L'autre blackface
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L’autre blackface

« Le vrai blackface est là, au fond : chez tous ceux et celles qui ne disent pas ce qu’ils pensent, parce qu’ils n’en ont pas le droit. Mais qui n’en pensent ou n’en font pas moins. »

Je sais, oui… Vous vous dites : ah non, pas encore une chronique à propos de SLĀV et de l’appropriation culturelle. C’est juste qu’il me reste une question à poser.

C’était bon, le spectacle ?

Oui, oui, j’ai lu les quelques critiques. Mais ce n’est pas comme si je pouvais m’y fier. Alors que les journalistes, pour la plupart, défendent avec ferveur une liberté d’expression qui est un peu la leur aussi, ils ne pouvaient pas vraiment juger de la proposition de Robert Lepage et Betty Bonifassi avec objectivité. Déjà que, lorsqu’il s’agit de Lepage, la presse dégouline de bonheur avant même que les lumières du théâtre s’éteignent…

Alors, c’était bon ? Vraiment bon, ou parce qu’il fallait que ce le soit ?

Je l’ignore. Le spectacle a été annulé, mais personne n’a gagné. Surtout pas ceux qui souhaitaient son retrait. Qu’ils le veuillent ou non, on n’effacera pas le racisme systémique ou l’appropriation culturelle en condamnant un spectacle autour des chants d’esclaves qui ne met pas en avant un nombre suffisant d’acteurs noirs. Pas plus qu’on ne fera un grand avocat de la diversité de celui auquel on enlève le mot « nègre » de la bouche.

Ces deux racismes se contentent d’exister en silence.

Ne rêvez pas d’un autre spectacle sur l’esclavage avec plus de Noirs dedans ou avec plus de consultations auprès de la communauté. Il n’y aura juste pas de spectacle. Enfin, ce que je veux dire, c’est que s’il y en a un, il n’aura jamais la portée qu’offre une création de Lepage. Il n’amorcera donc pas de dialogue, parce qu’il se fera en circuit fermé, dans la solitude des communautés culturelles.

C’est pour cela que la censure est perverse. Elle ne change rien. À part semer la zizanie entre des alliés naturels — quiconque est à la fois épris de justice sociale et de liberté —, soudainement pris dans le feu croisé de revendications absolument valables sur la représentation des minorités dans la culture et la notion d’art qui n’est qu’appropriation, et rien d’autre. Créer n’est que remixage. L’art n’est qu’un vaste projet d’échantillonnage.

Aussi, la rectitude politique que commandent les militants qu’on a pu entendre et lire dans cette histoire n’est que maquillage.

Le vrai blackface est là, au fond : chez tous ceux et celles qui ne disent pas ce qu’ils pensent, parce qu’ils n’en ont pas le droit. Mais qui n’en pensent ou n’en font pas moins.

Et là, je ne parle même pas des gros cons. Des gens qui hurlent des injures aux femmes voilées dans la rue ou qui refusent de louer un logement à une famille malienne.

Je parle du petit racisme de rien du tout. Celui qu’on porte en soi sans le savoir et qui se traduit par des pensées fugaces aussitôt chassées par un mélange d’empathie et de culpabilité. Il faut croire aux licornes pour imaginer que ces formes de discrimination disparaîtront de sitôt. D’autant que l’épisode SLĀV a, par l’entremise des habituels porte-voix médiatiques de la peur de l’Autre, donné en masse des munitions aux gros cons, et de quoi se déculpabiliser pour les autres.

Alors, c’était bon, le spectacle ?

Ç’aurait pu l’être. Bon pour nous tous, je veux dire. Mais il aurait fallu l’avis de Noirs qui ne sont pas aussi remontés que ceux qui ont abreuvé les spectateurs d’injures. J’aurais aimé qu’ils me disent : voici en quoi vous n’avez rien compris à notre douleur, à notre histoire.

J’aurais voulu qu’ils viennent m’essuyer la figure, m’enlever l’invisible et pourtant bienveillant blackface de celui qui croit comprendre, mais qui ignore tout. Parce que je ne sais rien de ce que c’est de ne pas être moi, malgré toute l’empathie dont je me crois imbibé. Parce qu’on ne m’a jamais montré du doigt en raison de ma couleur. Parce qu’on ne m’a jamais dit : t’es beau pour un Noir, comme la fois que c’est arrivé à mon ami Webster, et que j’avais ri — avec lui, supposais-je — dans un mélange de malaise et de lâcheté.

Puis, j’aurais voulu qu’on parle d’art, qui n’a pas de permission à demander, mais qui doit essuyer les reproches qu’on lui fait. Ça ne s’est pas produit. De part et d’autre, on a échangé tellement de slogans et si peu d’arguments. L’époque confond la pensée et le marketing.

La censure est perverse. Elle nous renvoie patauger dans nos ornières, à ce que nous pensons intimement. Elle n’ouvre pas les fenêtres comme le font la discussion, le débat, une bonne engueulade, elle n’épure pas l’air ambiant. Au contraire. Elle le rend fétide. Comme en ce moment.