La métaphore du surf
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La métaphore du surf

La lenteur, puis des explosions d’intensité. La mystique du surf peut parfois se transposer dans le monde du travail, pour ceux qui ont envie d’y ajouter un supplément d’âme.

Le surf n’est pas un sport comme les autres.

Deux choses m’ont finalement permis de comprendre ce que voulaient dire ses adeptes lorsqu’ils en parlaient comme d’une expérience à part, quasi mystique.

D’abord, la lecture du superbe Barbarian Days : A Surfing Life (Jours barbares : Une vie de surf), écrit par le journaliste du New Yorker William Finnegan.

Puis, mon premier cours de planche, l’été dernier, à Tofino, sur l’île de Vancouver. Un moment de grâce sportive comme j’en ai rarement vécu.

Barbarian Days ? C’est une autobiographie réglée par les marées, les courants de fond créés par des ouragans à des milliers de kilomètres, le soleil et le vent. J’ai passé les centaines de pages du livre de Finnegan, écrit dans une prose efficace et économe, à me demander pourquoi j’y revenais : après tout, je ne surfais pas. J’ai ensuite compris que ce qui m’intéressait, c’était la puissance d’une passion qui dévore tout le reste d’une existence, parfois jusqu’à la limite de l’autodestruction. Et l’incapacité de l’auteur d’expliquer clairement pourquoi il en était ainsi. Page après page, je savourais cette part d’indicible.

« Il y a une dimension spirituelle dans le surf », croit Benjamin Rochette, de OuiSurf. Avec des amis, Benjamin produit, depuis des années, des séries télé d’une grande beauté, axées sur la pratique de ce sport. Mais plus récemment, il s’est intéressé à des histoires de gens d’affaires qui ont mis le surf au centre de leur existence. Quitte, le plus souvent, à s’expatrier. Dans Surf Inc., on en suit qui ont refait leur vie au Salvador, en Équateur ou au Costa Rica.

C’est surtout l’ardente patience du surfeur qui m’intéresse. Et la nécessité de tout laisser tomber pour aller à la rencontre des vagues lorsqu’elles se présentent.

« Du vélo, du skate, tu peux en faire n’importe où. Pour le surf, il faut l’océan. Puis, même une fois rendu, tu peux passer des heures dans l’eau à espérer une vague qui ne vient jamais. Et d’autres fois, tout s’aligne, de manière inexplicable : la température, le vent, ta forme et ton état d’esprit, et voilà que tu surfes sur une vague parfaite qui ne reviendra peut-être pas de l’année. Il y a une sorte de connexion avec les éléments et le hasard des choses qui rend le sport magique, unique. »

Oui, cette mystique du surf me fascine. La technique, aussi : cette manière de comprendre la force de chaque vague, de lui tenir la bride pour y caracoler. Sans parler du courage d’affronter l’océan, dont la puissance m’effraie. Mais c’est surtout l’ardente patience du surfeur qui m’intéresse. Le rythme : la lenteur, puis les explosions d’intensité. Et la nécessité de tout laisser tomber pour aller à la rencontre des vagues lorsqu’elles se présentent. C’est la philosophie du travail d’Yvon Chouinard, fondateur de l’entreprise de vêtements de plein air Patagonia. Son autobiographie à lui s’intitule Let My People Go Surfing (Homme d’affaires malgré moi).

C’est aussi ce que cherchent les entrepreneurs dont on fait la connaissance dans Surf Inc., la websérie de Benjamin Rochette : un mode de vie plus souple, mais intense. Celles et ceux qu’on y voit triment dur et ne comptent pas leurs heures. Mais ils évoluent à un autre rythme que nous. Et leur travail leur procure un sentiment d’accomplissement et un plaisir tels qu’ils s’avouent parfois mal à l’aise au moment où l’expérience avec leurs clients doit se matérialiser sous forme de transaction.

« Empiler de l’argent pour empiler de l’argent, accumuler des bébelles, pour toute une génération d’entrepreneurs, ça a de moins en moins de sens », croit Rochette.

Il décrit les personnes qui figurent dans sa série comme appartenant à une cohorte peut-être plus spirituelle que les précédentes. Des gens d’affaires qui nourrissent le désir d’ajouter un supplément d’âme à l’idée du travail, sans trop d’envie pour un boulot qui les enfermerait à l’intérieur, devant un ordi, 80 heures par semaine. Du monde qui aime le monde, qui s’investit dans la collectivité, qui veut redonner, pas seulement prendre. Des entrepreneurs avec une conscience. Parfois un peu hippies sur les bords.

À Tofino, l’été dernier, notre prof de surf nous disait qu’il n’avait jamais eu autant d’élèves. Des jeunes déménagent là en masse pour vivre autrement, les pieds dans l’eau, le regard tourné vers le large. Pas si maniaques d’Instagram qu’on le croit. « Le prochain grand luxe, ça va être la déconnexion », affirme Benjamin Rochette.

Ils sont nombreux à attendre patiemment la vague, puis à surfer dessus à fond. À se brancher à leur milieu. À apprendre à aimer les contraintes.

Si le surf croît en popularité, c’est peut-être parce qu’il recèle une attrayante idée du travail, de l’existence à deux vitesses : très fort et très vite, puis dans l’intensité d’une attente active, à l’affût de la prochaine montée d’adrénaline.

Le surf comme métaphore d’un idéal de vie.