Quand le fossé se creuse entre la métropole et les régions
SociétéÉlections 2018

Quand le fossé se creuse entre la métropole et les régions

Selon le président de CROP, Alain Giguère, les résultats des dernières élections générales au Québec montrent bien le fossé qui commence de plus en plus à se creuser dans le monde, particulièrement en Occident, entre les villes, les métropoles et leurs régions.

Les résultats des dernières élections générales au Québec projetés sur la carte géographique de la province laissent pantois : une île rouge (avec un peu d’orange) dans une mer bleue ! Ces résultats expriment fort bien, hélas, le fossé qui commence de plus en plus à se creuser dans le monde, particulièrement en Occident, entre les villes, les métropoles et leurs régions.

Les villes côtières aux États-Unis par rapport au centre du pays ; Toronto et le reste de l’Ontario (qui vient d’élire Doug Ford) ; Londres et la campagne anglaise (le Brexit) ; Istanbul contre l’arrière-pays en Turquie (Erdogan) ; en Allemagne, en France, etc. Une multitude de pays dans le monde voient grandir cet écart entre leurs métropoles et leurs régions, et le Québec n’échappe pas à la tendance.

Malgré tout, l’avenir sera urbain. Il sera urbain et favorisera les mégapoles. Il sera multiculturel, ouvert sur le monde, agile, complexe, en constant changement, mû par une technologie intelligente, omnipotente et en perpétuelle transformation (Blade Runner ?). Le mouvement vers cette destination est en marche et rien ne l’arrêtera. Et Montréal suit, peut-être à un rythme plus lent que San Francisco ou Palo Alto, mais va inexorablement dans la même direction.

Par contre, si les villes et leurs habitants s’adaptent fort bien à ces transformations, étant à l’origine de celles-ci, incarnant ces tendances, il en va tout autrement des gens des régions.

Ces derniers sont moins exposés à tous ces changements et les perçoivent comme une menace, surtout que ces transformations s’effectuent à un rythme de plus en plus accéléré. Alors que les urbains y sont plus exposés et y voient des occasions de développement personnel et de réussite, les habitants des régions y voient une impasse pour leur mode de vie et leur identité. La dispersion des grandes régions du Québec sur notre carte socioculturelle est fort éloquente à ce sujet…

Des postures mentales en vive opposition !

Le « fossé » métropoles/régions s’exprime notamment sur un certain nombre de « postures mentales » qui illustrent bien la difficile transition des régions vers le nouveau monde qui nous tombe dessus :

  • Un sentiment de perte d’emprise sur sa vie (ce que l’on nomme le « contrôle sur sa destinée ») ;
  • La capacité (ou non) de s’adapter à un monde complexe et incertain ;
  • Un besoin de repères territoriaux réconfortants (identité régionale) ;
  • Une certaine intolérance ethnique (la menace envers son identité et sa région) ;
  • Une fermeture quant aux changements sociaux et technologiques ;
  • Un certain conservatisme, une nostalgie par rapport à des repères mieux définis.

Or, pour chacun de ces vecteurs, on observe un continuum de différences marquées entre l’ensemble des régions du Québec et l’île de Montréal. Les habitants de cette dernière se sentent davantage maîtres de leur destinée, plus aptes à s’adapter à la vie actuelle, moins centrés sur leurs régions et plus ouverts sur le monde, plus ouverts à la diversité ethnique, au changement, et plus « modernes » socioculturellement (moins conservateurs, mesuré ici par l’ouverture à l’égalité des sexes).

Le tableau suivant m’apparaît très révélateur à ce sujet. On y présente la pénétration, proportionnellement à l’ensemble de la population québécoise (équivalent à un indice de 100), d’un certain nombre de ces indicateurs, découpés régionalement de l’île de Montréal aux régions du Québec, en passant par le 450 et la région métropolitaine de recensement (RMR) de Québec. On peut y observer que l’île de Montréal est de loin la « région » la plus en phase avec l’époque actuelle, que le 450 a une position « moyenne » par rapport à l’ensemble de la province, et que la région de Québec est de loin la plus « conservatrice » !

L’immigration au centre de la division métropoles/régions

Dans le monde, les grandes villes explosent, et l’immigration est LE facteur démographique en cause. On assiste à des migrations intranationales, des régions vers les métropoles, mais aussi et de plus en plus internationales, en raison des guerres, de la misère, des changements climatiques et de tous ces humains qui rêvent de vies meilleures.

Néanmoins, le migrant semble s’imposer comme le signe le plus visible de la transformation rapide des sociétés. La mondialisation et les changements technologiques agissent de façon plus sournoise. Le migrant, il arrive en chair et en os, avec ses valeurs, ses coutumes, son patrimoine culturel et son « art de vivre ». Il incarne souvent un écart culturel majeur par rapport aux valeurs du terroir. Ce qui inquiète. Ce qui donne l’impression que le patrimoine culturel et l’identité locale sont menacés ; particulièrement si on le côtoie peu (c’est en région que l’on trouve le moins d’immigrants et que l’on observe les taux les plus élevés d’intolérance ethnique). On y voit le symbole avant l’humain.

Ainsi, ce clivage villes/régions, ouverture / inquiétude face au changement, modernité socioculturelle / conservatisme s’est invité au centre de la politique nationale de la majorité des pays occidentaux ou démocratiques et explique en grande partie beaucoup de résultats électoraux obtenus au cours des dernières années. La Coalition Avenir Québec s’est présentée comme le changement (politique, certes), mais elle a plutôt été vue comme un rempart contre le changement (certainement social).

Bien sûr, on ne peut pas tout expliquer par cette tendance. Il y avait une « fatigue » évidente à l’égard des libéraux, et la CAQ a effectué un travail mieux « huilé » sur le terrain. Mais on ne peut oublier que la campagne s’est faite en partie sur le dos de l’immigration.

Comme bien des observateurs, on espère maintenant que la CAQ, désormais au pouvoir, gouvernera davantage au centre que ce que la campagne a annoncé. On verra.

Manon, de Massenet

Mon clin d’œil lyrique de cette semaine se tourne vers Manon, de Jules Massenet. L’histoire d’une jeune femme de campagne qui, en se dirigeant vers le couvent, se laisse séduire par un beau prétendant qui lui promet l’amour et toute l’excitation de la ville… « Nous vivrons à Paris tous les deux… »

Jules Massenet : Manon, Anna Netrebko, Rolando Villazón, Alfredo Daza, Christof Fischesser, Staatskapelle Berlin, Daniel Barenboim (dir.), Vincent Paterson (prod.), Deutsche Grammophon, Berlin, 2008.

Alain Giguère est président de la maison de sondage CROP. Il signe toutes les deux semaines un texte sur le site de L’actualité, où il nous parle de tendances de société… et d’opéra.

Pour lire d’autres chroniques d’Alain Giguère sur des tendances de société et de marché, rendez-vous sur son blogue.