À nos devoirs, citoyens!

[En rappel] Peut-on filmer les victimes d’un attentat et publier le tout sur Facebook? Relayer des infos sans vérifier leur exactitude? Est-ce moral, ou même légal? 

Un banc de la Promenade des Anglais transformé en mémorial temporaire aux victimes de l'attaque de Nice. (Photo: David Ramos/Getty Images)
Un banc de la Promenade des Anglais transformé en mémorial temporaire aux victimes de l’attaque de Nice. (Photo: David Ramos/Getty Images)

Un attentat survient. Les médias interrompent leur bulletin. Vite, vous vous précipitez sur les réseaux sociaux pour en savoir plus ! « Il y a plusieurs tireurs en fuite », lisez-vous. Puis, un peu plus bas : « Je n’ai plus de nouvelles de mon ami, qui est là-bas, voici sa photo. »

Horrifié, mais habité par une curiosité malsaine — hélas bien humaine —, vous cliquez sur les onglets Photos et Vidéos de Twitter à la recherche d’images. Vous regardez même les vidéos de YouTube de la dernière heure sur le sujet.

Et vous relayez, retweetez, partagez. Images et infos. Sans vraiment savoir si ce que vous propagez est vrai. Peut-être même êtes-vous en train d’ajouter à la confusion !


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Les faussetés et les approximations sont relayées par certains médias, sous la pression d’un public qui n’a plus le temps d’attendre qu’une nouvelle soit vérifiée et avérée. Jadis allergiques à l’information glanée sur les réseaux sociaux, les médias de masse ont perdu la bataille de la primeur. Nombre d’entre eux ont aussi perdu la prudence d’attendre la confirmation de source officielle, quitte à utiliser le conditionnel.

L’attaque au camion à Nice est l’énième exemple de ces dérapages. Comme pour chaque événement du genre, il a fallu quelques minutes à peine après le début du drame pour que des « youtubeurs », dans leur salon, mettent en ligne des vidéos où ils s’improvisent analystes et donnent des informations erronées sur les circonstances, le nombre d’assaillants ou le nombre de morts.

Les « intox », comme les appellent les Français, sont le lot de chaque événement d’ampleur. Du 11 septembre 2001 à l’attaque du Bataclan en passant par l’attentat du marathon de Boston, les rumeurs servent aussi, après coup, les théoriciens du complot, qui se fondent sur ces informations initiales pour clamer que la vérité a été dissimulée.

Comment éviter que vos interventions n’augmentent la confusion ? L’actualité s’est penché sur la question avec des spécialistes des communications et propose un guide de comportement responsable sur les médias sociaux en cas d’événement tragique.

Devoirs citoyens bandeau 1Ne vous mettez pas en danger pour une image! Cela peut sembler aller de soi, et pourtant. Selon Mélanie Millette, professeure et coordonnatrice du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur de l’UQAM, la nature même des réseaux sociaux — et pourrait-on dire la nature humaine — peut inciter à prendre des risques indus. ­« A priori, on est en quête de reconnaissance. On veut transmettre une information, mais il y a aussi cette gratification de le faire en premier dans notre cercle. » Cela est pernicieux, prévient-elle, car en période de crise, l’internaute perd parfois son sens critique. Il laisse ses émotions prendre le pas sur sa raison.

Devoirs citoyens bandeau 2Prêtez assistance AVANT de sortir votre téléphone. Vous pourriez d’ailleurs être poursuivi si vous ne le faites pas : le Québec est l’un des rares territoires sur la planète à avoir inscrit l’obligation de porter secours dans sa Charte des droits et libertés de la personne.

Devoirs citoyens bandeau 3Évitez de filmer ou de relayer des images qui permettraient d’identifier des personnes sans leur consentement, à plus forte raison si elles sont mineures. L’empathie et le respect ne sont pas des valeurs qui ont disparu avec l’avènement des réseaux sociaux ! Et les risques que, par exemple, un père y voie passer la photo du cadavre de sa fille après un attentat existent bel et bien. « Il est très difficile de trouver une déontologie de la communication pour des gens qui n’ont d’autre devoir que de respecter la loi, estime Marc-François Bernier, professeur au Département de communication de l’Université d’Ottawa. Mais sur le plan éthique, il y a des valeurs en cause. »

Devoirs citoyens bandeau 4Rappelez-vous que vos amis Facebook et abonnés Twitter forment un très large auditoire. Dans les modèles d’édition traditionnels, un mécanisme filtre, approuve et organise les contenus avant qu’ils soient diffusés au public. Les journalistes professionnels ont une formation et de l’expérience pour trier les informations, ils connaissent les méthodes permettant de valider les sources, et même eux peuvent se tromper. « Avec les médias sociaux, explique Mélanie Millette, le filtre éditorial survient a posteriori, par les usagers eux-mêmes : on publie d’abord, on corrige et on rectifie ensuite. » Dans ces circonstances, les risques de propager de fausses informations sont décuplés.

Devoirs citoyens bandeau 5Ayez la prudence d’inscrire « Info non vérifiée » si vous relayez des renseignements dont vous ignorez la provenance. Au moins, ça permet d’indiquer clairement que la source n’est pas de première main. « Une rumeur ou une émotion cent fois relayée acquiert rapidement la crédibilité d’un fait, dit Michel Cormier, directeur général de l’information à Radio-Canada. Et c’est ce qui est insidieux. » Faits et émotions finissent par se confondre.

Devoirs citoyens bandeau 6Indiquez que les images que vous partagez sont choquantes, si tel est le cas. YouTube prévient si une vidéo a été jugée offensante par les internautes. Twitter a un onglet pour signaler un tweet qui contient une image troublante. « Mais avant que le tweet soit retiré de la plateforme, précise Mélanie Millette, il aura été vu par de nombreuses personnes. Même chose pour Facebook. »

Devoirs citoyens bandeau 7Ne mettez jamais la vie de quelqu’un en danger! Lors de l’attentat contre le magasin Hyper Cacher, à Paris, en janvier 2015, un journaliste avait laissé échapper en ondes que des otages étaient cachés dans la chambre froide. L’information, qui a circulé sur les réseaux sociaux, aurait pu mettre leur vie en péril.

Devoirs citoyens bandeau 8Faites preuve de réserve dans les contenus que vous relayez. Diffuser la décapitation d’un otage du groupe armé État islamique, c’est faire le jeu de la propagande et de la terreur. Diffuser les images des morts de Nice aussi. C’est exactement le genre d’images que les auteurs des carnages espèrent imprimer dans les cerveaux ! Michel Cormier ajoute qu’avec les attaques désormais à répétition, et les images qui les accompagnent, il y a un risque d’encourager d’autres gens à faire la même chose, comme ç’a été démontré dans la médiatisation des suicides.« Quand les gens diffusent des photos ou des vidéos atroces, ils deviennent des vecteurs d’images qui servent la propagande des terroristes », croit Marc-François Bernier. Pour lui, c’est un réel dilemme : jusqu’où bien informer le public sans devenir un instrument de propagande ? Se tourner vers les médias sociaux est désormais un réflexe naturel. Ces plateformes ont donné aux gens un grand pouvoir de communication, mais ce pouvoir s’accompagne de grandes responsabilités…

***

Un guide tout frais pour les journalistes

En avril, l’Online News Association (ONA) a publié un guide d’éthique à l’intention des journalistes concernant la collecte d’informations sur les réseaux sociaux. Des organes de presse comme la BBC, CNN, l’AFP et The Guardian ont contribué à la réflexion. Les utilisateurs des réseaux sociaux pourraient s’en inspirer. Le voici :

  • S’efforcer de vérifier l’authenticité du contenu et de son auteur avant de le publier ou de le partager, en maintenant des standards équivalents à ceux requis pour du contenu obtenu autrement.
  • Être transparent à l’égard du public concernant le degré de vérification de l’authenticité.
  • Prendre en considération l’état émotionnel et la sécurité des fournisseurs de contenu.
  • Prendre en considération le risque inhérent à demander du contenu à un particulier, notamment parce qu’il peut inciter d’autres personnes à prendre des risques inconsidérés.
  • Prendre les moyens de préserver l’anonymat des sources lorsque c’est nécessaire.
  • Chercher directement le consentement de la personne qui a elle-même produit le contenu.
  • Être transparent sur la manière dont son contenu sera utilisé et distribué sur les plateformes.
  • Attribuer le mérite au propriétaire du contenu, après s’être assuré qu’il n’encourt pas de risques pour son bien-être physique et mental ni pour sa réputation.
  • S’efforcer d’informer suffisamment les journalistes sur les risques de se baser sur des sources provenant des réseaux sociaux.
  • Soutenir et aider les journalistes qui sont mis en présence de contenu offensant ou violent.
  • Donner accès à de l’aide aux journalistes et leur permettre de s’exprimer pour garder leur équilibre mental.
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Il est assez singulier de voir comment dans ce « papier », on fait carrément le procès des internautes qui publient des images ou rapportent des informations sur les réseaux sociaux lesquelles peuvent être ou bien choquantes ou encore erronées.

C’est tout juste si dans une seule phrase modérée, l’auteur de ce billet admet que les médias peuvent aussi avoir un « mauvais rôle » à jouer dans ce « smörgåsbord » médiatique ; voici la phrase : « Nombre d’entre eux ont aussi perdu la prudence d’attendre la confirmation de source officielle, quitte à utiliser le conditionnel. »

Pourrait-on nommer ce « nombre d’entre eux » imprudents ou sont-ils si nombreux qu’on ne saurait tous les nommer ? Ou se peut-il encore que tout le monde ait péché sans nulle exception, incluant sur divers sujet les sources officielles ?

Il appert que si les gens adorent en général les « buffets », c’est :
A- Parce qu’ils ont le choix.
B- Parce que pour un montant unique, ils peuvent manger tout autant qu’ils veulent ou sont capables de manger.
C- Les orgies de toutes sortes qu’elles soient alimentaires, sexuelles ou médiatiques sont une manière de corolaire de la civilisation, toutes les civilisations conduisent invariablement à la décadence.
D- C’est ce caractère décadent qui porte l’abondance de l’évènement et non le rôle joué par les réseaux sociaux ou les gens.
E- On voudrait manger jusqu’à plus faim, sans avoir à souffrir d’indigestion, boire jusqu’à plus soif sans souffrir d’ébriété, s’informer en continu sans jamais prendre les risques inhérents du « prime time ».
F- On veut la liberté de la presse et la liberté d’expression pour tous. — Mais quand même pas trop !!!!

Il est ici question de l’attentat de Nice. Dans cet article, il n’est pas écrit un seul mot sur ces politiciens qui devant les médias du monde entier diffusaient en temps réel, eux aussi sur toutes les plateformes et toutes les ondes, des informations fausses et approximatives, relayées en effet par les réseaux sociaux et toutes les grandes chaines de télévision.

Bref, n’est-il pas commode de blâmer les « p’tits culs » qui diffusent leurs photos et leurs vidéos ? Tout comme l’impatience du public d’attendre que la nouvelle soit vérifiée et avérée. S’il fallait attendre que toute les nouvelles soient 100% avérées avant de les diffuser ; ne risquerait-on pas d’attendre dans certains cas une éternité ?

Si une nouvelle est avérée, rien n’indique qu’elle soit diffusée en toute objectivité quel que soit le niveau d’éthique adopté. Pas plus qu’il n’est certain que la nouvelle atteindra vraiment le public cible, le public concerné ou le public avisé, ce en temps opportun.

Boire un simple verre d’eau comporte sa part de risques. Vouloir contrôler le message et l’information au nom du bien public, n’est pas sans danger. Mieux vaut une information entièrement libre malgré ses imperfections que l’inverse : une information imparfaite constamment filtrée et examinée.

Désoler, mais je ne suis pas d’accord avec votre phrase: « Mieux vaut une information entièrement libre malgré ses imperfections que l’inverse : une information imparfaite constamment filtrée et examinée. »

il est prouvé que les gens deviennent comme stupide en groupes, c’est l’effet de foule, plus les gens sont nombreux, plus le QI moyen baisse. Avec les réseaux sociaux, ces « foules » virtuelles atteignent des tailles planétaires, avec le résultat qui s’en suis. Les gens cherche la vérité, mais n’accepte que celle qui leur plait. Relayer de l’information erroné reviens à mentir, à soi même et au autre. Les gens cherche aussi l’honneur « d’être le premier », mais être le premier à donner une information fausse, juste pour être le premier reviens à tricher Il n’y a aucune fierté ici. Et une information entièrement libre, mais fausse ne vaut surement pas mieux qu’une information imparfaite, incomplète même, mais sur laquelle on peut se fier. Aimeriez-vous mieux après une catastrophe, apprendre que votre enfant est mort sur twitter, alors qu’il était simplement inconscient ou plutôt qu’un policier vous appelle pour vous dire qu’il l’on apporter à tel hôpital et que vous aurez des précision plus tard sur sont état car c’est tout ce qu’il est en mesure de vous dire de façon certaine? Personnellement, je préfère quand même l’inquiétude et l’espoir, plutôt que le tragique et le soulagement.

L’obligation de porter secours est inscrit au Code criminel depuis plus de 50 ans, ne pas le faire est donc un acte criminel.

J’étais à Nice au moment des attentats. Heureusement, cette année, suite aux attentats du Bataclan, nous avions fait le choix de ne pas participer à aucun mouvement de foule. Nous y étions aussi pendant l’Euro 2016. Ce fut une excellente décision.
Ce sont les membres de notre famille qui nous ont alertés. Nous avons ouvert notre téléviseur et là les informations divergeaient. On nous demandait de rester chez nous à l’abri. On parlait de prise d’otages au Negresco, de tireurs dans le Vieux Nice et en direct, on nous passait en boucle ce camion qui parcourait la Promenade des Anglais parmi la foule. On sait maintenant, qu’aucune prise d’otages n’a eu lieu, ni aucun autre tireur n’était dans le Vieux Nice. Et puis, le décompte a commencé. Les victimes ne cessaient d’augementer.
Le lendemain, le choc, la réalité, celle avec laquelle on vit maintenant. Les analystes invités se sont multipliés. Tous ont fait une excellente analyse et ont avancé certaines explications sur raisons d’un tel geste. Qui était cette personne, d’où venait-il, les problèmes psychologiques et j’en passe. Les solutions, les actes, les gestes, c’est un autre débat.

Pendant ce temps, sur la Promenade des Anglais, des gens se recueillaient, un silence, un mémorial improvisé, des bateaux de guerre qui longent la côte, des soldats qui sont présents sur la Promenade, dans les rues, à pieds, à cheval, à vélo, des sauveteurs absents des plages et la Grande Bleue qui scintille sous un soleil ardent.

Nous avons entendu des commentaires de toute sorte. Les nombreux camions médiatiques avec des journalistes de tous les coins du monde qui attendent l’Entrevue et qui veulent essayer de transmettre aux gens l’Information.
On entend les commentaires des gens présents sur place, les badauds comme ils disent si bien. On veut des détails, des choses à raconter. Tout cela se vit, la peur, l’horreur, la tristesse, le désarroi. C’est impossible à raconter.

Et là, on entend la voix du citoyen qui sait et qui se permet de juger car tous deviennent moralisateurs et eux savent. Comment font les gens pour continuer d’aller à la plage? Était-ce plus odieux que celui qui se prenait en photo devant toutes ces fleurs en souriant? Pendant ce temps, un jeune de 16 ans criait son opposition et en voulait à la République d’accepter autant d’Arabes. Les Forces de l’Ordre l’ont maintenu devant le Mémorial improvisé.

Je me suis vraiment demandée si je reviendrais l’été prochain. Les attentats n’étaient plus juste médiatisés et vus à la télé, j’y étais. Au-delà des photos médiatisées, j’ai vu le désarroi dans le regard de chez ceux qui revenaient sur les lieux du drame après s’être sauvés, la colère chez ceux qui ont perdu un être cher, l’inquiétude chez celui qui mettait la photo d’un être cher dont on n’a plus de nouvelles et la tristesse infinie devant un tel geste. Aucun média spécialisé, ni un apprenti sur son cellulaire ne peut saisir ces moments de détresse humaine. On ne parle pas d’effets spéciaux cinématographiques, on parle de gens qui partout dans le monde pour des raisons différentes sont la cible d’intolérance.

Oui, j’y retourne l’été prochain et je vais continuer d’y penser mais je vais surtout continuer d’être plus tolérante, ouverte davantage aux autres, d’accueillir l’autre et l’aider à s’intégrer afin qu’ils se sentent bien chez nous.