#ET APRÈS ?
SociétéL'édito

#ET APRÈS ?

De l’Assemblée nationale aux universités en passant par les entreprises, il reste encore beaucoup de travail à faire pour endiguer les agressions sexuelles et le harcèlement. Mais une révolution est bel et bien en marche.

Une nouveauté attend les 125 députés fraîchement élus lorsqu’ils se pointeront sur la colline Parlementaire. Une fois expédiés leurs serments de loyauté envers la reine et le peuple québécois, ils devront suivre la toute première formation sur le harcèlement, imposée aux élus de l’Assemblée nationale de même qu’aux membres des cabinets et au personnel des bureaux de circonscription.

Le gouvernement du Québec a aussi senti le besoin de forcer la main aux directeurs de cégep et aux recteurs d’université pour faire passer un message sans équivoque sur les campus. Une nouvelle loi les astreint à adopter d’ici la prochaine rentrée d’automne une politique claire pour encadrer les relations intimes ou amoureuses entre les professeurs et leurs étudiants.

La puissante vague de dénonciation des inconduites sexuelles qui a déferlé sur le Québec l’automne dernier, en écho à des élans similaires dans le monde, a fait naître de profonds espoirs de changement. L’onde de choc a galvanisé les mouvements féministes et mis au centre des discussions les inégalités de pouvoir et les discriminations que doivent encore affronter les femmes, même dans notre société qui se dit entichée d’égalité entre les sexes.

Le grand sondage SOM-L’actualité-98,5 publié dans ce numéro prouve que les voix courageuses qui se sont élevées contre les inconduites sexuelles ont ouvert les yeux de tous ou presque. Les victimes reçoivent un appui solide. Une grande majorité de Québécois croient aux effets bénéfiques à long terme de #moiaussi, même si le sondage révèle qu’une part importante d’hommes demandent encore à être convaincus.

Les mentalités changent. Les institutions et les entreprises doivent emboîter le pas. Et là, le travail sera long et ardu, en premier lieu dans le système de justice, vice-champion de l’immobilisme (l’Église catholique le coiffe au poteau).

L’affaire Rozon a été l’une des bougies d’allumage de la vague de dénonciations au Québec. Voilà un an que dure l’enquête policière sur les agissements de l’ancien président du groupe Juste pour rire, et aucune accusation n’a encore été déposée. Le dossier est certes complexe. Mais plus les mois passent, plus on s’interroge sur la capacité du système de justice de, justement, rendre justice.

La députée du Parti québécois Véronique Hivon avait lancé l’idée le 8 mars dernier de réfléchir à la création d’un tribunal consacré aux crimes sexuels, sur le modèle de celui adopté en Afrique du Sud, mais son invitation a été accueillie par un silence assourdissant. Peut-être que l’élection de 51 femmes le 1er octobre — un record — va contribuer à faire avancer les choses.

Du côté policier, on peut saluer les efforts pour mieux accueillir et encadrer les victimes qui ont le courage de dénoncer leur agresseur. Le Globe and Mail révélait l’an dernier que 19 % des plaintes pour agressions sexuelles avaient été jugées sans fondement par les services policiers canadiens de 2010 à 2014. Ce taux a chuté à 13,7 % en 2017, et le Québec enregistrait le taux le plus bas au pays, soit 9,7 %.

Les employeurs, quant à eux, semblent être aux abonnés absents. Selon notre sondage, près de la moitié des Québécois n’ont pas remarqué d’actions concrètes de la part de leur patron pour créer des environnements de travail plus étanches au harcèlement. Le discours est peut-être là, mais les actions ne semblent pas suivre.

On n’efface pas bien sûr une culture sexiste comme celle qui afflige l’Assemblée nationale d’une simple présentation PowerPoint, pas plus qu’une politique sortie du bureau d’un recteur ne fera disparaître à elle seule les situations problématiques sur les campus. Il faudra encore malheureusement beaucoup de patience aux victimes pour obtenir justice, tout comme il faudra encore énormément d’efforts pour endiguer le fléau du harcèlement et des agressions sexuelles. Mais on ne peut plus douter qu’une révolution est en marche.