À quel cintre se vouer ?

Les vrais gars préfèrent le jean ? Si c’est vrai, pourquoi toutes ces boutiques, toutes ces marques pour hommes ? Est-ce un piège, une conspiration ?

Du matin jusqu’au soir, mon père portait un costume gris foncé. Pour se relaxer les fins de semaine, il retirait sa cravate et roulait les manches de sa chemise blanche. Moi, j’ai connu les pattes d’éléphant, les chemises hawaïennes, les chandails tricotés avec un orignal dessus, les chaussures à semelles compensées dites « Patof » et, Dieu merci, le jean, auquel mon père a résisté toute sa vie.

L’homme d’aujourd’hui, bombardé de marques, d’injonctions publicitaires et, parfois, de remarques assassines de sa femme (« t’es-tu vu l’atricure ? »), ne sait plus comment s’habiller — et encore moins à quelle tribu sociologique se rallier : « néosportif », « métrosexuel », « novocasual », « hipster » et autre étiquette que je vous prie de ne pas me demander de définir — le temps que je m’y mette, elle aura fait place à une autre.

« Les jeunes gens, au courant des tendances planétaires grâce à Internet, développent leur goût, puis l’assurance qui va avec, et trouvent du plaisir à s’habiller », croit Stéphane Le Duc, rédacteur en chef du magazine montréalais Dress to Kill. Effet d’entraînement : les rayons pour hommes ne cessent de se déployer dans les grands magasins, et les boutiques spécialisées de fleurir. Corollairement se multiplient blogues et forums, magazines et boutiques en ligne (deux bonnes adresses pour les achats de créateurs de mode : mrporter.com et tresbienshop.com).

Mais qu’attend l’homme ordinaire — vous, moi — d’un vêtement, sinon qu’il affirme sa virilité, lui donne un air actuel et séduise, si ça se trouve ?

« Au Québec, la mise des hommes tourne pas mal autour du jean et du t-shirt », note Dany Roussel, conseiller attitré chez Holt Renfrew, à Montréal.

Marie-Claude Pelletier, présidente de l’agence de stylistes Les Effrontés (ainsi désignée « parce qu’on ose vous dire ce qui ne vous va pas »), confirme : « Environ 75 % de nos clients disent se débrouiller pour les complets, les jeans et les t-shirts. C’est pour l’entre-deux qu’ils nous consultent : vernissage, cocktail, brunch, spectacle, etc. Ils ont l’impression de ne jamais porter la tenue appropriée. » Une suggestion, là, tout de suite ? « Un veston sport bien coupé. Endossé sur un t-shirt ou une chemise, avec un beau jean, il passe partout. »

On ne parle pas de coquetterie à un homme, prévient la styliste Émilie Lambert Roy. « Si on lui dit qu’un vêtement est cute sur lui, soyez assuré qu’il ne l’achètera pas. » Mais si on lui garantit qu’il ajoute du « oumf » à sa personnalité, le gars s’en procurera des caisses.

Alors que les femmes recherchent l’esthétique, les hommes, appliquant généralement une logique de besoin et de fonctionnalité, en appellent au confort. « Mais pour la majorité d’entre eux, assure Marie-Claude Pelletier, le confort se traduit par des vêtements trop grands qui les écrasent. »

Photo : iStock/ Ill : Iris Boudreau
Photo : iStock/ Ill : Iris Boudreau

Dany Roussel soutient que « les hommes réclament avant tout un ensemble qui va les amincir, les rajeunir ». Un conseil au passage : on ne se rajeunit pas en tentant de dissimuler le bedon fataliste de la quarantaine derrière une chemise aux motifs trop grands. Luc Breton, analyste en comportements vestimentaires — en gros, il examine les liens entre la morphologie d’une personne, son estime de soi et sa manière de se vêtir —, avance que « la base de l’habillement, c’est la cohérence entre nos divers statuts. Dans la même journée, on peut être un mari, un père, un amant, un collègue, un frère… Mais on part avec un seul kit, qu’on a intérêt à bien choisir si on le veut adapté à tous ces rôles. »

Il y a de quoi s’angoisser le matin devant sa penderie. L’homme se surprend à prononcer les phrases qu’il croyait propriété exclusive de sa femme : « Je ne sais pas quoi mettre. » « Si tu ne sais pas quoi mettre, c’est parce que tu ne sais pas comment tu te vois, comment tu voudrais être vu, comment tu penses que tu es vu », dit Luc Breton.

Pour résumer : avant de vous vêtir, ne procédez pas à l’inventaire de votre placard ; embrayez plutôt sur l’autoanalyse : qu’est-ce que j’ai à prouver aujourd’hui ? qu’est-ce que je veux vendre ? Comme l’enseigne Breton dans son atelier Je vêts bien, ne vous posez pas la question : de quoi j’ai l’air dans tel vêtement ?, mais : comment je me sens ?

Aussi vrai qu’on se sent indestructible et prêt à signer de gros contrats dans un costume bien ajusté, on ne s’étonnera pas, ventre relâché dans un survêtement informe, d’avoir du mal à se négocier une augmentation de salaire.

On met plusieurs années à façonner sa personnalité, a fortiori vestimentaire. Quand on la trouve, on s’y accroche, comme le défunt Steve Jobs (cofondateur d’Apple), vissé à son inamovible pull à col cheminée trop évasé, que l’on n’acceptera sur vous que si vous êtes célèbre ou richissime. On dira que le sweat à capuche ou le t-shirt (toujours le même) caractérisent Mark Zuckerberg (inventeur de Facebook), comme le pull à losanges désigne le nerd ; la chemise à carreaux, le geek ; le complet, le banquier ; la blouse blanche, le pharmacien.

À chaque milieu ses usages, ses codes. Présentez-vous en costume trois pièces chez les technos de la Silicon Valley, en Californie, et vous serez aussi déplacé que le pape dans une soirée cuir.

Pas un employeur ne l’avouera ouvertement, mais, argumente Luc Breton, « diplôme pour diplôme, compétence pour compétence, le bel homme bien habillé décrochera l’emploi ou la promotion ».

Au stress de la performance s’ajoute donc la tyrannie du paraître — jeune, de préférence. Ça joue dur dans les entreprises, les cadres se voient contraints d’assurer côté image. « Si tu donnes l’impression de ne pas t’occuper assez bien de toi, on pensera que tu en feras autant avec les dossiers que l’on te confiera », dit encore Luc Breton.

La pression sociale aurait-elle transformé monsieur en une femme comme les autres ? « Le poids et le vieillissement préoccupent femmes et hommes à parts égales », certifie l’ethnologue Élisabeth Azoulay, responsable de l’ouvrage 100 000 ans de beauté (Gallimard, 2009), où l’on voit que l’obsession de l’apparence ne date pas d’hier matin.

Heureusement, il n’y a pas que le boulot. Les créateurs de vêtements le savent, qui s’inspirent des mouvements de la rue, pompent les séries télévisées (Mad Men) et infiltrent le vestiaire des sportifs, où ils recrutent matières techniques, tissus microaérés et athlètes pour servir de portemanteaux.

Stéphane Le Duc affirme que « le sport a donné une crédibilité à la mode masculine, longtemps considérée comme l’étendard de la superficialité ». Métrosexuel que personne n’oserait traiter d’efféminé de crainte de recevoir une volée, David Beckham — alias « je joue au foot le jour, mais je me “crème” la nuit » — a prouvé qu’on pouvait être hétéro et changer d’apparence à chaque saison. « Si lui le fait, pourquoi pas moi ? » se demande Gaston, les pieds sur le pouf du salon.

En échange de contrats virilement juteux, d’autres dieux du stade se prêtent au jeu de la pose et motivent les hommes à s’habiller, voire à se déshabiller. Beckham, toujours lui, s’exposant dans des sous-vêtements pour H&M, a fait grimper la température des clientes (beaucoup de femmes achètent les dessous de leurs compagnons) et, par conséquent, le chiffre des ventes. On a bien sûr reconduit la campagne publicitaire cette année.

Thomas Leblanc, 27 ans, chroniqueur de tendances (twitter.com/thomasleblanc), se réjouit : « Les gars ont finalement compris le pouvoir du vêtement. Quand ta collègue trouve que ton pantalon te sculpte les fesses, tu es sur la bonne voie de l’estime de toi. La sexualité s’avère un mode important de communication. Et sur ce plan, on reste des mammifères, souvent primaires : ainsi, celui qui s’entraîne va porter des t-shirts moulants pour mettre en valeur ses pectoraux. »

D’un autre côté, les trentenaires redécouvrent le costume traditionnel, qu’ils chahutent avec des chaussettes aux couleurs vives, un nœud papillon en guise de cravate et d’autres fantaisies « rien qu’à soi ». Thomas Leblanc fait remarquer que « chez les moins de 35 ans, ce qui compte, c’est le grain d’humour ajouté aux vêtements. L’idée de ne pas être fade ou “plate”. »

Il y a peu, l’homme ne s’ornait que de sa montre et de son alliance. Aujourd’hui, il cède à une orgie d’accessoires : bracelets (parfois deux ou trois par poignet) ; chapeaux (bobs, bonnets, hauts-de-forme) ; pléthore de sacs (à dos, à main, à bride) ; lunettes aux montures voyantes. Pour contrer le vacarme, l’homme sensé rêve d’un peu de calme dans sa vêture. Dans son Traité de la vie élégante (1830), Balzac écrivait : « La brute se couvre, le riche ou le sot se pare, l’homme élégant s’habille. »

« L’élégance, c’est quand tout va de soi : l’ensemble et le détail », annonce Paul Teboul, copropriétaire de la boutique néoclassique L’Uomo, à Montréal. Ce dandy moderne préconise l’achat à vocation durable. « Personne n’est pas assez riche pour ne pas investir dans la qualité. » Il suggère de juger sur trois critères le morceau qui fera de l’usage : la coupe, la matière, la couleur.

Question couleur, les hommes préfèrent le bleu, talonné par le noir, indétrônable symbole d’autorité et de statut. Alors pourquoi, dans la publicité et les reportages de mode, les couleurs s’éclatent-elles à en défier la convention de Genève de l’harmonie ?

Paul Teboul fournit une explication : « La mode que l’on y présente est l’œuvre de directeurs artistiques daltoniens. Car qui mettrait un pantalon rouge et un gilet vert pétard sur une chemise rose buvard ? » Après un défilé, poursuit-il, pas un chroniqueur ne parlera du costume sobre bien coupé, mais tous promouvront le vêtement débridé et importable.

« Chez Holt Renfrew, signale Dany Roussel, les pièces les plus démonstratives sont achetées par une clientèle gaie. » Clientèle essentielle au bon fonctionnement de l’univers de la mode qui, en osant transgresser les codes particulièrement tenaces de la garde-robe masculine, percute les archétypes, provoque les créateurs et les fait bouger.

Préparez-vous, les gars : les messieurs-dames de la mode pour hommes ont annoncé que le bermuda s’imposerait comme « l’immanquable » de 2013, même en version costume — on demande à voir ! Par ailleurs, les collections printemps-été font la part belle au denim (de la casquette aux baskets), aux fleurs, à la couleur aubergine et au pantalon large, genre saroual. Mon père, enterré dans son complet gris foncé, n’aurait pas voulu voir ça !

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