Avez-vous gagné vos élections ?
SociétéÉlections 2018Chronique de Marie-France Bazzo

Avez-vous gagné vos élections ?

Alors que notre système électoral vacille et que notre société est en pleine transformation, les gagnants pourraient être les perdants…

« Pis, as-tu gagné tes élections ? »

La question est un grand classique postélectoral. Le 2 octobre, elle remplaçait l’inoxydable sujet de la météo autour de la machine à café. Cette phrase, ponctuée du fataliste « Pis ? », me met toujours mal à l’aise. Qui gagne ? Et gagne quoi ? Nous, citoyens, que gagnons-nous si nous avons « gagné » ? Que perd l’électeur « battu » ?

Cette formule montre que la sagesse populaire a débusqué l’aspect vain de la joute électorale. Elle indique ce qu’il y a de « malaisant » dans ce jeu. On a l’impression d’avoir perdu une game, tant pis, on se reprendra au prochain tour ! Ce ne sont que quatre ans de vie démocratique…

Avez-vous gagné vos élections ? Si oui, qu’avez-vous gagné ? D’emblée, vous ne vous en vantez pas trop, l’enthousiasme se garde une petite gêne. Si votre parti a été élu et que vous croyez à son programme, à son idéologie, il y a minimalement la satisfaction de voir que les idées que vous chérissez sont partagées par la majorité. Vous vous dites que le nouveau gagnant fera le nécessaire pour mettre en branle les projets que vous estimez utiles pour le progrès de tous.

Commencez-vous à entendre ce qui cloche ?

Vous n’avez pas « gagné » vos élections.

Je viens de dire « la majorité ». Or, il faut se rappeler que le parti majoritaire, au Québec, depuis plusieurs élections, est celui de tous ceux et celles qui ne vont pas voter. Qui s’en foutent, ou qui auraient voté blanc mais qui ont démissionné parce que le vote de protestation n’est pas comptabilisé ici, qui ne croient plus aux partis ou au mode de scrutin, bref, un pourcentage qui fait du bruit par son silence.

Votre majorité est donc fallacieuse.

De plus, vous pensez que le gouvernement fera « le nécessaire » pour faire triompher les idées auxquelles vous avez cru ? Les politiciens sont de plus en plus abonnés aux tromperies. Fake news à la petite semaine, accommodements surréalistes avec la réalité orwellienne, mensonges gros comme des maisons aussi appelés promesses électorales. Justin Trudeau, pour parler d’un champion local, est exemplaire.

Il a fait campagne en promettant une spectaculaire réforme du mode de scrutin, promesse qui s’est dégonflée le temps qu’il faut pour changer de chaussettes ! Il s’est présenté au peuple comme un leader mondial dans la lutte contre les changements climatiques, mais il n’aura finalement mené aucune action pour contenir l’industrie des énergies fossiles au Canada. Ces deux exploits trudeauesques font figure d’exemple. Nous votons de bonne foi, alors que ces chefs professionnels ne le sont pas.

Avez-vous gagné vos élections ?

Parce que les élections seraient donc le boutte du boutte de la démocratie ? Sa quintessence ? Le vieux dicton dit : « Si tu votes, tu as le droit de chialer. » Sinon quoi, tu fermes ta gueule ? Non ! Tu peux aussi être bénévole, actif dans la société civile, faire bouger les choses localement, t’impliquer en environnement ET ne pas voter, entre autres parce que tu es dégoûté par ce système uninominal à un tour, parce que tu crois à un système proportionnel en tout ou en partie.

Bref, tu réfléchis à la société et à la représentativité politique, tu conclus aux limites du système, tu agis conséquemment et tu devrais te taire pendant que l’autre zouf passif a « gagné » ses élections ?!? Voter sans convictions n’est pas le comble d’une vie démocratique enthousiasmante…

Par ailleurs, ce sont de drôles d’élections que nous vivons ces temps-ci. D’un point de vue générationnel, le relais se passe, tant chez les politiciens que chez les électeurs. D’autres préoccupations, d’autres manières de faire surgissent avec le repli des baby-boomers, l’arrivée de la génération du millénaire. On assiste à une véritable fin de cycle. Un effondrement du nationalisme, qui structurait la vie politique depuis des décennies, une montée des revendications de groupes peu ou pas représentés. On a voté dans un monde qui s’évanouit. Nous allons tous ensemble vers de nouveaux enjeux. La représentativité actuelle est à repenser : au sein des partis, à l’Assemblée nationale, dans la société en général. Alors, vous avez gagné vos élections, d’accord ; mais sur quoi, contre qui, pour combien de temps ? Notre système est en train de vaciller.

Méfiez-vous.

Qui gagne perd parfois, quand le monde se transforme.