Affronter les tabous

Comment parler de l’attentat contre Charlie Hebdo aux jeunes des écoles multiethniques de Montréal ? Des enseignants se mouillent.

Photo © Mathieu Rivard
Photo © Mathieu Rivard

Le fond d’écran d’ordinateur de Guillaume Lambert est non orthodoxe pour un enseignant d’éthi­que et culture religieuse. Projetée sur le grand écran de sa classe, à l’école secondaire Cavelier-De LaSalle, à Mont­réal, l’image paraît encore plus grotesque : un Jésus géant détruit des soucoupes volantes à l’aide des rayons laser qui lui sortent des yeux.

« C’est un blasphème », dit l’enseignant de 38 ans, un grand chauve à l’œil espiègle. « L’image rit des pouvoirs miraculeux de Jésus. Pourtant, personne n’a réagi. Pourquoi ? »

Le ton est donné. Il n’y aura pas de tabous ce matin avec ses élèves de 5e secondaire, nommés Mendoza, Plourde, Zhang ou Singh, dignes représentants de la mosaïque multiculturelle de leur école. Une semaine après les attaques qui ont fait 17 morts à Paris le 7 janvier, dont 8 collaborateurs du journal satirique Charlie Hebdo, Guillaume Lambert a préparé un cours entier sur le sujet. Et il n’hésite pas à mettre le doigt dans la plaie.

« Monsieur, pourquoi les religieux ne font pas juste suivre leur religion, peu importe ce que les gens de l’extérieur vont dire ? Ça ne change rien dans leur vie, lance Junior Jesse Gatete.

— C’est ce que la plupart font. Les fondamentalistes sont une petite fraction. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier.

— On a le droit de critiquer la critique aussi, interjette Dan Benatar, un autre enseignant d’éthique qui assiste au cours de son collègue.

— On peut même caricaturer les caricaturistes, renchérit Guillaume Lambert.

— Ça n’a plus de fin ! s’étonne Ludovic Charrette-Gagnon.

— C’est la beauté de la liberté d’expression et de la démocratie, répond son prof. Pourquoi c’est important d’accepter la critique ? Parce que grâce à ces remises en question, on a changé nos valeurs, nos lois, la société tout entière, poursuit-il en citant l’avancée des droits des femmes et l’abolition de l’esclavage. Si on ne remet rien en question, on n’évolue pas. Et en tant qu’individus non plus. Avec le feedback des autres, on s’assouplit. C’est en rencontrant des gens différents qu’on devient des personnes plus complètes. »

Pendant une heure, ils jongleront avec cette matière explosive : le respect de la différence dans une main, la liberté d’expression dans l’autre et, entre les deux, en suspension, la délicate question de savoir si on peut se moquer impunément du prophète — ou du messie — du voisin. Irrévérencieux mais pleins de doigté, Lambert et son comparse Benatar ne reculent devant aucune boutade pour nourrir la discussion. Pourquoi les fondamentalistes ont-ils peur de la liberté ? Si je me présente au Centre Bell vêtu d’un chandail des Bruins, est-ce un blasphème ? Et si je me fais tabasser, est-ce que je le mérite ? Quand Charlie Hebdo dessine Mahomet disant « c’est dur d’être aimé par des cons », qui sont les « cons » ? Peut-on caricaturer des Juifs dans un camp de concentration ? La religion fait-elle la promotion de la violence ? C’est ainsi que les deux profs combattent les intégrismes. « Déconstruire des systèmes de pensée rigides, me dit Guillaume Lambert, ça passe par les nouvelles générations. »

Ils disent n’avoir entendu aucun élève excuser le terrorisme dans la foulée des attentats du 7 janvier. Il y a cependant eu des « mais », des bémols troublants auxquels il a fallu répliquer. « Des choses comme : “Ils ne méritaient pas de se faire tuer, mais… on ne devrait pas pouvoir faire ce genre de dessins, ils ont couru après”, rapporte Dan Benatar. J’ai débattu beaucoup avec certains élèves. Je suis allé jusqu’à dire : “Dans ton livre sacré, il y a des passages qui m’insultent moi, en tant que non-croyant. Est-ce qu’on devrait interdire ton livre sacré ? Ben non ! Toi, t’as le droit de croire ce que tu veux. Mais moi aussi, j’ai le droit de dire ce que je veux.” »

La tragédie de Charlie Hebdo a eu un effet inattendu à l’école Cavelier-De LaSalle : faire sauter les tabous. Pour la première fois, les profs se sont permis de montrer les caricatures de Mahomet au grand jour. « Il y a quelques années, dans mon cours, j’avais caché la face du Prophète, me dit Dan Benatar. Par peur de choquer, pour ne pas avoir de plaintes de parents. Cet événement-là a dissipé cette gêne. » Et les jeunes qui s’en offensent ? On doit les laisser s’exprimer, estime la directrice, Julie Lavigne. « Sinon, il peut y avoir en sourdine des montées de tensions. Ils ont le droit d’être heurtés. On écoute ce sentiment, on le met en perspective, mais après il faut le reprendre. Souligner que même si des gens ont été heurtés, rien ne justifie le meurtre. »

Ce n’est pas tout le monde qui ose s’aventurer dans pareil champ de mines, cons­tate Sivane Hirsch, professeure de sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières et spécialiste des « questions socialement vives », comme on dit dans son jargon. « Les enseignants ont souvent très peur de ces moments-là. Ce ne sont pas toutes les directions d’école qui sont aussi ouvertes, et ce ne sont pas tous les enseignants qui con­sidèrent que ça fait partie de leur job. Certains voudraient en parler, mais ne sentent pas qu’ils en ont la légitimité. » Laissés à eux-mêmes pour désamorcer d’éventuelles crises, les uns se taisent, les autres se dépatouillent avec les moyens du bord. À l’école secondaire Pierre-Laporte, à Mont-Royal, l’enseignante d’arts plastiques Pascale Bouchard a fait dessiner à ses élèves des caricatures de leur cru sur le crayon et la liberté d’expression. Mais elle s’est trouvée bien démunie pour répondre aux cris du cœur des jeunes, notamment ceux de confession musulmane. « Je n’avais pas d’outils. J’aurais aimé que la direction nous rassemble d’urgence. Il n’y a rien eu de la commission scolaire, outre le slogan “Je suis Charlie” publié sur sa page Facebook. Ça ne me dit pas quoi faire avec mes jeunes. C’est trop important pour qu’on nous laisse nous débrouiller. Le risque de gaffer est trop grand. »

Le ministère de l’Éducation ne serait pas d’une grande aide sur ce plan, selon Sivane Hirsch : les responsables du programme d’éthique et culture religieuse, notamment, encouragent une « orientation plus théorique », et préfèrent que les profs se tiennent loin des sujets d’actualité.

Le dialogue n’a pas toujours été aussi serein à l’école Cavelier-De LaSalle. On y trouvait auparavant davantage de ségrégation ethnique et de conflits entre les groupes. Mais l’établissement a pris cet enjeu à bras-le-corps et a entrepris de repenser la cohabitation des cultures. « Je ne suis pas sûre qu’on aurait abordé ces sujets avec la même aisance il y a cinq ans, observe la directrice, Julie Lavigne. Ce qui a changé ? On ne se positionne plus comme “nous autres” et “eux autres”, mais comme une microsociété. On a travaillé beaucoup sur l’identité collective, les valeurs communes. Et ça assainit le climat interethnique. » Les traditionnelles semaines arabe, latino ou noire honorant chaque communauté, par exemple, ont été remplacées par un « festival du nous » célébrant le métissage. L’initiative a vu le jour dans le cadre d’un vaste chantier de réflexion sur le « vivre-ensemble en français », que la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys a démarré en 2012.

Depuis l’an dernier, dans la cafétéria, le mot « nous » trône en grosses lettres noires sur un fond multicolore. Cha­que couleur symbolise l’une des sept valeurs québécoises qu’un comité d’élèves avait été chargé de répertorier, dont l’égalité des sexes, la langue française, le respect de la diversité et, en rose fuchsia, la liberté d’expression. Jeunes et enseignants ont été invités à choisir la valeur qui leur tenait le plus à cœur, et un carré de la couleur correspondante a été inséré dans la mosaïque en leur nom.

Quand on observe cette fresque de plus près, une chose saute aux yeux : toutes les teintes y figurent en parts plus ou moins égales. Le fuchsia y compris.

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Je suis totalement d’accord avec M. Lambert qui a été un de mes professeurs préférés dans un école qui a fait partie de moi pendant 4 ans. Je suis d’avis que rien ne peut motiver quelqu’un de tuer un être humain. En ce moment je ne suis pas en train de parler en tant qu’un musulman, mais bien en tant qu’un être humain parce que je suis né en tant qu’être humain avant d’être un musulman. Je trouve que le plus frustrant n’est pas la crime ou les criminelles et leurs motivations, le plus frustrant est bien le fait que la religion Islam est mise en sous d’une grande microscope dans les yeux des réseaux sociaux et les médias (télé , journaux,…) pourquoi cette religion en particulier est toujours mise en question? vous avez parlé de feedback pour améliorer les religions, mais pourquoi on n’entend presque jamais parler de Judaïsme par exemple? Pourquoi quand un musulman commet une crime, la seule raison est toujours pour défendre sa religion? Pourquoi les musulmans n’ont pas le droit d’avoir des raison personnelles pour motiver leurs crimes? Pourquoi la plupart des terrorismes sont toujours tués par les policiers avant de passer devant la justice? Pourquoi toutes les preuves contre eux ne sont que des messages enregistrées ou des vidéos? Pourquoi on ne peut jamais les entendre parler et s’exprimer devant nous? Pourquoi les crimes des musulmans circulent pendant des jours sur les réseaux sociaux et les médias? Par contre quand des musulmans innocents sont tués, les médias ne peuvent pas consacrer plus que dix minutes pour en parler ou plus qu’une demi page pour expliquer leurs histoires. Je vous donne une exemple les trois étudiant qui ont été tués par balles aux États-Unis la semaine dernière, cette actualité est à peine passer sur la télé et en plus les réelles motivations du terreur sont encore une mystère, qui est un peu bizarre parce que quand des musulmans tuent, leurs motivations sont dévoilées rapidement. Si je vous demande vous les lecteurs qu’est ce que vous savez sur les crimes envers les musulmans au centre d’Affriqué, je ne suis pas mal sûr que la majorité d’entre vous vont dire quelles crimes ! qui est certainement pas de votre faute, mais les musulmans dans ces pays sont en train de se faire couper, brûler et manger par des groupes anti-musulmans. Est-ce que on a déjà vu cette nouvelle passer sur la télé ? certainement pas ! Il y a quelque chose que se passe derrière les coulisses. On a arrêté de entendre parler de la terrorisme pour un bout de temps, ce temps qui nous a laissé se concentrer sur créer et construire la diversité dans notre société et là une nouvelle groupe s’est dévoilée pour prendre la relève de la terrorisme! vous ne trouvez pas ça étrange? Il y a certainement des gens qui veulent pas que toutes les religions vivent en paix ensemble, il y a des gens qui veulent créer ou pour mieux dire recréer la peur des musulmans. Une crime est une crime que ce soit commet par un musulman ou un pape, elle restera toujours une crime qui ne peut pas être pardonner, mais venez pas me dire que les deux individus qui ont fait les attaques de Charlie Hebdo ont fait ça pour défendre leur religion ou leur prophète, ces individus qui ont vécu leurs vies dans des prisons ne peuvent pas parler et réagir en tant que des musulmans.

Bonjour ,je veux saluer votre approche et souhaite qu’elle se répande . Votre propos éclaire autant vos lecteurs que vos élèves .Vous êtes des bâtisseurs de paix et Ca me réconcilie moi même avec le monde . Merci

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