Rester vivants
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Rester vivants

« À l’extrême gauche comme à droite, on raille encore cette posture-là. Celle du bourge, plus ou moins tenaillé par la culpabilité, qui vote et milite pour une gauche que le cliché prétend tartinée de caviar. »

Enfant, comme j’étais bien né et n’avais besoin de rien, mes rêves étaient surtout peuplés de désirs. D’amitiés, d’expériences, de choses. Beaucoup de choses. Comme le personnage de Ricardo Trogi dans son film 1984 : la trame de mes envies se déclinait dans les pages d’un catalogue.

Nous venons de la même banlieue. Pas de la même classe sociale. J’ai grandi parmi les bourgeois. Adolescent, mes convictions politiques n’avaient donc pas pour terreau la souffrance, mais germaient dans le confort, et peut-être un peu la mauvaise conscience qu’engendre le privilège. Mon père m’appelait « l’anarchiste de Cap-Rouge » pour mieux se moquer du décalage entre mes aspirations gauchisantes et un code postal qui suintait l’élitisme.

Je tenais pourtant de lui et de ma mère cette contradiction. L’idéal d’une société plus juste qui n’avait pas, me semblait-il, à tremper dans la misère pour être valable.

À l’extrême gauche comme à droite, on raille encore cette posture-là. Celle du bourge, plus ou moins tenaillé par la culpabilité, qui vote et milite pour une gauche que le cliché prétend tartinée de caviar. Comme s’il fallait abandonner entièrement son confort pour rêver à un monde meilleur.

Tout cela pour dire que je viens d’un milieu aisé qui rêve à des choses, mais pas seulement. Autrefois, c’était à un pays. Cette idée-là englobait une autre vision du monde, plus juste. Elle s’est diluée dans l’affairisme ambiant, dirait-on. Dans l’idée d’une société où le prix le plus bas fait loi.

C’est d’ailleurs le message envoyé par l’électorat le 1er octobre dernier.

Un message cependant ambigu, dissonant. Une déferlante bleu pâlot. Couleur délavée d’une identité commune cependant soluble dans le service après-vente et le clientélisme. Mais la carte électorale s’est aussi constellée de taches orangées, qui font croire que le désir d’autre chose que de choses émerge de notre continent de plastique.

Les Jean-François Lisée et autres Denise Bombardier m’ont bien fait rire en brandissant les épouvantails marxistes pendant la campagne électorale. Je connais des tas de gens qui ont voté pour Québec solidaire, mais qui ne savent même pas ce qu’est « L’Internationale » et qui n’ont pas lu une ligne du Kapital. Ils ne sont pas prêts non plus à renoncer à l’économie de marché.

Des pelleteurs de nuages ? Pas tellement, comme dirait la madame du premier débat télévisé à Radio-Canada. Le rêve qui nourrit le concept de justice sociale est viable économiquement. Ils le savent. Ils font donc taire la petite voix qui leur dit de sauver leur peau et de jouir maintenant, sans penser à demain. Ils savent que la paix sociale, mais aussi que la santé économique, passe par le nécessaire remplissage du fossé entre les classes.

Des hypocrites ? C’est plus compliqué que ça. C’est une posture parfois difficile à tenir, entre le conformisme d’un mode de vie et le désir de vivre autrement qu’à crédit, sur le dos des plus faibles. Mais ça peut aussi être assez simple. En commençant par voter autrement. Donc pas comme on achète des pneus d’hiver, en attendant le rabais postal qui viendra récompenser l’électeur au moment de la déclaration de revenus. Pour cela, il faut simplement partager la conviction que ces quelques dollars qu’on pourrait flamber pour faire rouler à vide une économie de surface font plus de chemin lorsqu’on les multiplie afin de tisser des mailles plus serrées au filet social.

Ce sont des bourgeois, oui. Ils ne s’en cachent pas, même si leur richesse les encombre un peu, parfois. Alors ils se font croire qu’ils sont différents. Ils voyagent autrement qu’en tout compris ou en auto de l’année. Ils mangent bio et se font un potager dans la cour. Ils ne sont pas moins capitalistes pour autant. Mais ils cultivent aussi quelque chose comme une conscience. Appelez-les des bobos, ils s’en fichent. Je le sais, parce que j’en suis. Je n’ai rien à faire des étiquettes méprisantes que nous accolent les supra-gauchistes ou les cyniques d’une droite à genoux devant un gros bon sens qu’ils dévoient à l’envi.

Le Québec a voté pour du changement. Surtout « cosmétique », dans la majorité. Mais il y a cette frange orange qui s’est mise en tête d’enfin aligner son geste sur ses désirs profonds, sur un besoin de sens, et sur l’appel à l’aide d’un avenir qui nous regarde arriver avec appréhension.

Nous sommes des milliers à choisir ce chemin tortueux. La voie de la complexité, de l’écartèlement, des paradoxes. Mais surtout, nous sommes portés par une idée forte. Un désir qui transcende les autres, pourfend les clichés et anéantit le fatalisme.

Une nation qui cesse de rêver et n’obsède que sur la fin du mois ou la « fin du moi » est déjà morte.

Nous avons choisi de rester vivants.