Les climatosceptiques ont-ils encore leur mot à dire ?
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Les climatosceptiques ont-ils encore leur mot à dire ?

Pourquoi la grande majorité des médias québécois ne recueillent-ils pas les opinions de climatosceptiques quand vient le temps de couvrir les changements climatiques ? Pour répondre à cette question, Camille Lopez est allée interroger des journalistes scientifiques québécois. Extraits choisis. 

Avertissement : ce billet ne vous prouvera pas que les changements climatiques sont réels. On est en 2018, vous devriez déjà le savoir.

Mais si vous vous demandez sincèrement pourquoi la grande majorité des publications québécoises ne recueillent pas les opinions de climatosceptiques quand vient le temps de couvrir les changements climatiques, voici pour vous.

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« Je n’aime pas me faire dire quoi penser, j’aime mieux qu’on me donne les deux côtés de la médaille », commente une internaute sous un texte traitant des changements climatiques.

« Radio-Canada, on le sait, vous êtes des lobbyistes pour l’environnement », écrit un autre.

« Il n’y a pas de consensus scientifique sur le climat. C’est un mensonge médiatique », lance un troisième.

Bienvenue dans le dossier « captures d’écran » d’une journaliste qui surveille ce qui se dit dans les commentaires des textes qui « buzzent ». Et puisque entre la COP24 et l’accord de Paris on parle énormément de changements climatiques, disons que le sujet tourne pas mal en ce moment.

Certains accusent donc « les médias » de ne pas couvrir les changements climatiques de manière objective. C’est bien beau de parler à des scientifiques qui y croient, mais ne faudrait-il pas parler à ceux qui s’y opposent, à des climatosceptiques ? Comment peut-on faire un reportage balancé si on ne présente « qu’un seul côté de la médaille » ?

Ces questions, je les ai posées à cinq journalistes scientifiques québécois beaucoup plus qualifiés que moi pour y répondre. Voici ce qu’ils avaient à dire. Attention : à l’image du consensus scientifique sur l’état du climat, leurs réponses sont très similaires. 

Yanick Villedieu : « Pas de place pour la non-science »

Yanick Villedieu a été à la barre de l’émission de radio scientifique de Radio-Canada Les années lumière pendant 35 ans. À l’été 2015, il déclare à l’émission Désautels le dimanche qu’à l’image « d’autres publications de vulgarisation scientifique, l’équipe des Années lumière a fait le choix de ne plus donner la parole aux climatosceptiques ». 

Sa déclaration lui vaut une plainte à l’ombudsman de Radio-Canada. On l’accuse de manque d’équité et, ainsi, d’enfreindre les Normes et pratiques journalistiques de l’institution. 

Dans une première réponse, la direction de la société d’État défend son journaliste. « L’émission se base sur des faits établis par la science », écrit-on, en précisant qu’il s’agit d’un choix éditorial légitime.

Insatisfait, le plaignant demande une révision, en citant en exemple quelques ouvrages douteux sur le climat. Et la réponse de l’ombudsman de l’époque, Pierre Tourangeau, vaut le détour. « Les deux ou trois pour cent de chercheurs et de scientifiques qui n’appuient pas la thèse du réchauffement climatique provoqué par l’activité humaine sont nettement moins réputés et marquants dans leur domaine que ceux qui la soutiennent », argumente l’arbitre, qui conclut que la décision de M. Villedieu n’enfreint pas le code déontologique radio-canadien.

Joint en début de semaine, le journaliste fait valoir qu’on ne peut pas comparer la couverture médiatique d’un phénomène scientifique avec celle des autres sujets, où l’impartialité demande d’aller chercher des intervenants de tous les horizons.

« Ce n’est pas comme aux élections. L’ensemble de la preuve est faite et c’est une question de faits
qu’on a devant nous, qu’on a établis. »

Yanick Villedieu

Pas question, donc, de donner une plateforme aux négationnistes. « Ça amène des retards, plaide-t-il. Il n’y a tout simplement pas de place pour la non-science dans une émission scientifique. »

Sophie-Andrée Blondin : Ne pas reculer

Quand la nouvelle animatrice des Années lumière, Sophie-Andrée Blondin, a fait ses premiers pas à l’émission, au début des années 2000, les climatosceptiques étaient régulièrement interrogés.

« Chaque fois qu’on parlait de climat, un rédacteur en chef nous demandait pourquoi nous n’avions pas parlé à un climatosceptique », explique la journaliste scientifique. Pas parce qu’on ne croyait pas aux changements, mais par souci d’équilibre. »  Cette période est maintenant révolue.

Et comme le fait remarquer Mme Blondin, le journalisme basé sur les données probantes est beaucoup plus efficace qu’un journalisme qui veut plaire à tout le monde.

« Si à chacun des [reportages sur le climat] on donne 50 % du temps de parole à un climatosceptique, on recule. Ce n’est pas un reflet [de la communauté scientifique] », avance-t-elle.

Alexandre Shields : « Des arguments qui ne font pas le poids »

« La démonstration scientifique n’est plus à faire », explique pour sa part le journaliste spécialisé en environnement au Devoir Alexandre Shields.

S’il n’y a pas de mot d’ordre officiel au sein de la rédaction du journal indépendant, les arguments des climatosceptiques ne font « tout simplement pas le poids » devant les rapports des grands organismes (Nations unies, GIEC, NASA, etc.) qui se penchent sur la question. Futile, donc, de s’adresser à un négationniste.

« Quand on couvre cette question-là, on se fie aux démonstrations factuelles. Et dans ce cas-là, la démonstration factuelle la plus solide, ce sont les rapports du GIEC, ajoute le journaliste. Les climatosceptiques n’ont plus leur place dans le débat public. »

« C’est même nuisible d’entretenir le doute
sur cette question-là. »

Alexandre Shields

Et pour ceux qui se soucient de l’équilibre d’un article : le sujet est tellement vaste qu’il est incontournable de consulter plusieurs intervenants différents.

« Le plus récent rapport du GIEC, par exemple, c’est la somme de connaissances scientifiques qui proviennent de différentes sources universitaires, de différents pays, de différentes réalités. Et, au final, le rapport est aussi validé par les États. Il y a plusieurs filets de vérification », explique Alexandre Shields.

Le travail d’un journaliste concerne plutôt la suite des choses : « Les politiques publiques sont-elles en phase avec ce qu’il faut faire ? Les États signataires de l’accord de Paris sont-ils en voie de respecter leurs objectifs ? » cite en exemple le journaliste.

Jean-François Cliche : Une question de neutralité

« Notre job [d’équité et d’objectivité] ne va pas jusqu’à faire exprès de constamment répercuter des faussetés, indique le journaliste scientifique du Soleil Jean-François Cliche. On ne ferait pas un travail d’information. »

Et même lorsqu’un article a comme sujet un phénomène qui fait consensus, il faut s’assurer d’être neutre, avance-t-il.

« Personnellement, dans bien des dossiers, j’essaie de ne parler ni aux industries ni aux groupes environnementaux. Les deux font des formes de lobbyisme différentes. »

Jean-François Cliche

Et d’ailleurs, au sein même du sujet, plusieurs aspects provoquent des questionnements. « Par exemple, on s’attend à ce qu’il y ait plus d’ouragans, mais jusqu’à maintenant, on ne l’a pas vu. C’est une conséquence appréhendée, mais ça ne remet pas en question le consensus scientifique », illustre le journaliste.

Pascal Lapointe : La guerre au tabac et les scientifiques opportunistes

Le rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse, Pascal Lapointe, fait remarquer que l’opinion scientifique est bien différente de l’opinion en politique. Son exemple chouchou : la guerre au tabac « qui a précédé la guerre au climat ».

« Dans les années 1950, un consensus s’est dégagé en médecine pour dire que oui, le tabac augmente les risques de cancers », explique-t-il. Et pourtant, dans les 20 années suivantes, « les journaux ont continué de présenter ça comme un débat scientifique entre deux opinions ».

Vingt années, bien sûr, qui ont profité à l’industrie du tabac.

C’est la même chose pour le climat. « Tu peux toujours trouver un doctorant, quelque part, qui a une opinion contraire, ajoute-t-il. Il faut alors se demander s’il a des données nouvelles à apporter, ou s’il ne fait que donner son opinion. »

Et si un argument pertinent ou des données valables devaient se dégager de ce débat, « beaucoup de scientifiques sauteraient sur la chance de prouver le contraire du consensus. On en entendrait parler », note le rédacteur en chef.

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Après cette courte incursion dans quatre salles de rédaction québécoises différentes, il m’apparaît déloyal et même dangereux par rapport à l’opinion publique de présenter l’opinion des climatosceptiques au même niveau que celle de scientifiques sérieux.

Et puis, de toute manière, si vous voulez vraiment entendre ce qu’ils ont à dire, les négationnistes parlent très, très fort. Vous allez les entendre quand même. Mais pas dans les médias dignes de ce nom.