Go Leafs Go !
SociétéDes gars, des filles

Go Leafs Go !

Le nouveau patron, Kyle Dubas, a modifié ses pratiques d’embauche afin de neutraliser les préjugés qui ont tendance à s’y infiltrer. Résultat, il a engagé deux femmes qui apporteront des idées neuves à l’équipe.

Le Canadien de Montréal connaît un début de saison encourageant, mais pour ma part, au risque de passer pour une hérétique, ce sont les Maple Leafs de Toronto qui sont en train de gagner ma faveur. Pas tant en raison de leurs prestations sur la patinoire que pour les décisions d’embauche hors normes de leur nouveau patron, Kyle Dubas.

En août dernier, Kyle Dubas a engagé la hockeyeuse-vedette Haley Wickenheiser, quadruple médaillée d’or olympique, parmi son personnel d’entraîneurs. C’est en soi une révolution. Dans les circuits sportifs professionnels, les femmes sont rarissimes dans des postes liés de près ou de loin à l’entraînement ou au développement des athlètes. Dans la Ligue nationale de hockey, elles sont presque introuvables.

Mais il y a une autre embauche qui a attiré mon attention ce jour-là : celle de Noelle Needham, ancienne joueuse universitaire qui est désormais chargée de dépister les talents amateurs dans le Midwest américain pour le compte des Leafs. Elle serait seulement la troisième femme dépisteuse de l’histoire de la LN.

Ce choix, et le processus de sélection qui l’a précédé, constitue à mes yeux le véritable revirement.

Nommé directeur général des Maple Leafs en mai dernier, à l’âge de 31 ans, Kyle Dubas fait souffler un vent de modernité sur le club. S’appuyant sur la psychologie organisationnelle et les sciences cognitives, il a modifié ses pratiques d’embauche afin de neutraliser les préjugés ou « biais » qui ont tendance à s’y infiltrer. Ce faisant, il a ouvert la porte à des candidates qui étaient auparavant négligées dans le hockey professionnel, alors qu’elles avaient toutes les compétences requises pour y accéder. Et il a montré qu’il était possible, même dans un milieu aussi conservateur, de bousculer le statu quo.

Sa première bonne décision fut d’exiger que les candidatures soient anonymes. En se privant de renseignements sur l’identité des postulants, il s’est assuré que des critères comme leur sexe, leur âge ou leur origine ethnique n’influencent pas son jugement. C’est ce que recommandent les spécialistes de la diversité en entreprise, sur la base de travaux sur l’anonymisation des CV. Dans les secteurs où elles sont traditionnellement désavantagées, les femmes ont en effet plus de chances d’être convoquées en entrevue… lorsqu’on ne sait pas que ce sont des femmes.

Si le nouveau patron des Leafs a incorporé la diversité dans son plan d’action, c’est parce qu’il la considère non pas comme un fardeau, mais comme un avantage concurrentiel.

La deuxième bonne idée de Kyle Dubas fut de demander aux candidats, toujours anonymes, de produire des rapports de dépistage, comme ceux que rédigent les professionnels. On sait que les tests d’aptitudes et les échantillons de travail sont parmi les outils les plus efficaces pour prédire le rendement d’un futur employé. C’est logique : la meilleure façon de déterminer si un candidat sera en mesure d’effectuer le travail, c’est de le voir à l’œuvre.

Dans un entretien d’embauche classique, au contraire, il est facile de se laisser influencer par des facteurs qui n’ont rien à voir avec la compétence — le sentiment de familiarité qu’on éprouve à l’égard de quelqu’un qui nous ressemble, par exemple. Cette impression favorable se répercute sur l’ensemble de l’évaluation qu’on fait d’un candidat, au détriment des postulants qui nous ressemblent moins, mais qui sont peut-être bien plus qualifiés.

La nouvelle employée des Leafs de Toronto, Noelle Needham, n’avait jamais occupé un poste de dépisteuse dans les rangs juniors ou professionnels. Propriétaire d’une école de hockey dans le Dakota du Sud, elle est aussi entraîneuse d’une équipe masculine de hockey mineur dans son coin de pays. C’est le rapport de dépistage qu’elle a fourni anonymement qui lui a permis de se démarquer : la jeune femme de 32 ans s’est classée parmi les meilleurs.

Si le nouveau patron des Leafs a incorporé la diversité dans son plan d’action, c’est parce qu’il la considère non pas comme un fardeau, mais comme un avantage concurrentiel. Et c’est là sa troisième bonne idée, elle aussi attestée par de nombreuses études.

Comme il l’a déclaré aux journalistes en août : « Les recherches montrent que plus une organisation est diversifiée, meilleures sont ses décisions. Si on engage juste des hommes blancs — et je dis ça en tant qu’homme blanc —, on se prive d’un paquet de choses, on limite jusqu’où notre organisation peut aller, comment elle peut penser, évoluer, se développer. Nous recherchons les meilleurs candidats, et nous ne mettons personne de côté. »

En puisant dans un réservoir de talents plus vaste et plus hétérogène, Kyle Dubas s’entourera de gens qui ne lui sont pas familiers. Des personnes aux perspectives originales, aux idées neuves. Et ça, son club en aura bien besoin s’il espère gagner sa première Coupe Stanley depuis 1967. Go Leafs ?