Caméras corporelles: les chiffres du SPVM remis en question
Société

Caméras corporelles: les chiffres du SPVM remis en question

Selon le Service de police de la Ville de Montréal, il en coûterait 17,4 millions de dollars pour équiper les policiers montréalais de caméras corporelles. L’entreprise qui a fourni les appareils et les logiciels pour le projet-pilote à Montréal avance des chiffres bien différents.

L’entreprise Axon comprend mal les chiffres avancés par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), mardi, dans un rapport défavorable aux caméras corporelles pour ses policiers.

Le document, rendu public après plusieurs mois d’attente, analyse le projet-pilote mené entre 2016 et 2017 à Montréal. Comme L’actualité l’annonçait le 9 janvier, le SPVM conclut que les coûts ne justifient pas les avantages.

« L’expérience du projet n’a pas permis de démontrer sans équivoque que les caméras portatives favorisent la transparence des interventions policières, consolident le lien de confiance entre le policier et le citoyen et assurent la sécurité des policiers », indique le document.

Selon le SPVM, il en coûterait 17,4 millions de dollars pour implanter la technologie, puis 24 millions par an en frais de personnel et gestion.

Mais Axon, qui a fourni les appareils et les logiciels pour le projet-pilote à Montréal, avance des chiffres bien différents. L’entreprise proposait d’abord un coût de 1,25 million par année pendant cinq ans. L’offre comprenait :

  • 1000 caméras corporelles + 300 caméras de rechange;
  • Une licence à chaque agent pour le portail evidence.com, qui recueille toutes les vidéos et les données, incluant l’accès pour les procureurs de la Couronne;
  • Le stockage illimité des données;
  • Le renouvellement de tout le matériel (caméras et ports d’accueil) après 30 mois, puis après 5 ans.

Pour équiper les 3000 policiers, la facture oscillerait au total entre 6,4 et 15 millions de dollars, dépendamment des capacités de stockage. En tous les cas, le SPVM a choisi le scénario du pire dans son rapport.

En ce qui a trait aux 24 millions par année en personnel, le SPVM estime qu’il devrait embaucher 202 personnes pour gérer le programme de caméras à l’image du projet-pilote. Une erreur, selon Vishal Dhir, directeur général d’Axon pour le Canada: le projet-pilote intimait aux policiers de revenir au poste pour télécharger leurs vidéos et entrer manuellement les métadonnées, et n’utilisait pas toutes les applications fournies par l’entreprise.

« Ni Los Angeles, Chicago ou Calgary n’ont eu à embaucher de dizaines de personnes, estime Vishal Dhir. Le SPVM aurait pu choisir de se baser sur des données plus réalistes, mais il ne l’a pas fait. Pourtant, sur le strict plan des coûts, je suis à peu près certain qu’une vaste enquête interne sur un événement coûte plus cher que 1,25 million »

Selon M. Dhir, le calcul du SPVM n’a pas pris en compte les gains d’efficacité au sein d’un corps de police, comme les expériences de Calgary, Medicine Hat et Fredericton l’ont démontré – surtout à la suite de l’arrêt Jordan, qui limite les délais dans l’appareil judiciaire.

« Les autres corps de police au Canada ont évalué comment la technologie pouvait réduire le temps passé en cour, augmenter les plaidoyers de culpabilité, faciliter la cueillette de preuves, dit-il. Il n’y a plus de données à graver sur un DVD en trois copies pour les donner à un autre département. Les policiers passent moins de temps au bureau ou en cour, et davantage sur le terrain. Et la Couronne a immédiatement accès aux preuves.»

Tout au plus, le SPVM reconnaît dans son rapport que la cueillette de preuves pourrait être facilitée par les caméras.

Les policiers se sentent « surveillés »

Dans son rapport, le SPVM estime que l’activation des caméras par les policiers, comme c’est le cas pour tous les services de police nord-américains équipés de la sorte, fait « porter le poids d’une importante responsabilité supplémentaire » à ses policiers.

Près de neuf policiers sur 10 se sentaient également « surveillés » au cours du projet-pilote, indique le corps policier. Plusieurs ont ressenti une « intrusion, un manque de confiance à leur égard et une atteinte à leur vie privée au travail ».

De toute façon, le SPVM estime que la confiance envers lui « se situe déjà à 90 % », selon un sondage qu’il a commandé en 2018. Au final, il croit que les caméras n’auraient aucune incidence sur les interventions.

Vishal Dhir se désole que le rapport se limite à l’impact sur les plaintes et la perception du public. « Le nombre de plaintes est plutôt bas au SPVM, comme ailleurs au Canada. Mais toutes les études ont démontré des avantages importants en ce qui a trait à la perception du public. »

Axon a l’intention de se faire entendre lors de la consultation publique qui suivra le rapport. Tant l’administration Plante que le SPVM réservent leurs commentaires à vendredi, lorsqu’il sera présenté au public.

Le projet-pilote du SPVM, auquel 78 policiers ont participé, a coûté 1,7 million de dollars. Il faisait suite aux recommandations du coroner Paul G. Dionne, qui s’est penché sur la mort de Robert Hénault, un homme de 70 ans abattu lors d’une intervention policière qui a mal tourné, en 2013.

Le SPVM est sur la sellette depuis plusieurs années à la suite de cas comme ceux de Fredy Villanueva, Pierre Coriolan et Alain Magloire, abattus par des policiers. En octobre, la famille de Nicholas Gibbs, un homme de 23 ans morts sous les balles du SPVM en août, a également déposé une poursuite de 1,2 million de dollars contre le SPVM.