Maudits jeunes
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Maudits jeunes

« Quand on s’y arrête, on constate que la société s’améliore constamment. Elle ne prend simplement pas toujours le chemin que souhaiteraient les plus vieux et autres grincheux médiatiques. »

J’ignore si Thomas O. St-Pierre est amusé, agacé ou simplement intrigué. Chose certaine, il s’avoue surpris que je m’intéresse à son charmant et brillant bouquin intitulé Miley Cyrus et les malheureux du siècle.

Son étonnement tient à ceci : à ses yeux, je compte parmi ceux qu’il pourfend dans cet essai. Et il n’a pas tort.

Pardonnez-moi, donc, gens de ma génération et de celles qui suivent, parce que j’ai effectivement commis le péché que St-Pierre désigne sous le vocable de « modophobie » : néologisme qui signifie la détestation, voire la haine, de son époque.

Comme tant de mes semblables, j’ai pesté contre les réseaux sociaux, les enfants tyranniques et leurs parents rois, l’inepte système d’éducation qui produit des analphabètes diplômés, et autres tares que je me suis plu à associer à une période précise : le présent.

Mais je me soigne. Parce que je suis poursuivi par la crainte de devenir un vieux con qui radote que tout était mieux autrefois. De ceux qui s’évertuent à confire les choses dans la nostalgie d’une époque révolue qui relève de la fiction, puisqu’on l’idéalise au point d’en gommer le pire pour ne garder que ce qui fait mal paraître les générations suivantes.

Qu’est-ce que Miley Cyrus vient faire dans tout ça et dans le livre de St-Pierre ?

Elle est le symbole d’une aversion à l’égard des vedettes de la pop en tant que miroir de l’époque. « Elle sert de lien dans le livre, afin d’illustrer les différentes manières par lesquelles se manifeste notre détestation des jeunes, de ce qui est populaire », m’explique-t-il. Elle incarne le goût du jour, qui dégoûte les « modophobes ».

De toute éternité, les plus vieux se sont échinés à passer la jeunesse à la moulinette, avec sa culture, ses habitudes, son mode de vie, faisant preuve d’un « intransigeant égocentrisme », écrit St-Pierre. Pourtant, le présent n’a pas à pâlir devant les âges d’or qui n’existent que dans nos mythologies générationnelles.

Oh, il y a bien des choses qui changent. Mais est-ce nécessairement pour le pire ?

« J’ai passé un temps fou devant la télé, est-ce pire qu’une tablette ou un téléphone ? Les enfants sont moins en conflit avec leurs parents qu’avant, est-ce vraiment une mauvaise chose ? » demande St-Pierre tandis que nous discutons.

Il n’a pas de réponse ferme. Mais il est manifestement ennuyé que tant d’experts de l’anecdote élevée au rang de fait avéré se croient permis, eux, de cracher sur la jeunesse. Simplement parce que ses comportements diffèrent des leurs.

Marcel Bernier, psychologue qui œuvre auprès des étudiants de l’Université Laval, me parlait récemment des effets à long terme de l’intimidation chez les jeunes adultes qu’il rencontre, de cette forme de stress post-traumatique qui les hante parfois jusqu’à tard dans la vie. Aujourd’hui, ce harcèlement qu’on considérait comme une fatalité de l’âge scolaire est vivement dénoncé et proscrit. Il s’en trouve pourtant pour dire qu’on manufacture ainsi une génération de braillards.

De même, j’écrivais dernièrement ici que je m’inquiète de voir nos ados scotchés à leur téléphone. Une récente étude montre qu’en contrepartie cette génération est l’une des mieux informées de l’histoire de l’humanité, justement parce qu’Internet lui coule dans les veines.

Au final, quand on s’y arrête, on constate que la société s’améliore constamment. Elle ne prend simplement pas toujours le chemin que souhaiteraient les plus vieux et autres grincheux médiatiques. Ceux-là se font l’écho de ce qu’un Jacques Godbout fut pour la génération X : un critique si peu magnanime d’une jeunesse qu’il ne comprend pas qu’il en devient l’épouvantail.

Cela ne veut pas dire que tout va toujours pour le mieux et qu’il n’y a pas, dans chaque époque, quelques détails qui la rendent un peu détestable.

Mais il se peut fort bien que, la vaste majorité du temps, ces traits ne soient qu’une nouvelle manifestation de défauts qui sont ceux de l’humanité, se répétant ainsi au fil des âges en empruntant un autre visage. Et peut-être aussi qu’au lieu de voir ce que nous gagnons comme société, nous sommes obsédés par ce que nous perdons.

Mieux vaut laisser notre propre jeunesse nous quitter sur la pointe des pieds, pour emprunter une formule du génial chroniqueur français Alexandre Vialatte. La détestation de ce qui nous suit ressemble à une fuite à pas lourds et gourds qui trahit trois choses : l’effarement devant notre vieillissement et la peur de céder notre place, puis, comme il n’y a pas de génération spontanée et que la jeunesse n’est rien d’autre que le produit de la culture dont elle émerge, le sentiment d’avoir légué nos défauts plutôt que nos qualités.

Si bien que rager contre les jeunes est une opération d’autoflagellation déguisée.