L'étoffe des héros ordinaires
SociétéChronique de Marie-France Bazzo

L’étoffe des héros ordinaires

Le récit national s’enrichit de la conduite de gens humbles et altruistes. Cela envoie un message d’intégration à ceux que l’autre dérange. De quoi dissiper le cynisme ambiant.

L’histoire que je vais vous raconter commence comme un fait divers français, mais restez ! Ce dont je veux parler, au fond, c’est de bienveillance. D’un antidote au cynisme. Et croyez-moi, en cette période préélectorale, nous avons besoin de ce cocktail doux et tonique à la fois.

Vous avez vu en mai ces images virales sur le Web : un jeune homme, fort et athlétique, qui n’hésite pas une seconde à escalader les quatre étages d’un immeuble parisien pour sauver d’une mort certaine un garçon de quatre ans suspendu à un balcon. Mamoudou Gassama, Malien sans papiers arrivé en France par le dangereux chemin des migrants, travailleur au noir profitant de son dimanche, accomplit un acte d’une bravoure inouïe. Un geste gratuit, hors normes, désintéressé, un don. Cette action héroïque est émouvante d’humanité. Nous regardons ces images et nous nous sentons grandis. Ça remue ce qu’il y a de meilleur en nous, redonne la foi dans l’humain. Ça dit que l’humanité est plus forte que l’homme. Gratitude.

Après, la politique s’en mêle. Pour le remercier, le président Emmanuel Macron propose à Mamoudou de régulariser sa situation, d’entreprendre une procédure de naturalisation française et de l’incorporer chez les sapeurs-pompiers, son rêve ! Brillante manœuvre de communication politique. D’un côté, il y aurait les « bons migrants » qui, comme Mamoudou, se donnent pour la France, et puis les autres, des milliers, qui inquiètent la République. De toutes parts, dans les médias, chez les politiciens, les intellectuels, on instrumentalise le héros du jour.

Mais si, au-delà du calcul cynique, il y avait autre chose ? Si la fabrication d’un héros n’était pas qu’un coup de pub ?

Il y a la volonté, depuis quelques années, en France et un peu partout, de créer des héros nationaux. De donner des modèles du quotidien à la population. Pas des figures historiques, fameuses. Non. Des « ordinaires », de l’horizontalité plutôt que de la verticalité venue d’en haut. Du coup, on affirme haut et fort que l’autre, le migrant, a du bon.

Pareil pour le gendarme Arnaud Beltrame, poussé par le sens du devoir, qui a donné sa vie pour en sauver une autre lors de l’attaque terroriste de Trèbes, en mars. Ou pour Lassana Bathily, qui a caché six personnes dans une chambre froide lors de l’attentat de l’Hyper Casher, en 2015, leur épargnant une mort certaine, et dont le geste fut récompensé par François Hollande.

Il y a quelque chose de beau, de grand dans la reconnaissance de ces héros ordinaires. D’utile aussi : ça construit de la confiance en soi nationale.

Dans tous ces cas, le récit national s’enrichit de la conduite de gens humbles et altruistes. La décision d’en faire des héros est lourdement symbolique. Elle envoie un message d’intégration aux Français que l’autre dérange. Elle dit aussi que la France est grande et capable de courage absolu.

Oui, les nations choisissent et confectionnent leurs héros. Au Québec et au Canada, nous n’y échappons pas, où des hommages au civisme sont rendus et des médailles de bravoure remises. On se taille du spectaculaire sur mesure. Ce faisant, on néglige d’autres méritants moins commodes pour la communication politique. On écrit l’histoire avec des crayons aux couleurs franches. Ne soyons pas naïfs, il y a beaucoup de calcul là-dedans. On pourrait s’en moquer, être cyniques, y voir du pur utilitarisme.

Mais il y a quelque chose de beau, de grand dans la reconnaissance de ces héros ordinaires. D’utile aussi : ça construit de la confiance en soi nationale. En honorant Mamoudou Gassama, la France retisse le fil d’une histoire, l’étoffe d’un héros. Elle dit : « Le pays est rempli de jeunes gens tous français, même venus de loin, qui nous tirent vers le haut. » Certes, la récompense offerte à Mamoudou est partie intégrante d’une politique de l’image, on ne peut le nier. Mais c’est aussi, beaucoup, de l’anticynisme.

C’est bien de raconter un récit national, de s’inventer, de trouver des sujets de fierté ordinaires et formidables. Ça se passe en France, mais ça donne partout une envie de bienveillance.

Parce qu’on veut avoir foi en l’humain. Croire en nous.