À Alma, on ne décroche pas…

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, la collectivité s’est mobilisée pour contrer l’abandon scolaire. Le taux de décrochage a chuté de façon spectaculaire !

Après les classes, à l’école secondaire Jean-Gauthier, à Alma, la tournée du concierge n’en finit plus. Le vaillant homme ramasse des feuilles à la pelle, jour après jour. Dans tous les locaux, les journaux et les magazines s’empilent sans relâche. Tout cela, c’est la faute du directeur de l’établissement, Sylvain Ouellet. C’est lui qui a instauré une politique à laquelle doivent souscrire la quarantaine d’enseignants et les 631 élèves : chaque journée à l’école doit comprendre une période de lecture de 30 minutes. « C’est obligatoire. Les élèves peuvent lire ce qu’ils veulent, des romans, des livres pratiques, des journaux, des magazines, peu importe. L’idée, c’est de cultiver l’habitude de la lecture », explique le directeur.

À Jean-Gauthier, l’objectif principal est de contrer l’abandon scolaire et d’augmenter la diplomation. Cette demi-heure de lecture n’est qu’une mesure parmi d’autres pour atteindre ces fins. « Ce n’est pas Brébeuf, ici. On ne cherche pas à “performer”, mais à amener les élèves à réussir leur secondaire. Nous sommes une école en milieu défavorisé, insiste Sylvain Ouellet. Le revenu familial moyen dans le coin est d’environ 26 000 dollars et le niveau de scolarité moyen des parents est une 2e secondaire. Nos élèves lisent peu à la maison et on a choisi de leur donner l’occasion de le faire en classe. »

Il y a sept ans, le taux de diplomation de l’école oscillait autour de 60  %. Or, en 2006, il a atteint 74,8 %. « On enregistre de belles réussites. L’an dernier, par exemple, 91 % des élèves de 4e secondaire ont réussi l’épreuve d’histoire nationale du ministère de l’Éducation », se réjouit le directeur.

Comme plusieurs autres établissements du Saguenay–Lac-Saint-Jean, son école a profité de l’aide du Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire (CREPAS), organisme sans but lucratif fondé en 1996. À cette époque, la région arrivait neuvième au chapitre de la diplomation au secondaire. Les efforts du CREPAS ont donné des résultats spectaculaires. Ainsi, en 2005, le Saguenay–Lac-Saint-Jean se classait deuxième et se félicitait de voir 73,1 % de ses élèves inscrits en 1998 munis d’un diplôme d’études secondaires.

C’est au Saguenay–Lac-Saint-Jean que le taux de décrochage au secondaire est désormais le moins élevé de toute la province. En 10 ans, la région a enregistré des progrès spectaculaires. En 1996, le taux de décrochage atteignait 21 %. Dix ans plus tard, en 2006, il n’était plus que de 14,2 %, soit presque deux fois moins que la moyenne du réseau public (27,8 %). Chez les filles, le taux de décrochage est passé sous la barre des 10 %.

Le CREPAS regroupe des jeunes, des parents, des enseignants, des représentants de la commission scolaire, du gouvernement, des syndicats, des autorités de santé publique et d’entreprises. Il organise notamment des campagnes de sensibilisation auprès des parents dans les médias, en plus de remettre des prix de conciliation « études-travail », de concert avec la Chambre de commerce du Saguenay. « Nos résultats sont le fruit d’un superbe effort de concertation. Toute la collectivité participe », dit Frédéric Tremblay, porte-parole de l’organisme, dans un très bref entretien téléphonique (le CREPAS a refusé d’accorder une entrevue à L’actualité, car ce reportage accompagne le palmarès des écoles).

Le succès du Saguenay–Lac-Saint-Jean dans la lutte contre le décrochage scolaire inspire d’autres régions. Dans le quartier montréalais de Saint-Henri, un programme semblable à celui des Saguenayens a été créé. L’organisme Solidarité Saint-Henri estime que c’est le seul moyen de s’attaquer au phénomène du décrochage dans ce quartier où un élève sur deux ne termine pas ses études secondaires.

À l’école Jean-Gauthier, à Alma, la lutte en faveur de la persévérance scolaire demeure un combat de tous les instants. Diplômé en musique de l’Université du Québec à Trois-Rivières, le directeur, Sylvain Ouellet, solide gaillard aux cheveux poivre et sel, joue en quelque sorte les chefs d’orchestre et s’efforce de mettre à l’unisson l’ensemble des élèves et des enseignants. Il applique la stratégie d’intervention Agir autrement, créée en 2002 par le gouvernement du Québec à l’intention des écoles défavorisées, et bénéficie à cette fin d’un budget de 1,2 million de dollars. Mais il a aussi mis au point une approche bien à lui.

Un des éléments de sa réussite tient à l’analyse de la situation. « On a pris le temps d’établir le bon diagnostic, de voir tout ce qui pouvait conduire à l’abandon, que ce soit en classe, à l’école, dans la famille ou dans la collectivité», explique-t-il. Chaque année, les enseignants et la direction consacrent de nombreuses heures à étudier les dossiers de tous les élèves, de façon à détecter les signes d’éventuels abandons. La direction dresse le profil de chacun d’eux et l’enseignant adapte son enseignement en conséquence. Certains jeunes assimilent mieux la matière quand on la leur présente sous forme de tableaux. D’autres, en lisant des textes.

La direction de Jean-Gauthier a observé que c’est vers l’âge de 13 ans que l’idée de décrochage s’insinue dans la tête des élèves en difficulté. « On a aussi constaté que ce ne sont pas les résultats scolaires qui étaient le premier motif d’abandon, mais les habitudes de vie », dit Sylvain Ouellet, d’où l’insistance à amener les jeunes à modifier certaines d’entre elles.

Le mot clé qui a valu à l’école son succès dans la prévention du décrochage est « autocontrôle ». Allergique aux méthodes disciplinaires, Sylvain Ouellet mise plutôt sur la responsabilisation. Par exemple, il refuse de proscrire la casquette, « un combat inutile », et la permet hors des classes. Mais il répète aux élèves que l’être humain est seul responsable de ses comportements. Pas question d’accuser la société, l’hérédité ou le passé pour les justifier.

« On leur fait comprendre qu’ils sont au volant de leur vie. Dans leur agenda, il y a d’ailleurs la reproduction d’une voiture. Si tu gardes le contrôle, tu avances. Si tu le perds, tu dérapes et tu n’arrives pas à destination », explique-t-il. Ainsi, quand Sylvain Ouellet rencontre un élève turbulent, il discute avec lui, lui demande quel est son but et revoit avec lui si sa façon d’agir lui permettra de l’atteindre. « Je lui explique que c’est d’abord envers lui-même qu’il s’est engagé. Je n’inflige pas de punition. La solution passe par le dialogue, la communication. »

L’école Jean-Gauthier a aussi mobilisé diverses entreprises de la région, qui ont contribué à l’achat d’ordinateurs et d’équipement de laboratoire. « Nos élèves qui désirent plus tard travailler en forêt, par exemple, savent très bien qu’ils devront se familiariser avec les nouvelles technologies. Et les entreprises savent qu’elles ont tout à gagner à ce que les jeunes diplômés soient compétents et qualifiés. »

Enfin, la lutte contre le décrochage s’est poursuivie par la rénovation des locaux. Construite en 1972, la petite école de Saint-Cœur-de-Marie (village où est né Lucien Bouchard, et qui a été intégré à Alma) était dans un état lamentable au début des années 2000. En 2002, le ministre de l’Éducation de l’époque, Sylvain Simard, l’a visitée. « Ce n’est pas une école, c’est un garage », avait-il alors chuchoté à l’oreille du directeur. Il a fallu que la collectivité se mobilise pour que Québec finisse par consentir les 2,2 millions de dollars nécessaires pour rénover l’établissement et y construire, notamment, des laboratoires de science adéquats.

« Plus le lieu est agréable, plus c’est stimulant pour les jeunes de le fréquenter », dit le directeur, qui n’est jamais à court d’idées pour inspirer de la fierté à ses élèves. Peu de temps après son arrivée à l’école, il a exigé que l’on achète des uniformes neufs aux équipes sportives. « Les élèves sont plus respectés quand ils se pointent à Chicoutimi pour un match », dit-il.

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