À la chasse au caribou avec les Innus

Les Innus du Québec refusent de reconnaître la frontière du Labrador, qui divise le Nitassinan, leur territoire ancestral. Pour affirmer leurs droits, plus de 150 d’entre eux ont participé en février à une chasse illégale au caribou au nord du 52e parallèle.

À la chasse au caribou avec les Innus
photo : Jeff Pflueger

Un caribou des bois, photographié près de Cache River, au Labrador, dans une zone où la chasse est interdite. Les Innus du Québec ont toujours chassé le caribou sur ces terres, qui font partie du Nitassinan, leur territoire ancestral. Ils craignent de ne plus pouvoir le faire en raison d’une entente conclue entre Terre-Neuve et les deux communautés innues du Labrador. Intitulée Tshash Petapen (aube nouvelle), elle accorderait aux 2 200 membres des deux bandes un droit exclusif sur une partie des terres du Labrador, au détriment de leurs 16 000 frères québécois. « Si ce traité est ratifié, on n’aura plus de territoire au Labrador, ce sera fini », craint Réal McKenzie, le chef de Matimekosh – Lac-John (près de Schefferville).

Les chefs de l’Alliance stratégique, qui représente 12 000 Innus sur les 16 000 du Québec, ont organisé cette chasse traditionnelle pour affirmer leurs droits sur les terres du Labrador. Les Innus de Pessamit (près de Baie-Comeau) et d’Uashat-Maliotenam (près de Sept-Îles) ont mis plus de 20 heures, par la route, pour se rendre au campement. Ceux d’Ekuanitshit (Mingan) et d’Unamen Shipu (La Romaine) ont roulé encore plus longtemps. 

Ci-dessus : Ghislain Picard, chef de l‘Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. « Je suis ici pour soutenir les Innus du Québec et dénoncer le traité de Tshash Petapen, qui met en péril leurs droits. Je risque de me mettre à dos les Innus du Labrador, mais je n’ai pas le choix. Il faut savoir fixer des limites. »

Les Innus de Matimekosh – Lac-John (près de Schefferville) ont pris le train jusqu’à l’autoroute Trans-Labrador, avant de mettre le cap sur Fermont, au Québec, où tous se sont d’abord donné rendez-vous.

Peu après l’arrivée du convoi, un hélicoptère du ministère de l’Environnement et de la Conservation de Terre-Neuve a survolé le site du campement, établi près de Cache River, à quelque 400 kilomètres au nord-est de Labrador City. « Viens me dire, toi, Danny Williams [le premier ministre de Terre-Neuve], que nous n’avons pas de droits sur les terres du Labrador ! » lance le chef Réal McKenzie. « On y était bien avant l’entrée de Terre-Neuve dans la Confédération, en 1949, et bien avant la modification à la Loi sur l’extension des frontières de 1927. »

Malgré le bruit assourdissant de l’hélicoptère, des équipes s’activent pour monter le campement avant la nuit. À l’aide de scies à chaîne, des chasseurs abattent et émondent des épinettes, qui deviendront l’armature des tentes en toile. D’autres ramassent des branchages pour tapisser l’intérieur des habitations ou coupent du bois de chauffage.

À la tombée de la nuit, un village émerge dans la forêt boréale. Une (bruyante) génératrice alimente lampes, portables et appareils électriques.

Grande réunion sous le shaputuan, une grande tente traditionnelle où s’entassent, dans une atmosphère enfumée, plusieurs dizaines d’hommes ainsi qu’une poignée de femmes et d’aînés. Tour à tour, les chefs, puis les aînés et les chefs de chasse, se lèvent pour discuter de la stratégie à adopter et prononcer de longs discours sur l’importance de respecter les caribous… et de faire attention aux balles perdues. C’est aussi l’occasion – une autre – de dénoncer l’attitude des gardes-chasses de Terre-Neuve.

Le lendemain, au petit matin, l’expédition débute. Des dizaines de chasseurs sillonnent le territoire à motoneige à la recherche de caribous. Ils ne tardent pas à en trouver.

Après avoir éviscéré les bêtes, les chasseurs les attachent à leur motoneige pour les ramener au campement.

Au terme de la première journée de chasse, Mme André montre comment débiter un caribou. « Presque tout se mange », dit-elle en me tendant un morceau de moelle cru. « Goûtez, c’est bon pour le cerveau. » À 87 ans, la vieille femme est l’aînée des 150 Innus du campement. « Je suis ici pour soutenir les chasseurs, mais aussi pour transmettre mon savoir », dit-elle.

Le chef d’Ekuanitshit (Mingan), Jean-Charles Piétacho, téléphone satellite en main. « On pratique cette chasse depuis des millénaires », dit-il. Terre-Neuve accuse les Innus de chasser le caribou forestier, une espèce considérée comme menacée. Le chef Piétacho conteste ces affirmations. Selon lui, le caribou forestier est issu du troupeau de la rivière George, dans le nord du Québec, l’un des plus gros groupes de caribous au monde, et ne peut donc être considéré comme une espèce menacée. « Ce ne sont pas les troupeaux de caribous qui sont en voie d’extinction, mais la nation innue. L’exercice de nos droits, c’est une question de survie. »

Marie-Marthe Gabriel, 74 ans, de Matimekosh (près de Schefferville), tenait absolument à participer à cette chasse traditionnelle. « Sur mon territoire, je n’accepterai pas qu’on me dise quoi faire. Je suis prête à aller en prison s’il le faut. »

La tente cuisine des Innus de Matimekosh, où les femmes dorment et préparent les repas. Outre le caribou frit, que mangent les Innus lors de leurs expéditions de chasse ? De la banique (une sorte de pain), du saucisson de Bologne (baloney), du jambon et du pâté de foie en conserve, des cretons, du pain blanc et du Cheez Whiz. À boire : pas d’alcool (c’est régime sec lors des parties de chasse « par respect pour le caribou »), mais beaucoup de thé sucré.

Au terme de leur expédition, les chasseurs ont abattu 250 bêtes, qu’ils ont ensuite ramenées dans leurs communautés respectives. « Cette chasse n’est qu’un avertissement », précise le chef Réal McKenzie. Si Terre-Neuve reste sourd à leurs demandes, les Innus du Québec envisagent de contester devant les tribunaux la validité de la frontière entre le Québec et le Labrador, d’élever des barricades le long de cette frontière, de bloquer des mines, et de demander une injonction contre le mégaprojet hydroélectrique du Bas-Churchill, un chantier d’au moins 6,5 milliards de dollars que Terre-Neuve compte lancer et terminer d’ici 2016.

Les Innus lèvent le camp. Une très longue route les attend jusqu’à leurs communautés, au Québec.