui a conclu ses travaux l’an dernier, après avoir reçu 167 mémoires et parcouru le Québec pour entendre 23 experts, 135 groupes et 400 particuliers. Cette commission, mise sur pied par l’Association québécoise des centres de la petite enfance et l’Institut du Nouveau Monde, visait à dresser le portrait de l’état des services éducatifs pour les tout-petits, 20 ans après la mise en œuvre de la politique familiale au Québec.

La Commission a donc recommandé que tous les éducateurs et éducatrices — aussi bien ceux qui travaillent dans un centre de la petite enfance (CPE) que ceux en garderie privée — soient titulaires d’un diplôme d’études collégiales en Techniques d’éducation à l’enfance. Présentement, les deux tiers du personnel de ces établissements doivent avoir un tel diplôme ou l’équivalent.

Loin de s’opposer à ces recommandations, la présidente de la Coalition des garderies privées non subventionnées du Québec, Marie-Claude Collin, ne demande pas mieux que d’embaucher plus d’éducatrices diplômées. « Le problème, c’est que nous n’arrivons même pas à atteindre la cible actuelle de deux éducatrices diplômées sur trois ! » explique-t-elle. Elle-même propriétaire d’une garderie de 80 places, qui emploie 16 éducatrices à Blainville, elle n’a pas réussi à trouver de techniciennes diplômées pour remplacer l’une de ses employées en congé de maternité l’an dernier.

Le Québec est actuellement aux prises avec un problème de pénurie d’éducatrices qualifiées, dit-elle. Dans ce contexte de rareté, bien des éducatrices choisissent de travailler en CPE en raison du salaire et des avantages sociaux généralement plus alléchants que ceux que les garderies sans subventions arrivent à offrir, même en facturant 40 dollars par jour aux parents. Un CPE, pour sa part, reçoit en moyenne 50 dollars par jour par enfant des autorités publiques, en plus de la contribution des parents.

La Coalition demande donc l’aide de l’État pour pouvoir offrir de meilleures conditions de travail aux éducatrices qui possèdent un diplôme. Cela permettrait de diminuer le taux de roulement du personnel de ces établissements, qui est un problème préoccupant. Et d’améliorer la qualité des services.

Les conditions dans lesquelles les éducatrices travaillent influencent en effet la qualité d’un établissement, note l’Observatoire des tout-petits dans son rapport. Cela comprend le salaire horaire, mais aussi le temps dont elles disposent pour planifier leurs activités pédagogiques, notamment.

Or, un fossé important existe entre garderies privées et CPE sur le plan de la qualité, a montré l’enquête Grandir en qualité, menée en 2014 par l’Institut de la statistique du Québec. Environ 40 % des enfants fréquentant une garderie privée non subventionnée se trouvent dans des milieux de faible ou de très faible qualité. En CPE, c’est le cas de seulement 4 % des bambins. (Il est à noter que l’enquête n’a pas pu évaluer la qualité des garderies privées subventionnées en raison d’un conflit entre elles et l’État au moment de la cueillette des données.)

Pour évaluer cette qualité, les chercheurs de l’Institut de la statistique ont tenu compte de 122 éléments. Tout y est passé : l’aménagement des lieux, la qualité de l’équipement, des jouets et des repas fournis, la diversité des activités proposées, les pratiques d’hygiène, la qualité des interactions entre l’éducatrice et l’enfant, la relation que cette dernière tisse avec les parents, etc.

Marie-Claude Collin affirme que la qualité s’est améliorée dans les installations privées depuis la publication de ces données, il y a quatre ans. Ces garderies sont maintenant tenues de suivre un programme éducatif, souligne-t-elle.

Les résultats demeurent néanmoins préoccupants, car le nombre de places dans les garderies privées non subventionnées a explosé au Québec au cours des 10 dernières années. Alors qu’il y avait à peine 6 000 places dans les garderies privées à plein tarif en 2008, il y en a aujourd’hui 60 000 de plus. Durant la même période, le nombre de places en CPE a augmenté de 18 000.

Le gouvernement a lui-même favorisé la création des places en garderies à plein tarif, en augmentant en 2009 les crédits d’impôt accordés aux parents qui utilisent ce mode de garde. Une façon rapide et économique de fournir les places qui manquaient dans son réseau de garderies, explique l’économiste Pierre Fortin dans sa chronique « Il y a un problème au pays des CPE », publiée sur le site Web de L’actualité en avril.

Il lui coûte en effet moins cher de rembourser, par exemple, un crédit d’impôt de 22 dollars par jour à des parents qui paient un plein tarif pour faire garder leur enfant au privé que de verser une subvention de fonctionnement d’environ 50 dollars par jour à un CPE.

Quand on sait que la qualité du service de garde fréquenté par un enfant peut influencer ses résultats en français et en mathématiques des années plus tard, il y a lieu de se demander s’il s’agit vraiment d’une économie.

Environ 35 000 places supplémentaires non reconnues par le ministère de la Famille se trouvent dans des milieux familiaux. Le Ministère n’en tient pas le compte exact et n’exerce pas de surveillance dans ces milieux, qui doivent tout de même se plier à plusieurs conditions, entre autres accueillir un maximum de six enfants et obtenir une vérification d’antécédents des personnes vivant sous ce toit par un corps policier. Les parents peuvent bénéficier d’un crédit d’impôt pour frais de garde.

LES ENFANTS Y GAGNENT

Parmi tous les indicateurs de qualité, c’est l’interaction avec l’éducatrice qui s’avère la plus déterminante pour le bien-être d’un enfant, son développement et sa réussite scolaire future. Les enfants qui bénéficient du soutien émotionnel de cette adulte, d’activités stimulantes sur le plan cognitif ainsi que d’une journée qui se déroule de manière prévisible (sans être rigide) sont ceux qui s’en tirent le mieux une fois à l’école.

Ils s’expriment mieux, s’engagent davantage dans les activités, acquièrent plus d’aptitudes préalables aux apprentissages scolaires et ont moins de problèmes de comportement, concluent la chercheuse Nathalie Bigras, de l’Université du Québec à Montréal, et les 14 chercheurs cosignataires venant de cinq autres universités, dans le mémoire qu’ils ont présenté à la Commission sur l’éducation de la petite enfance.

Certaines zones du cerveau étant à leur maximum de réceptivité avant l’âge de cinq ans (notamment celles à l’origine du langage, de la compréhension des nombres et de la capacité de gérer ses émotions), ces acquis peuvent avoir un effet jusqu’à l’âge adulte, note l’Observatoire des tout-petits dans son récent rapport La qualité des services éducatifs au Québec.

Les enfants qui fréquentent un service éducatif de bonne qualité auraient ainsi de meilleures chances d’obtenir un diplôme et un revenu plus élevé une fois adultes. Un bon service de garde ferait même diminuer la consommation de médicaments et de drogues, la criminalité et le risque de maladies cardiovasculaires !

Ce reportage a été réalisé en collaboration avec