7 idées pour démocratiser l’école privée

Cessons de remettre en question le financement des écoles privées et ouvrons plutôt leurs portes à tous les élèves, dit un spécialiste du monde de l’éducation. Voici comment.

Photo : Louise Bilodeau
Photo : Louise Bilodeau

Depuis 20 ans, le débat sur l’école privée, que l’État finance à hauteur de 60 %, tourne autour de l’argent. « Cessons de financer le privé, clament ses adversaires, et versons l’argent au secteur public. » Cette proposition est politiquement irréaliste et économiquement incertaine. Au lieu de fermer le robinet, il faut démocratiser l’école privée, la rendre accessible à tous les enfants, pas seulement aux plus forts et aux plus riches. Que l’école privée accepte tous ceux qui frappent à sa porte. Et que l’État continue de la financer, voire qu’il la finance davantage. Quant aux écoles privées qui continueront de sélectionner leurs élèves, il reviendra aux parents qui y envoient leur enfant d’acquitter la totalité de la facture.

Le statu quo n’est pas défendable non plus. Des principes et des enjeux sont en cause. D’où les sept propositions qui suivent. Elles s’appuient tant sur une lecture réaliste de la situation que sur des principes solidement établis. Elles sont politiquement réalistes, moyennant de la vision et du courage.

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1. Obliger les écoles privées subventionnées à accepter tous les types d’élèves, y compris ceux dont la réussite est incertaine, qui éprouvent des difficultés d’apprentissage ou qui sont handicapés.

Le principal défaut du régime actuel est son caractère non démocratique : 90 % des écoles privées ne sont accessibles qu’aux élèves dont on estime probable la réussite – généralement à partir de tests d’admission. Presque partout, les élèves « à risque », ceux dont la réussite est incertaine, sont exclus. Et une portion non négligeable d’élèves du privé sont renvoyés au public dès que l’on constate qu’« ils n’ont pas le niveau ».

Le droit des parents de choisir l’école privée, affirmé tant dans les instruments juridiques internationaux que dans la Charte des droits et libertés de la personne, est reconnu à tous. Pas seulement aux parents des enfants les plus brillants ! En raison de la sélection – même soft – opérée par les établissements privés, ce droit n’en est plus un ; il est un privilège lié au talent. Il doit être reconnu à tous en pleine égalité.

Ces pratiques de sélection ont au surplus un effet pervers sur l’école publique : celle-ci s’est mise elle aussi à sélectionner, avec des projets pédagogiques particuliers.

Quant aux établissements privés, encore nombreux, qui se réclament de la tradition chrétienne, ils pourront relire ces propos de Jean-Paul II aux éducateurs catholiques lors de son voyage au Canada, en 1984 : « En même temps que les écoles catholiques sont toujours vouées au développement intellectuel, nous leur rappelons aussi l’impératif évangélique d’être au service de tous les élèves, et non seulement de ceux qui sont les plus brillants et les plus prometteurs. Ainsi, en accord avec l’esprit de l’Évangile et son option pour les pauvres, elles porteront leur attention particulièrement sur ceux qui en ont le plus besoin. »

2. Créer un mécanisme accordant à tous les parents une chance égale d’inscrire leurs enfants à l’école de leur choix.

Si les écoles privées sont tenues de recevoir tous les élèves qui s’y présentent, il est fort probable qu’en certains endroits la demande dépasse le nombre de places disponibles. Il faut donc prévoir un mécanisme (par exemple, le tirage au sort) pour gérer l’offre et la demande, régi de façon transparente par un organisme de coordination approprié.

Bien sûr, les parents devraient s’engager à respecter le projet éducatif de l’établissement. Une école privée confessionnelle, subventionnée ou pas, peut légitimement demander à ses élèves et à leurs parents d’en respecter le caractère spécifique.

3. Hausser les subventions des établissements privés « démocratisés ».

Si le fardeau de l’école s’accroît en raison de la plus grande diversité de ses élèves, il est normal qu’elle puisse bénéficier des moyens nécessaires pour assurer sa mission. D’ailleurs, il existe un consensus suffisant dans l’opinion publique sur le financement de l’école privée. Pour l’heure, l’État québécois la subventionne à hauteur de 60 %. Au surplus, ce financement public est depuis longtemps inscrit dans le droit québécois. Les préambules des lois de 1964, toujours en vigueur, qui allaient donner naissance au ministère de l’Éducation et au Conseil supérieur de l’éducation, sont clairs : « Attendu que les personnes et les groupes ont le droit de créer des établissements d’enseignement autonomes et, les exigences du bien commun étant sauves, de bénéficier des moyens administratifs et financiers nécessaires à la poursuite de leurs fins. »

4. Accorder des bourses d’études aux familles à faibles revenus.

Déjà, les fondations rattachées aux établissements privés offrent des bourses pour pallier les disparités de revenus. Dans une perspective d’égalité des chances, l’État pourrait accorder en sus des bourses aux élèves des familles moins nanties pour qu’ils puissent fréquenter l’école privée.

5. Continuer à subventionner à 100 % les écoles privées spécialisées.

Les quelques écoles du Québec qui ont pour vocation d’accueillir des effectifs particuliers – les enfants handicapés, ceux qui éprouvent des difficultés graves d’apprentissage ou qui présentent des troubles du comportement – doivent continuer à être subventionnées à 100 %. Dans de nombreux cas, les élèves leur sont confiés à la faveur d’ententes avec les commissions scolaires. Ces écoles à vocation particulière offrent un service qui ne fait pas concurrence au secteur public, mais lui est complémentaire.

6. Subventionner les écoles visant un objectif particulier.

Des établissements privés qui viseraient à former des athlètes ou des artistes de haut niveau, par exemple, pourraient sélectionner leurs élèves en fonction d’apti­tudes bien définies. Pour conserver leur voca­tion spécialisée, laquelle nécessiterait un régime d’études particulier, ils devraient obtenir une autorisation spéciale de l’État, en fonction de critères précis. On pourrait discuter aussi de la pertinence de la création d’écoles spécialisées pour enfants surdoués, en mathématiques par exemple, pour autant que les critères d’admissibilité soient clairs et précis, et ne constituent pas une façon de contourner le principe de l’égalité d’accès.

7. N’accorder aucune subvention aux établissements qui n’acceptent pas les clauses de ce contrat social.

Le droit de créer des écoles privées est établi, mais leur financement doit être lié à leur démocratisation. Un établissement qui refuserait cette condition devrait renoncer à l’aide de l’État.

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Ces propositions, objectera-t-on, relèvent d’un « égalitarisme » qui mènera au nivellement. Pourtant, le premier devoir d’une école n’est-il pas de tout mettre en œuvre pour favoriser la réussite scolaire et éducative de chacun de ses élèves ? Aussi, il revient à chaque établissement, par son organisation pédagogique, de prendre les mesures appropriées pour tenir compte de la différence des talents. C’est plus exigeant, certes, mais plus juste. Tous les élèves admis dans une école doivent avoir la même chance de bénéficier des effets du contexte scolaire dans lequel ils évoluent – « l’effet-école », comme on dit dans le milieu de l’enseignement -, notamment en matière d’encadrement.

Le fait que l’école privée ne sélectionne plus, dira-t-on encore, empêchera la formation d’une élite, dont la société a besoin. Ça, c’est le boulot de l’enseignement supérieur. L’accès à l’enseignement obligatoire est un droit qui n’est pas fondé sur le mérite, mais sur le droit plus fondamental encore de tous à une éducation et à une formation de base pour devenir des personnes accomplies, individuellement et socialement.

La concurrence, dit-on, favorise la qualité. Certes, mais il faut l’introduire au bon endroit, en la faisant porter sur l’offre et non sur la demande !

Ex-journaliste, professeur à la retraite de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, Jean-Pierre Proulx est l’auteur de Laïcité et religions, rapport du groupe de travail sur la place de la religion à l’école (1999).

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