Dites-moi pour qui vous votez et je vous dirai qui vous êtes !
SociétéÉlections 2018

Dites-moi pour qui vous votez et je vous dirai qui vous êtes !

Même si la démarcation sociopolitique de jadis a quelque peu évolué, les identités canadienne et québécoise opposent encore beaucoup de Québécois au moment de voter, explique Alain Giguère, qui tente de comprendre ce qui les amène à faire leur choix.

Comme texte de rentrée et dans un contexte d’élections provinciales au Québec, j’ai pensé regarder les électeurs de chacun des partis en fonction de leurs valeurs personnelles, cordes sensibles et « postures mentales ». Tout comme on le fait avec les marques et les segments de marché cibles de nos clients, les électeurs peuvent être considérés sur un plan motivationnel, afin de mieux comprendre ce qui les amène à faire leur choix.

En fait, chaque parti représente une vision de la société, des aspirations pour celle-ci comme pour nous tous. Et en décidant de voter pour un parti en particulier, nous donnons en quelque sorte notre adhésion aux valeurs que celui-ci véhicule.

Chez CROP, par l’intermédiaire de notre programme Panorama, nous étudions les valeurs des consommateurs et des citoyens depuis plus d’une trentaine d’années, et c’est avec les outils de ce programme que nous avons analysé les quatre principaux partis dans la course actuelle.

Du conservatisme à l’idéalisme social-démocrate

Globalement, les grandes divisions sociales qui caractérisent les démocraties occidentales actuellement se retrouvent exprimées par la dynamique d’ensemble des partis politiques au Québec. On peut dire de chacun de ces derniers, de par le profil de leurs électeurs, que…

  • le Parti libéral est le parti de fiers « Canadiens », carburant à la réussite sociale et au prestige ;
  • la CAQ exhale certainement des effluves de néo-conservatisme, notamment par l’intolérance ethnique de ses partisans ;
  • Le Parti québécois incarne l’engagement et la fierté d’un Québec des régions rêvant toujours de souveraineté ;
  • Québec solidaire se présente comme l’incarnation de l’idéalisme social-démocrate en quête d’équité et de progrès social.

Les valeurs des partisans de chacun des partis sont donc fort bien alignées sur les plateformes électorales et le discours public de ces derniers, comme on peut l’observer dans la campagne actuelle.

PLQ : réussite sociale, fierté, multiculturalisme et « canadienneté »

Même si l’axe fédéraliste-souverainiste ne représente plus la démarcation sociopolitique de jadis, les identités canadienne et québécoise opposent encore beaucoup de Québécois, particulièrement sur le plan régional entre Montréal et le reste du Québec, l’identité québécoise étant notamment plus forte en région. Or, le Parti libéral rallie les Québécois qui se sentent canadiens avant tout (sans nécessairement renier leur identité québécoise). Ces électeurs aspirent à ce que le Canada s’impose dans le monde comme une nation qui peut s’avérer un modèle pour tous et qui peut incarner l’excellence dans plusieurs domaines. La fierté est certainement la « posture » sous-jacente à cet enthousiasme identitaire.

Le PLQ est aussi le parti des achievers, de ceux pour qui la réussite est un marqueur social de première importance : ils veulent atteindre un rang social enviable et s’assurent de le communiquer à leur entourage comme à la société autant que possible (« Keeping up with the Joneses », disent les anglophones !).

Sans surprise, on y exprime aussi une grande humanité à l’égard des communautés ethniques et une ouverture sur le monde tout à fait enthousiaste. On se sent citoyen du « village planétaire ».

Enfin, et signe d’une clientèle un peu plus âgée, les partisans du PLQ affichent un certain conservatisme, valorisant la famille traditionnelle, la religion et le sens du devoir.

Le PLQ, encore une fois de par les valeurs de ses partisans, est le parti de la réussite sociale, du multiculturalisme, de la tradition et de la fierté canadienne.

CAQ : notre Brexit !

La CAQ se situe dans un tout autre registre. Elle est le parti des régions, contre « l’élitisme » et la rectitude politique montréalaise. On s’identifie à sa région et au Québec des régions, en marge des débats de société qui caractérisent la métropole. L’antithèse du Plateau (Mont-Royal). L’intolérance ethnique y règne. L’immigration est envisageable, mais les immigrants doivent épouser rapidement nos mœurs et valeurs et laisser les leurs chez eux. Cette division sociale entre une « modernité » montréalaise et un certain conservatisme des régions est du même type que celle qui a opposé Londres et la campagne anglaise lors du vote sur la sortie de l’Union européenne (le maire de Londres milite toujours pour un second référendum, d’ailleurs).

On y voit la société comme une jungle, dans laquelle les élites (l’élite montréalaise, encore) ont tout à gagner au détriment des « gens ordinaires », du peuple.

Enfin, il y a un certain conservatisme, une nostalgie de rôles mieux définis entre les hommes et les femmes, plus stéréotypés. On prend ses distances par rapport à l’égalité des sexes (c’est encore un débat pour Montréal, le Plateau !).

Ainsi, la CAQ incarne donc à merveille ce populisme provoqué par une société qui change trop vite, où on ne se reconnaît plus, dans laquelle le « peuple » est oublié. La CAQ lui redonne une voix.

PQ : à la recherche du pays perdu !

La très grande majorité des gens qui se disent toujours souverainistes appuient le PQ. Ici, on est à l’opposé du PLQ, on s’identifie beaucoup plus au Québec et très peu au Canada (on vit d’ailleurs en région). On exprime aussi une certaine mentalité de victime, un sentiment d’exclusion sociale, encore une fois en raison d’une société qui change trop vite. On est très engagé dans sa collectivité. On y trouve un réconfort salutaire.

Mais chez les partisans du PQ, le réflexe face au sentiment d’exclusion, c’est un fantasme de désobéissance civile, de révolte (on entend les casseroles !). Ces Québécois sont brimés dans leur élan d’épanouissement, ce que la souveraineté aurait pu leur éviter. La perte du rêve a laissé ces électeurs dans une perspective défaitiste. On observe quand même parmi eux une formidable vitalité de s’affirmer, de transcender les contraintes de la vie actuelle et d’exprimer sa singularité.

La consommation devient un marqueur social. Devant ce sentiment d’exclusion, on a besoin d’expériences qui rehaussent notre statut social et la consommation en procure.

L’intolérance ethnique fait aussi partie du profil de ces électeurs. Le pays rêvé est d’abord pour les Québécois de souche. Tout comme à la CAQ, les immigrants peuvent être les bienvenus, mais ils doivent épouser rapidement nos mœurs et valeurs et laisser les leurs chez eux. D’où la concurrence que se livrent ces deux partis sur le terrain identitaire au Québec.

Ainsi, le PQ exprime cette mélancolie du pays perdu (après deux référendums) imbriquée dans le sentiment d’exclusion d’une société qui change trop vite.

QS : l’idéalisme de tous les possibles !

Comme on pouvait le deviner, la responsabilité ainsi que l’engagement social et environnemental sont au centre des motivations de ces électeurs. Ces derniers s’imposent comme « notre » conscience ; ils rappellent constamment les enjeux de notre société, tout en étant très critiques envers les entreprises et institutions qui ne font pas leur devoir (ou pire…).

De plus, cet engagement se nourrit d’une urgence. À l’égard d’une planète et de ses ressources dont la pérennité est menacée, et de l’écart entre les mieux et les moins nantis. Les partisans de QS éprouvent un sentiment que des catastrophes socioécologiques sont à venir si rien n’est fait, tout en étant convaincus que, « si on s’y mettait, on pourrait y arriver ». L’apocalypse est un projet pour eux, l’occasion de changer le monde !

L’engagement est aussi axé sur l’épanouissement des gens. Le sentiment d’un potentiel en chacun de nous qui ne demande qu’à être libéré. Un rêve de développement personnel pour tous que la solidarité autorise.

Enfin, on ne sera pas étonné non plus d’observer que le multiculturalisme est ici à son plus haut niveau par rapport aux autres partis. Non seulement on accueille chaleureusement l’autre, mais on est convaincu que son apport rend notre société plus « riche » (métissage).

Un parti profondément humaniste qui rêve d’épanouissement pour tous !

Des tendances chez toutes les démocraties occidentales

La division sociale dépeinte ici par le truchement du profil des électeurs de chacun des principaux partis se retrouve actuellement dans à peu près tous les pays occidentaux. Encore une fois, une société qui change trop vite provoque ce genre de division.

Par contre, le Québec, tout comme l’ensemble du pays, a quand même la chance de pouvoir contenir cette diversité dans des écarts qui ne sont pas trop menaçants pour le tissu social. Notre « droite », si on peut parler ainsi, est quand même moins à droite que dans bien d’autres pays. Nos programmes sociaux et la sensibilité sociale du Canada aplanissent ces écarts idéologiques.

En espérant que l’évolution future de notre société puisse continuer à nourrir cette relative harmonie sociale.

Macbeth, de Giuseppe Verdi

Mon clin d’œil lyrique de cette semaine se tourne vers Macbeth, de Giuseppe Verdi.

Malgré toutes les dérives des démocraties occidentales actuelles, la démocratie comme système politique demeure néanmoins la forme la plus civilisée d’exercice du pouvoir. Il n’en a pas toujours été ainsi au cours des siècles, le sang a coulé bien souvent.

Dans l’extrait retenu de cet opéra qui met en scène le drame de Shakespeare, la femme de Macbeth fantasme de devenir reine et se prépare à convaincre son mari de tuer le roi pour prendre le pouvoir.

Elle entend certainement se servir de son « emprise sexuelle » sur lui pour y arriver !

Giuseppe Verdi : Macbeth, Lucic, Pape, Netrebko, Calleja, Luisi, The Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet, Deutsche Grammophon, New York, 2014.

Alain Giguère est président de la maison de sondage CROP. Il signe toutes les deux semaines un texte sur le site de L’actualité, où il nous parle de tendances de société… et d’opéra.

Pour lire d’autres chroniques d’Alain Giguère sur des tendances de société et de marché, rendez-vous sur son blogue.