Les petites manipulations du ministère de l'Éducation
Société

Les petites manipulations du ministère de l’Éducation

Si les fausses informations transmises par le Ministère au sujet de la taille des classes sont inquiétantes, celles concernant la réussite de l’examen du français en 5e secondaire sont parfaitement scandaleuses. Explications avec Marc-Nicolas Kobrynsky.

En 2015, le Wall Street Journal précipite la chute de Theranos, la société fondée par Elizabeth Holmes, qui promettait de révolutionner le monde des tests au moyen d’une technologie exclusive qui pouvait détecter le cancer ou le cholestérol avec une simple goutte de sang. Petit hic, la technologie n’était toujours pas au point et, pour masquer son échec, Theranos achevait ses analyses avec les mêmes techniques qui sont utilisées aujourd’hui.

En mars 2018, la SEC, l’équivalent américain de l’Autorité des marchés financiers, inculpe Elizabeth Holmes de fraude. Le conseil d’administration liquide l’entreprise quelques mois plus tard.

Une des bases fondamentales du milieu de la finance et des affaires est la justesse des informations fournies aux actionnaires et au public, tant financières que stratégiques. Premièrement, elles permettent de juger l’équipe de direction en place. Des informations tendancieuses donnent une idée faussée de la compétence de celle-ci.

Deuxièmement, toute annonce qui peut avoir des répercussions sur le cours d’une action doit être véridique. Tout manquement à cette règle sera considéré comme une tentative de manipulation du cours d’une action et pourra faire l’objet d’une poursuite par les autorités appropriées. C’est l’histoire de Theranos, mais aussi de Bre-X, le scandale aurifère canadien.

En gros, toutes fausses allégations relativement aux résultats ou à l’information par une équipe de direction, que ce soit pour conserver son emploi ou pour influer sur le cours de l’action, sont illégales.

Maintenant, qu’en est-il pour l’appareil administratif ? Quelle est la véracité de l’information fournie à la population ?

Cette question s’est imposée à mon esprit à la suite du dépôt de la première mouture du bulletin des ministères, en 2017. Ma première analyse m’a laissé aux prises avec des dizaines de questions sans réponses, nées d’incohérences entre les plans stratégiques, d’indicateurs qui disparaissaient subitement d’une année à l’autre, ou de chiffres particulièrement surprenants.

En 2018, parallèlement au travail nécessaire pour effectuer le deuxième bulletin des ministères, déposé il y a quelques semaines, j’ai lancé des centaines de demandes d’accès à l’information pour tenter d’obtenir des réponses à mes questions, particulièrement auprès du ministère de l’Éducation.

D’ailleurs, le processus d’accès à l’information fut un réel cauchemar ; il infirme toute prétention de transparence du Ministère et n’aurait jamais abouti sans l’intervention de la rédaction de L’actualité. Nous y reviendrons dans une chronique subséquente.

De la manipulation de résultats

De ces recherches, deux cas ressortent comme des manipulations évidentes des résultats.

Le premier exemple est celui de la taille des classes. Dans son plan stratégique de 2009-2013, le ministère de l’Éducation indique sa volonté de réduire la taille des classes. Bien que les avis soient encore partagés aujourd’hui sur l’incidence réelle de cette mesure relativement à la réussite scolaire, le Ministère l’a déterminée en 2013 comme l’une des 13 voies de la réussite dans sa stratégie de réussite scolaire :

La réduction de la taille des groupes d’élèves est une initiative qui permet d’offrir de meilleures conditions d’apprentissage, d’améliorer les relations entre les enseignants et les élèves et d’intervenir rapidement dès les premières manifestations de difficultés.

Au cours des trois prochaines années, le nombre d’élèves par classe sera diminué de façon progressive jusqu’à un maximum de 20 en milieu défavorisé et de 26 dans les autres milieux. 

Parallèlement à cet engagement, le ministère de l’Éducation introduit un indicateur dans son plan stratégique à cet effet : Taux de respect du calendrier de réduction de la taille des groupes au primaire. En 2013-2014, le Ministère indique avoir atteint cette cible à 100 %, et l’indicateur disparaît du plan stratégique l’année suivante.

Pour le simple citoyen, il est tout à fait normal et logique d’interpréter l’indication par le Ministère de l’atteinte de l’objectif à 100 % ainsi que la disparition subséquente de l’indicateur comme un succès de la mesure et l’atteinte des réductions promises dans les classes.

D’ailleurs, c’est, en gros, la réponse du Ministère lorsqu’on l’interroge à ce sujet :

Cet indicateur était lié à l’une des treize voies de réussite contenues dans la Stratégie d’action L’école, j’y tiens ! Cette voie d’action visait la diminution de façon progressive du nombre d’élèves par classe. Cette mesure s’est terminée en 2012-2013 avec l’atteinte de la cible prévue. Il convient aussi de préciser que des baisses de ratios maîtres-élèves ont été consenties progressivement au cours des dernières années via les différents plans d’action gouvernementaux et le processus de négociation des ententes nationales […]

Mais voilà, ce n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux. De la manipulation de résultats.

Le Ministère ne suit pas l’évolution de la taille des classes et ne l’a probablement jamais suivie.

Voici une autre réponse du Ministère lorsqu’on le presse de fournir des chiffres qui prouvent l’atteinte de la cible : Les dispositions relatives à la formation des groupes d’élèves sont prévues dans les Ententes nationales et les commissions scolaires doivent s’y conformer. Le respect de ces règles est sous la responsabilité des commissions scolaires.

Traduction : le ministre a renvoyé la patate chaude dans la cour des commissions scolaires, s’est donné une médaille et n’a fait absolument aucun suivi sur la question.

Petit hic : les classes débordent dans plusieurs commissions scolaires. Les commissions scolaires qui ont répondu à nos demandes d’accès à l’information, en grande majorité, indiquent des centaines de dérogations payées aux professeurs en raison des dépassements du rapport élèves-enseignant.

C’est particulièrement criant à la commission scolaire Marie-Victorin, sur la Rive-Sud, près de Montréal, ou plus d’un million de dollars supplémentaires ont été versés aux professeurs du primaire et du secondaire pour cette raison. Puisque la somme maximale par dérogation est de 2 000 dollars, c’est un minimum de 500 dérogations en 2016.

D’ailleurs, il est fort probable que la situation soit en réalité pire que celle découverte. En effet, selon le rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse publié en 2018, les commissions scolaires tardent toujours à fournir des services de dépistage rapide des élèves en difficulté d’apprentissage. Et même lorsque c’est le cas, la tendance des écoles est d’interpréter de façon beaucoup plus restreinte le concept de handicap en matière de calcul du rapport élèves-enseignant. Cela vient donc réduire le nombre de dérogations possibles en faisant passer des élèves ayant des difficultés d’apprentissage pour des élèves ordinaires.

En gros, le salaire de certains profs a augmenté et l’élève n’a pas vu de différence, parce que les classes n’ont pas été réduites. Voici le résultat de l’engagement formel du ministère de l’Éducation de réduire la taille des classes. Sans surprise réellement ; après tout, avec le déficit chronique d’investissement dans les écoles, comment accueillir de nouvelles classes lorsqu’il y a déjà un manque criant de locaux ?

Mon problème n’est pas avec cette finalité. Ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’une initiative ne donne pas les résultats escomptés. Les projets mal foutus ne sont pas l’apanage du public et se retrouvent aussi dans le privé.

Ma réserve, c’est l’opération camouflage du ministère de l’Éducation, qui prend d’importants engagements en matière de réussite scolaire, n’applique aucune mesure pour suivre leur évolution, n’atteint pas ses objectifs, en réalité, mais laisse l’impression à la population par ses indicateurs que c’est le cas.

Ma réserve, ce sont les fausses allégations dans l’information, qui sont, je vous le rappelle, criminelles dans le monde de l’entreprise.

Mais voilà, l’exemple de la taille des classes serait un délit mineur en comparaison avec le prochain, celui du taux de réussite aux épreuves uniques de français, langue d’enseignement, pour les écoles du secondaire.

Les fausses statistiques du taux de réussite

Le plan stratégique 2009-2013 comprend un indicateur : le taux de réussite aux épreuves uniques de français, langue d’enseignement, pour les écoles du secondaire, avec une cible de 90 %. C’est le seul indicateur de l’ensemble du plan qui montre la capacité du système d’éducation à former avec succès les élèves en français, primaire et secondaire confondus. Par extension, c’est le seul indicateur sur lequel le simple citoyen peut mesurer la santé future de la langue française dans la province, qui est au cœur de l’identité et de la pérennité du peuple québécois.

Lors de l’analyse de ce plan, en 2017, l’indicateur attire mon attention, parce que le taux de passage ne cesse de chuter entre les années 2009 et 2013, pour passer de 91,9 % à 90,6 %. L’indicateur disparaît ensuite du plan pour les années subséquentes. Avec une tendance négative claire, sa disparition semble à tout le moins surprenante.

Les premiers documents fournis par le Ministère montrent que ce taux s’établit à 90,9 % pour 2015. Bien que l’indicateur soit légèrement incomplet, sans la moyenne des notes à l’examen, 90 % des élèves qui obtiennent au moins la note de passage au test de français, c’est réconfortant, non ?

Réconfortant si on ne creuse pas plus loin. Et que l’on ne remet surtout pas en question les hypothèses ou les méthodes de calcul du Ministère. Parce qu’un petit coup de pelle et le portrait change de façon draconienne.

Primo, le taux de passation global est de 90,9 %, mais c’est seulement 88,7 % au public. Déjà, l’ensemble du système public n’atteint pas la cible du Ministère, mais il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Après tout, une fois que tous les élèves de la province seront passés au privé, ce genre de détail disparaîtra.

Deuxio, la présence aux examens de français est 14 % plus basse que le nombre d’élèves inscrits. En gros, pour 100 élèves inscrits en 5e secondaire, seulement 86 se présenteront à l’examen de français. Mais voyez-vous, le Ministère ne compte pas ces 14 absents comme des échecs. Parce que, comme nous répond le Ministère, il ne faut pas considérer cet indicateur comme un taux de réussite aux épreuves des élèves inscrits en cinquième secondaire.

C’est fou comme l’éducation évolue rapidement. Dans mon temps, quand tu ne te présentais pas à un examen, tu avais un échec. Aujourd’hui, c’est incroyable, l’absence à un examen te fait simplement disparaître.

Réponse du Ministère à cette incohérence : l’élève peut avoir décroché.

En gros, on se retrouve avec deux possibilités, aussi graves l’une que l’autre. Dans un premier cas, 14 % d’élèves décrochent entre le début et la fin de la 5e secondaire, ce qui serait une catastrophe. Mais comme le Ministère s’entête à utiliser un indicateur de décrochage sur une base de sept ans, cette situation n’est jamais connue du grand public.

Dans le deuxième cas, 14 % ne se présentent pas à l’examen parce qu’ils savent qu’ils n’ont aucune chance de le réussir. Parce qu’ils sont découragés de s’y présenter par leurs professeurs, les directions d’école et les commissions scolaires, pour ne pas, justement, faire descendre la sacro-sainte moyenne. Parce que leur combustion spontanée et leur subséquente disparition servent bien le ministère de l’Éducation.

Dans les deux cas, le Ministère continue à bien paraître. Mais la réalité, elle, est tout autre. Indépendamment des raisons, un élève sur quatre ne passe pas son examen de français de 5e secondaire. C’est un désastre sur le plan individuel, sachant qu’un DEC est maintenant nécessaire pour la plupart des emplois, mais aussi pour le peuple québécois. Quel est l’avenir du français comme fondation de notre identité si 25 % de notre jeunesse est incapable de passer l’examen de 5e secondaire ?

Tant qu’à être dans le sujet, ce taux augmente à 30 % pour la région de Montréal. Et 18 écoles sur les 30 qui obtiennent un taux d’échec de 20 % ou plus sont situées dans l’île.

Mais c’est tellement plus réconfortant de dire que le taux de réussite aux épreuves uniques de français, langue d’enseignement, est de 90,9 %. Les résultats du système public, les élèves qui ne se présentent pas à l’examen et la situation particulièrement inquiétante de Montréal ne méritent aucune mention.

Si les fausses allégations du Ministère en ce qui concerne la taille des classes sont inquiétantes, celles de la réussite de l’examen du français en 5e secondaire sont parfaitement scandaleuses.

Dans le premier cas, le Ministère laisse faussement croire qu’il a procédé à des améliorations dans le but de favoriser la réussite scolaire. Mais comme celui-ci publie un indicateur de réussite scolaire, aussi alambiqué soit-il, il est toujours possible de constater l’échec global de ses politiques à ce sujet.

Dans le deuxième cas, le Ministère laisse faussement croire que la situation du français est plus positive que la réalité dans le système scolaire. En publiant des statistiques fallacieuses sur le taux de réussite en français, le Ministère lèse irrémédiablement la population qu’il prétend servir, en la trompant sur ses compétences et sur la gravité d’un enjeu qui est fondamental à la pérennité du peuple québécois.

En conclusion, je vous laisse avec ces trois questions qui me hantent depuis plusieurs mois :

Combien d’autres déformations de la réalité sont-elles véhiculées par l’appareil administratif des différents ministères ? Le ministère de l’Éducation est-il une exception ou une norme ?

Si la présentation tendancieuse de ses résultats est un crime dans le monde des affaires, pourquoi est-ce acceptable dans celui de l’appareil administratif ?

En quoi est-ce que la manipulation des données de l’éducation, par exemple, n’est pas aussi grave pour la population que celle du cours d’une action pour des actionnaires ?

À propos de l’auteur

Marc-Nicolas Kobrynsky est diplômé de HEC Montréal et titulaire d’une maîtrise en gestion de la London School of Economics. Il compte 15 années d’expérience de consultation en stratégie de gestion dans le secteur privé et tient un blogue à lactualite.com. Depuis avril 2018, il travaille pour PricewaterhouseCoopers à Montréal.