7 clés pour comprendre la solidarité après une tragédie

Le sociologue américain James Hawdon s’intéresse aux bienfaits de l’entraide et de la cohésion qui émergent dans la foulée d’un désastre (la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, par exemple)… mais aussi à leurs côtés un peu plus sombres.

Des résidants de Lac-Mégantic se réconfortent après la tragédie – Photo: Ryan Remiorz / Presse Canadienne
Des résidants de Lac-Mégantic se réconfortent après la tragédie ferroviaire. Photo: Ryan Remiorz / Presse Canadienne

Les monuments spontanés à la mémoire des victimes. Les oursons et bouquets de fleurs déposés près du site du drame. Les veillées à la chandelle, les envolées de colombes. Les effusions de sympathie provenant de partout au pays.

Le sociologue américain James Hawdon a tout vu. Non pas à Lac-Mégantic, lieu de la tragédie ferroviaire qui a fait une cinquantaine de victimes et réduit en miettes le cœur du village, mais à l’université Virginia Tech, en 2007. Il était là lors de la fusillade qui a fait 33 victimes, l’une des plus meurtrières de l’histoire des États-Unis.

Ce spécialiste de la sociologie du crime s’intéressait depuis longtemps aux communautés qui s’unissent pour combattre la violence. L’événement du printemps 2007 lui a inspiré un nouveau programme de recherche : la solidarité sociale après les tragédies. « C’est une réaction courante et tout à fait spontanée, dit le chercheur. On assiste à des moments extrêmement intenses émotivement, qui dirigent l’attention de chacun sur la communauté. Leur fonction est très semblable à celle des funérailles : dire haut et fort que, bien qu’un de ses membres ne soit plus de ce monde, le groupe, lui, est toujours là. Nous sommes peut-être éclopés, mais pas vaincus. »

Avec des collègues américains et finlandais, James Hawdon a produit au moins une douzaine d’articles savants sur la réaction des collectivités aux catastrophes, dont celle de Virginia Tech, mais aussi une fusillade survenue la même année dans un centre d’achats d’Omaha, au Nebraska, qui a fait 9 victimes; deux tueries dans des établissements scolaires de Finlande – à Jokela, en 2007, et à Kauhajoki, en 2008 –, de même que l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, en 2010, dans le golfe du Mexique.

Ses travaux jettent un éclairage plein de finesse sur les bienfaits de l’entraide et de la cohésion qui émergent dans la foulée d’un désastre, mais aussi sur leurs côtés sombres.

L’actualité l’a joint à son bureau de Virginia Tech, à Blacksburg, en Virginie, d’où il a suivi attentivement les développements à Lac-Mégantic.

1. C’est bon pour le moral
La solidarité a un effet protecteur à long terme contre la détresse psychologique.

« Dans toutes les localités que nous avons étudiées, plus les gens expriment de la solidarité envers leur communauté, meilleure est leur santé mentale, selon des tests qui mesurent la détresse émotionnelle, les symptômes de dépression et de stress post-traumatique. Ces effets étaient observables 6 mois, un an ou même 18 mois après la tragédie.

Bien sûr, on peut se poser la question de l’œuf ou la poule : est-ce vraiment la solidarité qui favorise la santé mentale, ou est-ce leur bonne santé mentale qui amène ces gens à se montrer solidaires ? Nous avons pu le vérifier à Virginia Tech, en suivant le même groupe d’étudiants, de professeurs et d’employés pendant plus d’une année. Ceux qui étaient les plus solidaires immédiatement après le massacre étaient psychologiquement moins mal en point que les autres lorsqu’on les a sondés de nouveau 13 mois plus tard.

Et ce n’est pas seulement parce que la solidarité nous fait bénéficier d’un meilleur réseau social. C’est autre chose : c’est être fier de faire partie de la communauté, sentir qu’on partage les mêmes valeurs, qu’on peut faire confiance à ses voisins, que les gens travaillent ensemble pour le bien de la collectivité. Et cette solidarité a des effets protecteurs, que l’on ait ou non accès à du soutien dans son cercle intime. »

2. Solidarité sélective
Certaines conditions doivent être réunies pour que ce sentiment se manifeste après une catastrophe.

« D’abord, les survivants doivent posséder une identité collective. Les habitants d’une ville en ont une, pas les passagers d’un vol. Après les attentats du 11 septembre 2001, notamment, les gens avaient l’habitude de dire : « Nous sommes tous New Yorkais ». Après un écrasement d’avion, vous n’entendrez personne déclarer que nous sommes tous des voyageurs aériens. On a de la peine pour les défunts et leurs proches, bien sûr, mais on n’est pas pris d’un élan de solidarité envers eux.

Ensuite, la communauté doit se définir collectivement comme une victime de la catastrophe. C’est-à-dire que ce ne sont pas seulement les morts, les blessés et leurs familles qui sont touchés, mais la collectivité tout entière, en tant qu’entité – comme à Lac-Mégantic, où le cœur même de la communauté a été atteint.

Finalement, les victimes doivent être perçues comme étant morales et n’ayant pas mérité leur sort. C’est évidemment le cas, ici aussi, de Lac-Mégantic. Mais il y a des tragédies dont les victimes sont dépeintes sous un jour moins favorable. À la suite de l’ouragan Katrina, par exemple, des cas de pillage et de violence à la Nouvelle Orléans avaient été rapportés dans les médias. Quoique la vaste majorité de ces histoires se soient révélées fausses, c’était néanmoins plus difficile de se solidariser avec les rescapés. Nous étions empathiques, mais nous ne nous sentions pas « tous Néo-Orléanais ». »

3. N’annulez pas les matchs de soccer
L’élan de solidarité qui suit une tragédie s’essouffle au bout de quelques mois. Voici comment la cultiver.

« On sait qu’après une tragédie, la solidarité demeure élevée pendant environ six mois avant de revenir à son niveau d’avant. Ainsi, nous n’avons pas vraiment été surpris de voir toutes ces effusions de solidarité dans la foulée du massacre de Virginia Tech. Ce qui nous intéressait surtout, c’était de savoir comment la maintenir.

Nos recherches suggèrent que pour entretenir la solidarité à long terme, il ne suffit pas de se joindre aux intenses rituels collectifs qu’un groupe organise pour faire son deuil. Il faut aussi prendre part à la vie communautaire, c’est-à-dire aux activités locales qui n’ont rien à voir avec la catastrophe – fréquenter les commerces du coin, le marché, l’église, les ligues sportives des enfants, les clubs sociaux. À Virginia Tech, nous avons constaté que les gens qui avaient participé à ce genre d’activités immédiatement après la tuerie se montraient plus solidaires, même un an plus tard. Le réflexe est souvent de tout annuler, par respect pour les victimes. Parler de la floraison des glaïeuls au club de jardinage, par exemple, peut sembler tout à coup frivole. Pas besoin de causer des fleurs. L’idée est avant tout de se réunir, pour montrer que la communauté, bien qu’abîmée, bien que souffrante, existe encore. »

4. Partir ou rester ?
Certains survivants pourraient être tentés de s’exiler pour aller panser leurs plaies ailleurs. Ont-ils raison ?

« Lors d’une cérémonie à la suite de la fusillade de Virginia Tech, une professionnelle de la santé mentale avait recommandé aux étudiants d’aller « là où ils recevraient les meilleurs câlins » : autrement dit, chez leurs parents, dans leur ville natale. Je me souviens avoir pensé que c’était la pire chose à leur dire; ce sont plutôt les parents qu’il aurait fallu faire venir ici.

Nos travaux l’ont confirmé. Les étudiants qui sont retournés chez eux et qui n’étaient toujours pas revenus à l’université 5 mois, 9 mois ou un an plus tard, étaient en moins bonne santé psychologique que ceux qui sont restés. Ceux qui sont partis n’ont pas pu être témoins de la résilience de leur communauté. Ils n’ont pas pu voir qu’il y avait aussi sur le campus des étudiants qui placotaient et riaient, pas seulement les jeunes en pleurs qu’on voyait à la télé.

Bien sûr, pour ceux qui sont directement affectés par un drame – ceux qui ont perdu un mari, une épouse, un fils, une fille –, c’est une autre histoire. Mais pour les victimes indirectes, il faut éviter le repli sur soi, se garder de mettre trop l’accent sur le traumatisme psychologique individuel, afin de ne pas priver les gens de leur communauté. Non seulement est-ce important d’être là pour les autres, mais c’est aussi important de voir que les autres sont là pour nous. »

5. Facebook ne suffit pas
Il n’y a rien comme un contact direct avec un être humain pour se réconforter.

« Pendant la semaine qui a suivi le drame, les étudiants de Virginia Tech ont discuté de l’événement avec leur entourage : ils ont parfois échangé en personne, d’autres fois par texto, par courriel ou par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Dans l’une de nos études, nous avons évalué l’efficacité de ces différents modes de communication comme sources de réconfort après une tragédie.

Qu’ils en parlent à leurs parents, à leurs amis ou à leurs connaissances ne changeait pas grand chose. La fréquence des interactions n’était pas non plus d’une importance capitale. Mais le médium utilisé, lui, faisait une différence. Chercher du réconfort en communiquant en ligne avec ses proches, c’est bel et bien bénéfique pour la santé mentale… mais seulement si on le fait aussi face à face. Les interactions virtuelles peuvent compléter les échanges en personne, mais ne peuvent pas les remplacer. »

6. Trop, c’est comme pas assez
Une solidarité mal placée peut devenir un fardeau pour celui qui la reçoit.

« Certains survivants, surtout ceux qui sont les plus directement touchés par une catastrophe, peuvent se sentir submergés par les expressions de sympathie à leur endroit. Quand on perd un être cher, on peut avoir besoin d’un câlin, mais préférablement de la part de quelqu’un qu’on connaît ! Des étudiants – surtout des étudiantes – m’ont raconté que de parfaits étrangers les prenaient spontanément dans leurs bras à la suite de la tuerie de Virginia Tech. D’autres se faisaient suivre par des gens qui tenaient à leur exprimer leurs condoléances. D’autres encore se sont sentis envahis par la quantité de visiteurs venus leur offrir leurs sympathies à la maison. La solidarité pousse parfois les gens à dépasser les limites. »

7. Le côté sombre
Ce sentiment fait pour nous unir peut, paradoxalement, nous diviser.

« Le danger, c’est que l’esprit de corps intense qui naît entre les survivants peut faire en sorte d’exclure ceux qui ne font pas partie du groupe. À Jokela, en Finlande, les jeunes ont tissé entre eux des liens extrêmement forts à la suite de la fusillade qui a fait neuf victimes dans leur école secondaire, au point de tenir à distance leurs propres parents. De la même manière, les étudiants qui ont fait leur entrée à Virginia Tech en 2008, l’année suivant le massacre, se sont sentis exclus pendant toute la durée de leurs études : seuls ceux qui avaient vécu l’événement étaient considérés comme des « vrais ».

Il arrive aussi que la solidarité elle-même ne fasse pas l’unanimité, creusant un fossé au sein de la collectivité. La ville finlandaise de Kauhajoki, par exemple, s’est retrouvée divisée en deux clans après la fusillade dans laquelle 11 personnes ont péri à l’université. Certains résidants estimaient que la solidarité prolongeait la tragédie au lieu de les aider à s’en remettre. D’autres se sentaient rejetés s’ils montraient trop de chagrin.

 

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