À quel moment l’anecdote n’en est plus une ?

Certaines anecdotes mettent en lumière des problèmes de société. D’autres révèlent… bien peu de choses.

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Bien que le stoïcisme soit en quelque sorte ma marque de commerce (ça, et mes cheveux argentés), il m’arrive de ressentir des émotions à la lecture d’une nouvelle. La chose s’est produite souvent dans les dernières semaines. Je parle de ces nouvelles devant lesquelles notre premier réflexe est de nous dire : « Voyons, ç’a donc ben pas d’allure ! » Il m’est peut-être même arrivé de le faire à voix haute. C’est dire à quel point ça n’avait pas d’allure.

Je parle entre autres du cas de cette infirmière suspendue pour avoir mangé une rôtie (une toast, comme on dit dans le milieu des restos de déjeuners avec des jeux de mots dans leurs noms). Une toast au beurre d’arachides, pour être plus précis. Le dossier s’est même rendu à la période de questions à l’Assemblée nationale, où le ministre de la Santé, Christian Dubé, a dû rassurer l’opposition en déclarant que le « toastgate » était un cas sérieux. Il a assuré que sa « collègue s’[était] occupée de la toast au beurre de pinottes ». Il y a de ces débats plus savoureux que d’autres.

On apprenait le lendemain qu’un autre cas de suspension, à la suite de l’ingestion d’un beigne, cette fois-ci, avait été signalé en 2020. Il a également été question de sanctions pour avoir mangé un morceau de bacon, des frites, pris une gorgée de café, bu du lait au chocolat et, ma préférée, avoir eu l’intention de boire du jus d’orange. Dans le livre de science-fiction Rapport minoritaire, de Philip K. Dick, les policiers du futur sont en mesure d’arrêter les criminels avant qu’ils ne commettent un crime, une technique qu’ont peut-être aussi mise au point les responsables des ressources humaines de nos CIUSSS.

Au premier abord, il s’agit assurément de sanctions qui n’ont « pas d’allure ». Mais encore aujourd’hui, deux semaines après ces révélations choquantes, je n’arrive pas à déterminer si l’on a affaire à un problème systémique ou si ce sont des exemples isolés de cadres zélés. Peut-être aussi que le contexte nous échappe et qu’on parle ici d’employés difficiles ou de relations de travail qui auraient tourné au vinaigre. Est-ce que notre système de santé a un problème de jugement ? Je ne saurais dire après avoir lu ce qui s’est écrit à ce sujet.

J’ai eu le même réflexe de dégoût devant la nouvelle de cet homme qui vit ses derniers jours et à qui l’on offre des nouilles au jus de tomate (des fusilis, pour être plus précis) ou une assiette composée d’une tranche de jambon, de riz blanc et de carottes en dés. Pas vraiment ce qu’on a en tête lorsqu’on imagine ce qui constituera notre dernier repas. Ça m’a fâché jusqu’à ce que je tombe sur une entrevue avec la nutritionniste de l’établissement en question. Elle faisait face à un animateur un peu trop « crinqué » qui se rappelait que sa mère avait mal mangé lors d’un séjour à l’hôpital. Il y avait donc non pas une, mais deux anecdotes à ce sujet. Calme et posée, la nutritionniste a expliqué qu’il s’agissait d’une personne ayant plusieurs allergies et un régime très restreint. À l’écouter, il était bien évident qu’on était en présence d’un cas d’exception. Ce n’en est pas moins révoltant, mais c’est rassurant de comprendre que ce n’est pas la norme.

À l’inverse, le délit de fuite qui a coûté la vie à une jeune fille la semaine dernière à Montréal et qui m’a choqué au plus haut point (c’est une façon polie de dire que j’ai sacré) ne relève absolument pas des faits divers. Même si j’ai pu lire ou entendre certains polémistes évoquer l’anecdote dans ce cas, il n’y a aucun doute qu’il s’agit d’un problème plus large. On sait comment aménager des quartiers pour les gens qui y habitent plutôt que pour ceux qui y transitent, mais les changements sont lents. Près de 1 400 piétons ont été happés dans l’arrondissement de Ville-Marie depuis 10 ans, et la rencontre entre une voiture et un piéton est rarement à l’avantage de ce dernier. Il en va de même dans l’opinion publique : l’automobiliste a encore une très grande influence sur les choix d’aménagements.

Une anecdote peut être révélatrice comme elle peut être trompeuse, et certaines personnes qui ont un « agenda » savent s’en servir pour susciter des réactions. Seulement, quand une anecdote prend le dessus sur l’actualité, il est difficile de mettre les freins et de faire une pause pour se demander si l’histoire en question est révélatrice. Crier que « ç’a donc ben pas d’allure » est une réaction justifiée, mais parfois, il vaut mieux attendre d’avoir fait le tour du sujet avant de se lancer.

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La brigadière de mon quartier s’est fait accrocher par le miroir d’un chauffard qui a tourné à droite sans faire son arrêt et en empiétant sur le trottoir où elle se trouvait. Elle m’a raconté que c’était la quatrième fois qu’elle se faisait frapper dans l’exécution de son travail.

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… « On sait comment aménager des quartiers pour les gens qui y habitent plutôt que pour ceux qui y transitent, mais les changements sont lents » …
Ça me surprend toujours de voir que les municipalités prennent autant de temps à agir quand vient le temps d’améliorer la sécurité de leurs citoyens. Les solutions, pour ces cas spécifiques d’aménagement urbain, semblent pourtant simples et peu coûteuses. Il faut juste le faire comme il se doit. Et je ne pense pas que ce soit le genre de dossier qui cause des débats éternels dans les conseils d’arrondissement.

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