L’affaire Turcotte

Aucune autre affaire n’a autant retenu l’attention au cours de la dernière décennie au Québec. Un livre en raconte les dessous.

Illustration: Paule Thibault
Illustration: Paule Thibault

Sept années après les tragiques événements, bien des gens peinent à comprendre comment un médecin jusque-là sans histoire a pu tuer ses deux enfants de trois et cinq ans… Dans le livre L’affaire Turcotte, la journaliste de L’actualité Catherine Dubé reconstitue trois ans d’enquête. De ses dizaines d’entrevues avec des juristes et des psychiatres, de sa lecture de centaines de pages de documents, de ses heures en cours de justice ou interviewant la mère des victimes, Catherine Dubé tire un document troublant de vérité sur un drame qui hantera longtemps notre mémoire collective. Et qui pourrait bien connaître un nouveau chapitre, puisque Guy Turcotte a porté en appel le verdict de culpabilité de son deuxième procès. Voici des extraits de son livre, qui paraît le 8 avril.


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Une femme en quête de vérité

La langue française n’a pas de mot pour décrire la réalité de cette femme. Si Isabelle Gaston avait perdu ses parents, elle serait orpheline. Si elle avait perdu son mari, elle serait veuve. Mais elle a perdu ses enfants, tués par leur père, l’ex-cardiologue Guy Turcotte.

Photo: Graham Hughes/La presse canadienne
Photo: Graham Hughes/La presse canadienne

Et son cauchemar n’a pas de nom.

La nuit du 20 au 21 février 2009, Guy Turcotte a non seulement poignardé sauvagement leurs deux bambins de trois et cinq ans. Il a aussi tué une partie de l’identité d’Isabelle Gaston. « Je ne suis plus mère. Ça me fait mal de dire ça, mais dire le contraire, ce serait me mentir à moi-même », me confie-t-elle en cette journée de mars 2013, en me fixant de ses yeux marron, les traits tirés par la fatigue. Les larmes embuent son regard.

Le soleil entre généreusement par les grandes fenêtres de la salle à manger de sa maison de Prévost, dans les Laurentides. Je côtoie Isabelle Gaston depuis maintenant trois mois, témoin attentive de sa quête de justice. C’est la première fois qu’elle laisse libre cours à sa peine en ma présence, plongeant dans un monde où je ne dois pas l’accompagner.

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Qui est Guy Turcotte ?

« Traits obsessionnels, dépendants et évitants », « traits narcissiques édulcorés », « une certaine immaturité »…

La personnalité de Guy Turcotte a été analysée, décortiquée, scrutée au cours des dernières années. Plus d’une quinzaine de psychiatres et de psychologues ont traité ou évalué l’ex-cardiologue. Certains ont eu pour tâche de lui prescrire des médicaments pour stabiliser son état. D’autres de donner devant le tribunal leur avis sur son état mental ou sa dangerosité.

Guy Turcotte, à gauche, et Me Pierre Poupart, le 6 décembre, 2015. (Photo: Peter McCabe/La Presse Canadienne)
Guy Turcotte, à gauche, et Me Pierre Poupart, le 6 décembre, 2015. (Photo: Peter McCabe/La Presse Canadienne)

Ils ont produit quantité de notes et de rapports, dont beaucoup ont été déposés en preuve à différents moments du processus judiciaire ou rédigés pour étayer des décisions. Ceux que j’ai obtenus font, ensemble, au moins 180 pages.

La lecture de ces documents permet de plonger dans la psyché de cet homme en apparence ordinaire devenu, du jour au lendemain, un tueur. […]

Quand il s’est présenté devant les commissaires pour demander sa libération, trois ans s’étaient écoulés depuis la funeste nuit, et Guy Turcotte n’avait pas cherché à comprendre comment il en était arrivé là. Il n’avait pas entrepris de thérapie et avait même refusé une consultation avec un expert en filicide — un mot savant pour désigner le meurtre de ses propres enfants.

Il a expliqué aux commissaires que la mort lui avait d’abord semblé sa seule option, puisqu’il n’était « pas capable de vivre » avec ce qu’il avait fait. Il a tenté de se suicider en novembre 2009, alors qu’il attendait son premier procès au centre de détention de Rivière-des-Prairies : il avait conservé les comprimés de Rivotril (un médicament contre l’anxiété) qu’il recevait chaque jour et en a avalé 65 d’un coup.

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Le malaise des psy

Les joutes auxquelles se livrent les experts psychiatres en salle d’audience font grincer des dents au sein même de la profession.

« Les expertises devraient être utilisées pour éclairer la Cour sur un sujet précis, pas comme élément de stratégie pour l’une ou l’autre des parties ! » clame la Dre Karine Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ). […]

Dès son entrée en poste, en 2013, la Dre Karine Igartua a tout fait pour éviter que le travail des psychiatres ne soit détourné à des fins partisanes. Elle a d’abord sondé ses 1 036 membres pour savoir lesquels avaient déjà fait des expertises et dans quelles conditions — 154 psychiatres agissant à titre d’experts ont rempli le sondage en ligne mené par Léger.

Le tiers d’entre eux ont signalé s’être déjà fait demander de modifier leur rapport par la personne qui leur avait confié le mandat d’évaluation. Dans 53 % des cas, les modifications demandées ne nuançaient l’opinion du psychiatre que de façon minimale ; dans 36 % des cas, elles portaient sur la structure du rapport. Était-ce parce que le rapport ne répondait pas aux standards établis ? Possible. « En inversant des paragraphes, on peut aussi donner plus de poids à un argument qu’à un autre », s’inquiète la Dre Igartua.

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Le Collège et le Barreau ont-ils fait leur boulot ?

Debout derrière son lutrin, devant un parterre de journalistes et de caméramans, le Dr Charles Bernard, président-directeur général du Collège des médecins du Québec, s’apprête à prendre la parole. Les médias ont été conviés dans une salle de conférences d’un hôtel du centre-ville de Montréal en cette matinée d’octobre 2014 pour le dévoilement d’un rapport fort attendu. Un comité formé de cinq avocats et de cinq médecins s’est questionné pendant plus d’un an pour tenter de mieux encadrer l’utilisation des témoins experts devant les tribunaux.

Guy Turcotte se tient à l'abri des regards dans une petite pièce à l'écart de la salle d'audience, lors d'une pause au cours de son deuxième procès, à l'automne 2015, au palais de justice de Saint-Jérôme. À droite, ses avocats, Pierre et Guy Poupart, et leur assistante. (Photo: Ivanoh Demers/La Presse
Guy Turcotte se tient à l’abri des regards dans une petite pièce à l’écart de la salle d’audience, lors d’une pause au cours de son deuxième procès, à l’automne 2015, au palais de justice de Saint-Jérôme. À droite, ses avocats, Pierre et Guy Poupart, et leur assistante. (Photo: Ivanoh Demers/La Presse

Le Collège des médecins et le Barreau du Québec, les deux ordres professionnels chargés de surveiller les médecins et les avocats, ont en effet convenu d’unir leurs efforts, puisqu’ils sont de plus en plus souvent interpellés sur cette question. Des dirigeants cravatés des deux organismes sont assis à la longue table contiguë au lutrin, devant un fond de scène frappé des logos des organismes, déployé le temps de la conférence de presse.

Personne ne le dira tout haut, mais les sorties publiques répétées d’Isabelle Gaston sur les travers des expertises médicolégales ont fini par semer le doute dans la population, et les deux ordres professionnels souhaitent montrer qu’ils font leur travail. Les reportages de plus en plus nombreux sur la question, dont « Les dessous de l’affaire Turcotte », publié dans L’actualité en juillet 2013, ont aussi contribué à faire bouger les choses.

Le Dr Bernard le reconnaît, son organisme a été amené à faire cette réflexion en partie à cause d’un « certain nombre de procès retentissants où le travail des experts a été critiqué », une allusion à peine voilée au premier procès de l’ex-cardiologue.

Mais c’est aussi l’augmentation de près de 20 % en un an des plaintes à l’endroit de médecins experts qui a sonné l’alarme, révèle le Dr Bernard.

L’affaire Turcotte – Les dessous de la saga judiciaire de la décennie. Livre disponible en librairie (édition papier) dès le 8 avril et en version numérique.

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