Jusqu'où iront les véganes ?
Société

Jusqu’où iront les véganes ?

Arrêter de consommer des produits d’origine animale semblait une hérésie il y a peu d’années. Aujourd’hui, on trouve des livres de recettes véganes à l’épicerie. Les jours de la viande sont-ils comptés ?

Passer de chasseur à végane : c’est le virage à 180 degrés fait par Jean Bissonnette il y a six ans. Cet ex-amateur de gibier de 51 ans a vendu ses armes et n’a plus avalé une bouchée de viande, de fromage ou d’œuf ni mangé de miel.

Il a aussi cessé de porter son manteau de cuir. Du jour au lendemain.

Ce n’est pas l’entourage de ce résidant de Chambly, gestionnaire d’Hydro-Québec, qui l’a influencé : à peu près personne autour de lui ne se souciait alors du sort des animaux d’élevage. C’est à force de se renseigner sur les conditions de vie et de mort des bovins de boucherie, des vaches laitières et des poules pondeuses que sa conjointe, Lucie Goyette, et lui ont commencé à se poser des questions. « Un soir, après avoir vu le documentaire La face cachée de la viande, on s’est regardés et on s’est dit : on ne peut plus encourager ça », relate-t-il. « Ça », c’est la surconsommation de viande et ses conséquences sur la santé, l’environnement, l’éthique, des thèmes abordés par Érik Cimon dans son film en 2012. Le lendemain, le couple était végane.

Jean Bissonnette voit maintenant les porcs et les vaches d’un autre œil. Et il visite régulièrement le Sanctuaire pour animaux de ferme de l’Estrie (SAFE), niché dans un vallon de Mansonville, pour donner un coup de main à la propriétaire. C’est dans cette sorte de SPCA pour animaux de ferme que je l’ai rencontré, devant l’enclos de Calvin, un jeune bœuf à la robe blanche tachetée de noir, qui aurait fini dans une assiette si un voisin de l’éleveur n’avait pas convaincu ce dernier d’en épargner « au moins un ». En ce frisquet après-midi de novembre, l’animal se délecte plutôt des pommes et des carottes que lui tendent des visiteurs. En ouvrant son refuge au public plusieurs fois par an, la propriétaire, Catherine Gagnieux, espère changer les perceptions.

Dans l’entourage de Jean Bissonnette et sa conjointe, certains n’ont pas compris leur démarche et ont arrêté de les inviter à souper. « On a perdu des amis, mais on s’en est fait d’autres », me raconte-t-il. Au travail, des collègues curieux lui demandent des recettes pour apprendre à apprêter les légumineuses.

Bien qu’il s’agisse encore d’un phénomène marginal, le véganisme suscite la curiosité. Et il dérange, parce qu’il remet en question la façon de vivre de la majorité, bien au-delà du « que vais-je servir au souper de samedi maintenant que deux de nos amis sont véganes ? ». Car ces derniers ne s’attardent pas qu’à leur assiette et dénoncent toute forme d’exploitation des animaux par les humains, que ce soit pour faire des steaks, des manteaux, des chaussures ou des canapés en cuir, pour tester des cosmétiques ou pour alimenter des rodéos. Du coup, ce sont des industries entières qu’ils contestent.

Partout en Occident, le mouvement prend de l’ampleur. À Montréal, la plus récente édition du Festival végane, en octobre dernier, a accueilli 18 600 visiteurs, soit presque quatre fois plus que la première mouture, il y a cinq ans. De plus en plus de personnalités revendiquent fièrement l’étiquette végane, du champion du monde de formule 1 Lewis Hamilton aux participants d’Occupation double Jessie et PH, ainsi qu’une longue liste de stars américaines, dont Miley Cyrus et Jessica Chastain.

Une déferlante de livres de recettes et de blogues se consacrent au sujet, et le mouvement compte maintenant ses restaurants gastronomiques, ses restos-minute (la chaîne Copper Branch, lancée à Montréal) et ses chefs-vedettes, comme l’hilarant Jean-Philippe Cyr, qui assaisonne ses démonstrations culinaires de blagues sur le tofu et le tempeh. Sans oublier l’explosion de produits de remplacement — similiviandes, « fauxmages » et chaussures de « cuir » végane — offerts dans les épiceries et magasins. Ou encore Gusta, fondée à Montréal il y a à peine deux ans, qui livre déjà ses saucisses végétales et ses rôtis de seitan dans 2 000 points de vente au Canada, de Whitehorse à Havre-Saint-Pierre.

Le marché mondial des substituts de viande connaît une croissance de 8,4 % par an en moyenne depuis 2015 et atteindra 5,2 milliards de dollars américains en 2020, selon Allied Market Research, une multinationale spécialisée en études de marché.

Au Canada, 4,5 % de la population se dit végétarienne (pas de viande) et 2,7 % végétalienne (aucun produit d’origine animale), d’après une étude menée en 2018 par Sylvain Charlebois, chercheur à l’Université Dalhousie. C’est moins qu’au Royaume-Uni et sur la côte ouest américaine, mais plus qu’en France. Combien de ces végétaliens sont véganes ? On ne sait pas trop, car les questions portaient uniquement sur les habitudes alimentaires, alors que les véganes s’assurent de ne pas exploiter les animaux dans toutes les sphères de leur vie.

Élise Desaulniers, une des figures de proue du mouvement, auteure de nombreux articles et de livres sur le sujet, dont Je mange avec ma tête (sur l’éthique alimentaire) et Le défi végane 21 jours, sent que l’image du véganisme a changé. Désormais, des athlètes adoptent ce mode de vie et des médecins le recommandent. « Dans les médias, il y a eu un changement de ton, les véganes ne sont plus présentés comme des granos en sabots de bois recyclé », se réjouit-elle.

Devant la montée du phénomène, l’association Les diététistes du Canada a pris position. Elle reconnaît qu’un « régime végétalien sain comporte de nombreux avantages pour la santé, y compris des taux moindres d’obésité, de maladie cardiaque, d’hypertension, d’hypercholestérolémie, de diabète de type 2 et de certains types de cancer ». Le mot-clé, ici, est « sain » : une alimentation peu transformée et variée, comprenant beaucoup de fruits et de légumes, de grains entiers, de légumineuses et de noix.

Médecin à l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Martin Juneau fait depuis longtemps la promotion du végétarisme et du végétalisme auprès de ses patients. Dans certains cas, l’effet est assez puissant pour désencrasser les artères et éviter des pontages. Bon nombre de professionnels de la santé hésitent toutefois encore à recommander ce type d’alimentation, de peur que leurs patients ne souffrent de carences. Des chips, du riz blanc et des végésaucisses bourrées d’additifs faites en usine, c’est végane, mais ça ne comble pas tous les besoins nutritionnels !

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Le véganisme n’est pas un simple régime alimentaire. C’est un mouvement social et politique. Voilà pourquoi un végane est toujours prêt à expliquer les raisons éthiques de ses choix… parfois sans même qu’on ait besoin de les lui demander.

La crise environnementale convainc beaucoup de personnes de prendre le virage, surtout des jeunes. « Adopter un régime végane est probablement la meilleure façon de réduire votre impact sur la planète », déclarait récemment le scientifique britannique Joseph Poore à un journaliste du Guardian. Ce chercheur de l’École de géographie et d’environnement de l’Université d’Oxford publiait en juin dernier dans la prestigieuse revue Science une des études les plus complètes à ce jour concernant les conséquences alarmantes de l’élevage sur l’environnement à l’échelle mondiale, non seulement en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES), mais aussi d’utilisation massive d’eau douce et de pollution de l’air et de l’eau.

L’analyse démontre que la production de viande et de produits laitiers ne fournit que 18 % des calories et 37 % des protéines disponibles, tout en occupant plus de 80 % des terres agricoles et en produisant près de 60 % des GES émis par l’agriculture. Un modèle impossible à soutenir à long terme.

Sur le seul plan des GES, l’élevage (et la déforestation qu’il entraîne) représente 14,5 % des émissions mondiales, soit autant que l’ensemble des transports, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). On arrivera donc difficilement à freiner les changements climatiques sans modifier le contenu de nos assiettes : c’est le constat du respecté Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans son plus récent rapport, publié en octobre dernier.

Les 90 experts du GIEC ne sont pas soudainement tous devenus véganes. Modifier l’alimentation des humains pour qu’ils consomment beaucoup moins de viande et plus de végétaux, c’est l’une des solutions qu’ils proposent pour s’attaquer à deux gaz directement liés aux activités agricoles, et encore plus puissants que le CO2. Ces gaz (le méthane et le protoxyde d’azote) sont notamment dus aux rots des ruminants et à la gestion des déjections animales en tout genre. Cela dit, ce n’est pas la seule proposition du GIEC : il suggère aussi de modifier l’alimentation du bétail pour que ses éructations soient moins polluantes.

Les éleveurs québécois travaillent déjà en ce sens, dit François Dumontier, porte-parole des Producteurs laitiers du Québec, en soulignant que, dans la province, les transports émettent cependant bien davantage de GES (43 % des émissions totales) que l’agriculture (9,6 %).

N’empêche, l’empreinte écologique des Nord-Américains étant parmi les plus grandes au monde, il faut agir sur tous les plans, estiment les véganes. Sera-t-il plus facile de convaincre les éleveurs de changer l’alimentation de leur bétail ou de changer la leur ?

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D’autres adhèrent au mouvement parce qu’ils se soucient du sort des bêtes. Sans doute la motivation la plus difficile à comprendre pour les carnivores convaincus.

Jusqu’en 2015, au Québec, les animaux n’avaient pas tellement plus de droits qu’un meuble. La cruauté à leur endroit était interdite par le Code criminel fédéral, mais c’était à peu près tout. « On pouvait s’en occuper ou pas, comme une chaise qu’on peut laisser dehors jusqu’à ce que le bois pourrisse », explique l’avocat montréalais Nicolas Morello.

Un manifeste, Les animaux ne sont pas des choses, a changé la donne. Lancé en 2014 par l’auteure Élise Desaulniers, l’éthicien Martin Gibert et l’avocate Sophie Gaillard, il a été appuyé par plus de 50 000 signataires.

L’année suivante, le Québec adoptait la Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal, qui reconnaît que les animaux sont des êtres doués de sensibilité « ayant des impératifs biologiques ». En clair, on reconnaît que l’animal a non seulement des besoins essentiels sur le plan physique, mais aussi des besoins comportementaux, comme celui de pouvoir « se mouvoir suffisamment ». Sauf que les animaux d’élevage et ceux destinés à l’expérimentation en sont en partie exclus. Les 2 millions de chats et de chiens québécois sont bien protégés, mais pas les 45 millions de bovins, poulets, cochons, moutons et visons, qui peuvent encore être soumis à « un traitement qui leur cause des douleurs aiguës ou une anxiété excessive », lit-on dans la Loi.

C’est pour veiller à l’application de celle-ci, et y faire inclure tous les animaux, que Nicolas Morello, avocat dans la soixantaine, a fondé en 2017 Droit animalier Québec, une association de juristes qui compte saisir les tribunaux pour faire avancer le droit en cette matière. « En ce moment, au Québec, un lapin domestique, un lapin d’expérimentation, un lapin d’élevage et un lapin sauvage ne bénéficient pas de la même protection », illustre-t-il.

Signe que les militants commencent à avoir un certain poids politique, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a annoncé que les calèches tirées par des chevaux y seraient interdites à la fin de 2019. Au fédéral, deux projets de loi présentement à l’étude pourraient mettre fin aux tests sur les animaux pour les cosmétiques et interdire la captivité des dauphins et autres cétacés dans des parcs marins.

La vigueur du mouvement militant québécois n’a cependant encore rien à voir avec celle des groupes véganes aux États-Unis ou en France, où les membres d’organisations comme Direct Action Everywhere ou 269 Libération animale mènent des commandos pour libérer des veaux de parcs d’engraissement ou occupent des abattoirs en s’enchaînant à l’équipement jusqu’à ce que les policiers viennent les déloger. Les enquêtes en caméra cachée effectuées en 2015 dans des abattoirs par L214, un autre groupe français, ont fait les manchettes et forcé le gouvernement à mener sa propre enquête ; il a découvert que de nombreux abattoirs enfreignaient les normes de bien-être animal.

Au pays des rillettes et du foie gras, le sort des animaux de boucherie est devenu un débat national, qui fait régulièrement la une des journaux et l’objet de discussions houleuses entre véganes et bouchers, notamment sur le très populaire plateau de télé de Thierry Ardisson.

Rien de tout ça au Québec. « C’est une révolution tranquille, dit Élise Desaulniers. Cela se fait lentement, sans gros affrontement. On ne parle pas vraiment des enjeux animaux dans le discours politique, mais l’idée d’avoir une alimentation végétalienne et même d’utiliser des produits cosmétiques sans cruauté est en train de faire sa place. »

Il y a bien eu des cas de maltraitance documentés par des activistes, notamment dans un élevage de veaux de Pont-Rouge en 2014 et au laboratoire d’expérimentation ITR, dans l’ouest de Montréal, en 2017. Mais pas assez pour lancer un débat public ou des enquêtes nationales et s’assurer qu’il s’agissait de cas d’exception.

Les divers groupes et groupuscules actifs au Québec font plutôt de la sensibilisation auprès des élus et du grand public. À Montréal, Québec et Sherbrooke, des groupes comme l’Association Terriens, Résistance animale, Végane Québec ou KARA (Kebek Animal Rights Association) donnent des conférences, organisent des marches pour exiger la fermeture des abattoirs ou assistent aux conseils municipaux pour demander l’interdiction des rodéos. L’organisation internationale PETA n’a pas de bureau au Canada, mais compte sur un réseau d’activistes, dont une centaine ont manifesté devant le magasin Canada Goose — à qui ils reprochent de vendre des manteaux comportant du duvet et de la fourrure — lors de son ouverture au centre-ville de Montréal, en novembre dernier.

Le Mouvement de libération tient pour sa part très régulièrement des vigiles devant l’un ou l’autre des abattoirs de la région de Montréal, de Lanaudière ou du Centre-du-Québec. En novembre, par un froid glacial, ils étaient une poignée de manifestants, pancartes à la main, sur le trottoir devant l’abattoir de Volailles Marvid, à Montréal-Nord. Deux semaines plus tôt, c’était devant le restaurant Ma grosse truie chérie — qui, comme son nom le laisse imaginer, sert du porc effiloché et du bacon —, situé tout près de l’entrée du pont Jacques-Cartier. Le plus souvent, ils récoltent des coups de klaxon en signe de soutien. Plus rarement une insulte, comme ce passant vociférant : « On est des carnivores ! »

« Viande = meurtre ». Les messages-chocs, accusateurs, de certains groupes militants heurtent les omnivores davantage qu’ils ne les sensibilisent. Anonymous for the Voiceless (la branche consacrée à la cause animale du célèbre collectif d’activistes Anonymous) a donc choisi une approche plus posée. Lancée en Australie, elle compte 800 groupes dans le monde, dont plusieurs cellules dans différentes régions du Québec.

Des sympathisants se donnent rendez-vous toutes les fins de semaine, pendant la saison touristique à la place Jacques-Cartier, dans le Vieux-Montréal, l’hiver à la station de métro McGill, au centre-ville. Le 3 novembre, ils y étaient encore plus nombreux que d’habitude pour mener une action coordonnée à l’échelle mondiale. Près de 75 militants, dans la vingtaine et la trentaine surtout, se sont relayés tout l’après-midi pour faire un « cube de vérité ».

Le modus operandi est toujours le même : 4, 8 ou 16 d’entre eux, habillés en noir et arborant le masque blanc caractéristique d’Anonymous, se tiennent debout et forment un carré. Chacun porte une affiche où est inscrit le mot « vérité, » ou un ordinateur portable diffusant des vidéos enregistrées en caméra cachée dans des élevages industriels et des abattoirs, accompagnées d’une trame sonore dramatique. Sur les écrans, l’horreur défile : des poules pondeuses maigres et déplumées, entassées dans des cages, marchent sur les cadavres de congénères ; des vaches laitières présentant des blessures purulentes aux pattes et au pis sont frappées parce qu’elles refusent d’avancer jusqu’à la trayeuse ; des dindons ont la gorge à moitié tranchée alors qu’ils sont encore conscients et se vident de leur sang en clignant des yeux.

Ces activistes n’interpellent pas les gens pressés, ne distribuent aucun tract. Seuls les passants qui s’arrêtent plus de 30 secondes sont abordés par un des militants qui attendent en retrait, à visage découvert.

« Toutes les images proviennent d’élevages du Canada », m’assure l’un d’eux, Jonathan Grill, un résident en médecine. Elles ont été fournies par Mercy for Animals, une organisation internationale dont des militants auraient été embauchés dans des fermes-usines de l’ouest du pays. Probablement le pire de ce que peut faire l’industrie…

« Je peux vous demander si vous trouvez ça acceptable ? » me demande Jonathan posément. Après quelques minutes de discussion, il me tend une petite carte sur laquelle figure une liste de sites Web de recettes véganes et de documentaires à voir.

De nouveaux membres, séduits par l’approche, se joignent au groupe chaque semaine. Le fondateur de la cellule montréalaise, Karim El-Samra, un dentiste dans la trentaine, donne hebdomadairement des ateliers de communication pour enseigner aux militants à transmettre leur message de manière pacifique et efficace.

J’assisterai quelques jours plus tard à un de ces ateliers, un dimanche matin, au sous-sol du restaurant Vegan Rapide, rue Ontario, à Montréal. Durant un peu plus de deux heures, Karim El-Samra expliquera au petit groupe (sept personnes cette journée-là, parfois le double ou le triple) comment amener les gens à réfléchir sans les brusquer. « J’ai longtemps été un végane frustré, leur dit-il. Mais si on est frustré, personne ne nous écoute. Il faut plutôt parler de la solution. C’est extraordinaire que cette alimentation végétale soit à la fois la meilleure pour la santé, la meilleure pour l’environnement, et qu’elle offre le plus de compassion aux animaux. »

Rien ne sert d’attaquer les gens, souligne-t-il, car ils se braquent alors et s’enfoncent encore plus dans leur conviction : celle qu’il est normal de manger la chair de certains animaux.

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La psychologue américaine Melanie Joy a donné un nom à la croyance selon laquelle il est naturel et nécessaire de manger de la chair animale : le carnisme. Ce qui était à l’époque des cavernes un acte de survie est aujourd’hui considéré comme une idéologie par les spécialistes de l’éthique animale. Une idéologie, au même titre que le véganisme, sauf qu’elle est invisible : personne n’a besoin de se revendiquer comme carniste dans la société qui est la nôtre.

« Nous grandissons dans cette idéologie sans même nous en rendre compte », dit Martin Gibert, chercheur en éthique à l’Université de Montréal et auteur du livre Voir son steak comme un animal mort (2015). Les magazines mettent d’appétissants hamburgers à la une pour célébrer la saison du barbecue. Les cartons de lait montrent des vaches qui broutent dans les prés. La mise à mort des bêtes se faisant loin des regards, il est facile d’oublier que notre longe de porc a déjà été un morceau d’animal vivant.

Les côtelettes et les rôtis sont omniprésents jusque dans les livres pour enfants. Les filles des Montréalais Valerie Poulin et Yann David, âgées de six et sept ans, n’en ont jamais mangé de leur vie, mais leur premier dictionnaire pullule de telles illustrations. « Au mot “couteau”, au mot “four”, ce sont toujours des images de viande. Ça pourrait être des légumes », s’indigne Valerie. Elle a démarré le groupe Facebook Les véganes mangent quoi ? (il compte 25 000 membres) pour offrir un contrepoids à cet univers proviande en invitant les membres à partager les images de leurs repas pour se donner des idées et s’encourager.

La plupart des êtres humains, même ceux qui n’aiment pas particulièrement les animaux, ne souhaitent pas nécessairement les voir souffrir. Et pourtant, ils adorent les manger. Bien des amateurs de viande et de fromage sont sensibles au discours végane sans pour autant avoir envie d’arrêter complètement d’en consommer…

C’est ce que l’éthicien de l’Université de Montréal Martin Gibert et les chercheurs en psychologie appellent le « paradoxe de la viande ».

Cette dissonance entre valeurs et comportement, c’est la même que celle ressentie par la personne qui conduit un véhicule utilitaire sport alors qu’elle se soucie de l’environnement, et qui se réconforte en se disant qu’elle recycle et composte, bref, qu’elle apporte sa contribution autrement. Toute dissonance crée en effet un inconfort psychologique, que l’humain peut résoudre de deux façons, explique le professeur : en changeant son comportement — c’est ce que font les véganes — ou en modifiant le contenu de ses pensées, ce que font les autres, à des degrés divers… consciemment ou pas.

Quel amateur de viande n’a pas un « oui mais » convaincu à objecter à un végane qui lui explique son choix de vie ? « Oui, mais on a toujours exploité les animaux », « oui, mais ils ne souffrent pas tant que ça », « oui, mais il faut bien prendre nos protéines quelque part », « oui, mais je ne pourrais pas me passer de fromage »… Dans son livre, Martin Gibert, philosophe de formation et féru de psychologie morale, s’est amusé à déconstruire un à un ce qu’il appelle des alibis. Il a lui-même usé de certains de ces raisonnements avant sa transition vers le véganisme, il y a une dizaine d’années, dit-il avec un sourire, devant une assiette de falafels au restaurant végétalien La Panthère verte, à quelques coins de rue de l’université.

Déjà 18 % de la population canadienne se dit opposée à l’idée de manger des animaux. De quoi laisser songeur, puisque c’est deux fois plus que la proportion de végétariens et végétaliens au pays.

Croire que les animaux sont trop bêtes pour que l’on ait à se soucier d’eux s’avère un des plus puissants antidotes au paradoxe de la viande, explique-t-il (lecteurs carnivores, on est dans l’inconscient, ici). Une expérience réalisée par le chercheur britannique Steve Loughnan semble le confirmer : si une personne vient de consommer de la viande, elle minimise les capacités cognitives des animaux davantage qu’une autre à qui on a fait manger des légumes et des graines.

Martin Gibert était de ceux qui salivent devant un plateau de fromages ou quand leurs narines sont titillées par des effluves de viande grillée. Mais les considérations éthiques ont fini par l’emporter sur le plaisir gustatif. Avec le temps, il a trouvé une autre forme de plaisir dans la gastronomie végane, assure-t-il. « S’il est possible de vivre sans infliger de souffrance aux animaux, nous devrions le faire », dit-il sobrement. Pas qu’il aime particulièrement les bêtes. Les recherches récentes en éthique animale et environnementale sont tout simplement trop sérieuses pour être ignorées, croit-il.

Deux événements ont galvanisé les véganes ces dernières années. En 2012, une douzaine d’éminents chercheurs des sciences cognitives ont signé la Déclaration de Cambridge sur la conscience, qui atteste que « les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience ». L’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces, telles que les pieuvres, les possèdent également. L’Institut national de la recherche agronomique, en France, a enfoncé le clou en 2017. « Les animaux d’élevage, comme les volailles, les cochons et les moutons, font preuve de comportements impliquant des niveaux de conscience qui étaient encore récemment considérés comme l’apanage des humains et des primates », écrivent la vingtaine de scientifiques et auteurs.

Le terme « conscience » étant sujet à débat, certains chercheurs dans le monde lui préfèrent celui de « sentience », soit la capacité de ressentir subjectivement une expérience. Les animaux ressentent la douleur, le plaisir et diverses émotions, comme la peur ou l’attachement ; les vaches et les poules ont une conscience d’elles-mêmes et des autres assez développée pour attribuer des buts à leurs semblables ; les cochons ont une excellente mémoire et sont capables de jouer à des jeux vidéos. On ignore ce qui se passe dans la tête des poissons, mais on sait désormais qu’ils ressentent la douleur.

Catherine Gagnieux, la propriétaire du refuge pour animaux de ferme SAFE, à Mansonville, a elle-même été surprise par les comportements de Calvin et de son coloc d’enclos Neemo, alors qu’ils étaient encore des veaux. « Ils me suivaient sur le terrain lorsque je promenais mes chiens, ils jouaient avec eux. Et ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas entrer dans la maison ! » se remémore-t-elle en riant.

Ils ont grandi, mais continuent d’être joueurs. Le jour de ma visite, ils étaient particulièrement excités par l’arrivée de la neige et gambadaient comme des chiens dans un parc.

Catherine Gagnieux est aussi étonnée par leur grand besoin d’affection. Ils se lèchent entre eux et réclament des caresses lorsqu’elle fait sa tournée du soir. Jamais elle n’oubliera les cris de détresse de Neemo, la nuit de son arrivée. Âgé de quelques jours, il avait été séparé de sa mère, comme on le fait toujours avec les vaches laitières.

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La question de la supériorité des humains sur les animaux occupe les philosophes depuis au moins deux millénaires — de Pythagore, qui s’opposait aux sacrifices rituels, à René Descartes, qui considérait les bêtes comme de simples machines sans âme, jusqu’à Jean-Paul Sartre, qui, sans douter de la sensibilité des animaux, défendait l’idée que les humains, dans leur essence même, s’en distinguent.

Alors qu’en Inde le végétarisme a fleuri sous l’influence de l’hindouisme, en Occident, la Bible a contribué à ancrer le concept de la suprématie humaine ; Dieu n’a-t-il pas ordonné à Adam et Ève de dominer les animaux et de s’en servir comme nourriture ?

« Notre société a une vision instrumentalisée des animaux, on les met dans des catégories en fonction de leur utilité pour l’humain : animal de compagnie, animal de ferme, animal sauvage », note la doctorante en philosophie Christiane Bailey, coauteure, avec Jean-François Labonté, de l’essai La philosophie à l’abattoir : Réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale, qui vient de paraître. C’est ce que des véganes appellent le spécisme — sur le même modèle que le sexisme, la discrimination basée sur le sexe. Nombre de véganes s’affichent ouvertement antispécistes.

Cela dit, pas nécessaire d’être antispéciste pour être végane. On peut tout à fait penser que l’humain est supérieur aux animaux et tout de même cesser d’en consommer. « Il suffit de reconnaître que la vie d’un animal compte plus qu’un lunch et qu’on a maintenant la possibilité de manger autre chose », précise Christiane Bailey.

Témoigner plus de considération aux animaux apparaît, pour de nombreux éthiciens, comme la suite logique de l’évolution morale de l’humanité. Après avoir accordé davantage de droits aux minorités de notre espèce, nous pourrions nous préoccuper davantage du sort des autres espèces — tout en continuant de lutter contre les inégalités entre les humains, disent-ils. Inutile de préciser que ces propositions rencontrent un mur de résistance dans certains pays, en France notamment, où des intellectuels s’y opposent férocement.

Pourrait-il un jour devenir immoral de manger des animaux ou du fromage, que ce soit pour des raisons d’éthique animale ou d’éthique environnementale ?

Après tout, notre empathie à leur égard s’est développée au fil du temps. Alors qu’ils étaient courus jusque dans les années 1940 aux États-Unis, les spectacles de chevaux plongeurs — le cheval sautait dans l’eau à partir d’un promontoire haut de 18 m — ne sont plus acceptables aux yeux du public. Une tentative de faire renaître cette attraction en 2012 a avorté devant la résistance populaire.

« Ce qui semble aujourd’hui un sacrifice impensable — choisir des lentilles plutôt que du bœuf haché — pourrait paraître à nos enfants comme allant de soi », écrit la doctorante en éthique Christiane Bailey dans son récent ouvrage.

Déjà 18 % de la population canadienne se dit opposée à l’idée de manger des animaux, selon une enquête réalisée en 2017 par la maison de sondage de Vancouver Insights West. De quoi laisser songeur, puisque c’est deux fois plus que la proportion de végétariens et végétaliens au pays.

« Les gens trouvent difficile de déroger à la norme sociale ou de changer leurs habitudes », croit Christiane Bailey. Autrement dit, ils voudraient manger moins de viande, mais n’y arrivent pas.

Pour donner un coup de pouce aux 250 000 Québécois qui se sont engagés à moins utiliser leur voiture et à consommer moins de viande en signant le Pacte pour la transition, à l’automne 2018, l’État pourrait-il offrir du transport collectif plus efficace ET des menus véganes un jour par semaine dans les cafétérias d’écoles ou d’hôpitaux, par exemple ? demande Christiane Bailey.

Les galettes de viande végétale américaines Beyond Meat, qui ressemblent à s’y méprendre à de vraies galettes de viande, pourraient faciliter les choses : elles étaient en rupture de stock à peine un mois après leur lancement dans les A&W du Canada, à l’été 2018. L’arrivée prochaine de la viande de synthèse cultivée en labo à partir de cellules animales pourrait aussi favoriser le changement. Un Canadien sur cinq serait prêt à consommer cette « viande propre » au lieu de la viande traditionnelle, selon une étude de l’Université Dalhousie. Plusieurs entreprises sont dans la course pour lancer un tel produit d’ici la fin de 2019.

Même l’éthicien Martin Gibert, végane depuis 10 ans, se promet bien d’y goûter.