Adoptez un introverti !

Les introvertis sont mal compris… et ils ont bien de la difficulté à faire en sorte que ça change. Notre collaborateur Olivier Niquet, fier membre de ce groupe discret, se fait leur porte-parole dans un ouvrage à la fois drôle et instructif à paraître le 5 avril. Extrait. 

Paul Ducharme, montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

L’aura de mystère que je dégage (oui, c’est un euphémisme) fait que certaines personnes sont incapables de me circonscrire, alors que d’autres m’acceptent dès qu’ils m’entendent ne pas leur parler. Ces gens qui n’arrivent pas à me lire pensent probablement que je les juge en silence — une hypothèse que je ne nierai pas, même si je ne pense pas juger plus que d’autres. L’introverti n’a pas le monopole du jugement d’autrui.

Comme je ne suis pas porté à aller vers les autres, c’est souvent plus long pour moi de me faire des amis. Pourtant, ce n’est pas que je n’ai pas envie d’aller vers les autres. Au contraire, je passe ma vie à penser à des façons d’aborder les gens ; façons que je ne mets jamais en pratique. C’est d’autant plus compliqué parce que, comme je ne suis pas aussi expressif que d’autres, les gens pensent que je ne m’intéresse pas à leur vie. C’est tout le contraire : je suis attentif, j’enregistre, je suis à l’écoute. À l’inverse, je suis certain que ceux pour qui s’intéresser à l’autre dans une discussion revient à tout ramener à eux ont une bien meilleure réputation en matière de relations sociales que moi. Selon une étude de l’Université du Kansas, il faut environ cinquante heures d’interaction avec quelqu’un pour devenir son ami, quatre-vingt-dix heures pour devenir son bon ami et au moins deux cents heures pour devenir son meilleur ami. Au rythme où j’interagis avec les gens, à coups de trente secondes par-ci, trente secondes par-là, il faut avoir beaucoup de patience pour m’adopter.

Pourtant, j’ai tendance à bien m’entendre avec les personnes extraverties. Il y a un mème qui circule dans le Dark Web de l’introversion et qui présente un graphique circulaire. Le titre : « Comment les introvertis se font des amis. » Sur le graphique, une petite pointe bleue représentant environ cinq pour cent du cercle, avec la légende suivante : « Un chien compte pour un ami. » Le reste du graphique, coloré en orange, a pour légende : « Un extraverti le trouve et l’adopte. » C’est drôle parce que c’est vrai. J’ai été adopté par plusieurs extravertis. C’est que j’ai une très bonne écoute, ce qui plaît particulièrement à ceux qui souffrent d’incontinence verbale et qui apprécient un public captif. J’ai même une certaine tendance à attirer les gens plus exubérants. J’ai toujours entretenu des amitiés avec des gens plutôt bruyants : des comédiennes intenses, des artistes trop chaleureux, des TDAH attachants. Entre autres parce qu’ils sont divertissants, mais aussi parce qu’ils ont une certaine aisance à se lier d’amitié, ce qui me rend la tâche beaucoup plus facile.

Selon Jennifer B. Kahnweiler, autrice du livre The Genius of Opposites: How Introverts and Extroverts Achieve Extraordinary Results Together, l’histoire est remplie de duos extravertis/introvertis qui ont fait des choses grandioses. Elle donne comme exemple Franklin Delano Roosevelt et Eleanor Roosevelt, Mick Jagger et Keith Richards ou Mark Zuckerberg et Sheryl Sandberg. On pourrait aussi ajouter Guy Carbonneau et Chris Nilan ou Bobino et Bobinette. Selon Kahnweiler, les introvertis voient les extravertis comme des gens qui parlent sans réfléchir, qui utilisent trop de mots, qui ont peu d’écoute et qui sont centrés sur eux-mêmes. Les extravertis, eux, sont exaspérés par les introvertis qui, selon eux, sont lents à répondre, manquent d’émotion et sont peu impressionnés par leurs réussites sociales. Ils ne comprennent pas le besoin des introvertis d’avoir des moments de solitude. Pourtant, on peut tirer profit de la complémentarité de ces deux types de personnalités pour mener à bien des projets et apprendre de la façon d’agir de son « complément ».

Ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « le fieffé virus » a fait ressortir l’importance de cette complémentarité. On dit que les introvertis ont été mieux à même de « survivre » à la solitude du confinement que les extravertis. Il ne fallait pas la tête à Papineau pour le deviner. Le professeur Arthur C. Brooks de la Harvard Kennedy School a tenté, dans le magazine The Atlantic, de dresser une liste de ce que les introvertis peuvent apprendre des extravertis, et vice-versa, en temps de confinement. Selon lui, les introvertis devraient s’inspirer du plaisir qu’ont les extravertis à parler de leur futur et de leurs projets à tout le monde. Ce serait une bonne façon de rêver au monde d’après. C’est vrai que j’ai tendance à ne pas parler de mes projets avant qu’ils se concrétisent. Je veux éviter l’humiliation de devoir annoncer mes échecs. Ceci révèle sans doute qu’il y a une part d’égo à mon introversion. L’extraverti prendra le risque de l’humiliation, pas moi. Les extravertis auraient dû, quant à eux, profiter de la pandémie pour entretenir leurs amitiés profondes. En temps de crise, il vaut mieux avoir quelques amis très proches que plusieurs connaissances que l’on entretient parfois simplement dans la perspective d’un gain social.

Il reste que mes deux plus grandes réussites sont le fruit de cette coopération. Ma famille, en premier lieu : vous ne croiriez pas à quel point mes enfants sont merveilleux (oui, plus que les vôtres). Ma carrière professionnelle est aussi le fruit de ce genre de maillage. Jamais je ne ferais le travail que je fais si je ne m’étais pas allié à des extravertis qui savaient beaucoup mieux que moi comment vendre et dynamiser nos projets. Ce maillage devrait inspirer les chefs d’entreprises et les politiciens.

Les rois du silence : Ce qu’on peut apprendre des introvertis pour être un peu moins débiles et (peut-être) sauver le monde (Les éditions de Ta Mère)

En librairie le 5 avril 2022

Extrait reproduit avec l’autorisation de l’éditeur

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Monsieur Niquet a fait de l’enfilage des mots pour faire un vide palpable de l’absence un art. Presque de la poésie. Presque de la philosophie. De la niquetterie.

Je crois que c’est de lui que je vais le plus m’ennuyer lorsqu’il n’y aura plus La soirée est encore jeune.