Afghanistan : le retour des guerriers

Aller au front change une vie. À quel point ? Cinq soldats qui ont fait la guerre en Afghanistan témoignent de leurs épreuves, de ce qu’ils ont appris sur eux, le Québec et l’existence humaine.

Afghanistan : le retour des guerriers
Photo : D.R.

Adjudant Ghislain Morin, 39 ans,
déployé en 2004 et 2007

L’impuissance. La culpabilité. Depuis que Ghislain Morin est revenu d’Afghanistan, en mars 2008, ses démons intérieurs ont pris les commandes de ses rêves. Il revoit en boucle les images des soldats dont il avait la responsabilité, pris de panique après l’explosion d’une bombe artisanale qui a soufflé leur convoi sur une route poussiéreuse de Kandahar.

C’était le 30 décembre 2007. L’adjudant Morin avait convaincu ses patrons de ramener les 35 gars de sa troupe à la base principale de Kandahar, où ils pourraient profiter d’un peu de confort au jour de l’An, après deux mois passés dans les bases d’opérations avancées. « Si je n’avais pas demandé ce changement d’itinéraire, le convoi n’aurait pas sauté sur cet engin de mort », dit-il.

Le chauffeur du véhicule blindé léger, Jonathan Dion, est mort sur le coup. Le meilleur ami de l’adjudant Morin, Jérôme, a subi 13 fractures, ajoutant son nom à la liste des 1 500 militaires canadiens blessés depuis le début du conflit. « Avant notre départ pour Kandahar, à l’aéroport, j’ai dit à la mère de Jonathan que je prendrais soin de son petit gars… »

Ils sont plus de 1 700 Canadiens à avoir souffert de pro­blèmes de santé mentale depuis leur retour de mission. L’adjudant Morin, lui, est victime du syndrome de stress post-traumatique. « On est des durs dans l’armée. On est un peu machos. J’ai refusé pendant des semaines de voir la réalité en face. »

La psychologue est entrée dans sa vie après un voyage de pêche avec son fils de 15 ans et sa fille de 11 ans. « J’étais exé­crable. J’ai dit : « C’est assez. » Je ne voulais pas que pour eux, les conséquences de la mission soient sans fin. »

Depuis, l’adjudant Morin va mieux. Au point d’être devenu coor­donnateur du programme de Soutien social – blessures de stress opérationnel (SSBSO) à la base de Valcartier. Il sensibilise les militaires aux troubles psychologiques et les encourage à aller chercher de l’aide. « Ma vie a changé. L’épreuve est difficile. Mais si je peux aider d’autres gars à mieux vivre, tant mieux. »


Adjudant-chef Jean Guillemette, 52 ans, déployé en 2004 et 2009

Après 33 ans dans les Forces canadiennes, Jean Guillemette en a eu assez. Le 28 septembre dernier, il a accroché ses médailles. Comptable de formation, l’ex-militaire met aujour­d’hui son savoir-faire au profit d’une PME de Senneterre, en Abitibi, où il est contrôleur financier.

Comment Jean Guillemette a-t-il convaincu son employeur, Modulabec, de lui faire confiance ? « Ç’a été assez facile ! Avec tout ce que j’ai vécu dans ma vie, j’ai une expérience rare. Je suis flexible, capable d’affronter des imprévus, et le travail ne me fait pas peur. »

Les missions dangereuses comme celle de Kandahar, où son camp était attaqué régulièrement, l’ont forcé à croire au destin, dit-il. « Chaque fois que les gars sortaient du périmètre sécurisé du camp, je priais Dieu de les protéger. On dirait qu’en situation de stress on se remet à croire en une force supérieure, peu importe sa religion. On apprend à croire au destin. J’applique ça à ma nouvelle vie. Je fais confiance. » (Photo : Guillemette.JJ)

 


 


Majore Catherine Déri, 38 ans,
déployée en 2007 et 2009

L’Afghanistan, c’est le Moyen Âge. Pas seulement en raison de l’extrême pauvreté et de la désuétude des infrastructures. « Le rapport au temps des Afghans est différent du nôtre. Les Canadiens sont obnubilés par l’efficacité et la rapidité. Pas les Afghans », raconte la majore Catherine Déri, officière de logistique.

Les travaux mis en branle par le Canada sont nombreux dans la région de Kandahar : construction d’écoles, de puits, de systèmes de pompage, réfection de routes… Ils prennent trois ou quatre fois plus de temps à se réaliser là-bas qu’au Québec, dit la majore Déri.

Le manque de moyens des entrepreneurs afghans y est pour quelque chose, mais la culture locale aussi. « Le lien de confiance est important pour les Afghans. Avant que les sages du village acceptent de lancer un projet avec toi, ils veulent te connaître. Ils parlent de leur famille, ils posent des questions sur la tienne, ils veulent boire du thé avec toi. Ensuite, ils vont en discuter entre eux. Tout ça peut prendre deux ou trois mois. C’est la moitié de ton passage là-bas ! »

À son retour, la majore a été frappée par la frénésie des gens qui pianotent sur leur iPhone et mettent à jour leur page Facebook toutes les heures. « C’est la même planète, mais deux mondes totalement différents. On est chanceux au Canada et on ne s’en rend pas compte. En Afghanistan, il n’y a pas de démocratie, pas de magasins, pas d’argent. Les Afghans sont en guerre depuis 25 ans. Et on voudrait qu’une mission de quelques années transforme ce pays aussi vite qu’on envoie un message sur Twitter. Les gens connaissent mal l’Afghanistan. Ce n’est pas réaliste. » (Photo : D.R.)


Major Mario Couture, 44 ans,
déployé en 2006 et 2009

En novembre 2009, lorsque le major Mario Couture revient chez lui, à Halifax, après six mois d’entraînement et neuf mois de mission en Afghanistan, il ne se doute pas du choc qui l’attend. « Ma femme en avait assez de cette vie de fou. Elle ne voulait plus supporter les départs, les changements de base tous les trois ans, l’attente du conjoint, qui risque sa vie. Betty m’a annoncé que c’était fini », raconte-t-il.

À chaque gala, cérémonie de remise de médailles et autres rassemblements militaires, les soldats remercient avec insistance leur femme ou leur mari et leurs enfants. « Ce ne sont pas des paroles en l’air. La vie de militaire n’est pas faite pour tout le monde et c’est aussi vrai pour les conjoints », dit Mario Couture, officier d’affaires publiques qui s’est enrôlé à l’âge de 17 ans. Il a servi en Bosnie et en Afrique à plusieurs reprises. « L’Afghanistan a fait déborder le vase. Cette mission a eu raison de mon mariage. »

Jamais depuis la guerre de Corée, il y a un demi-siècle, les soldats canadiens n’ont pris part à une mission aussi dangereuse que celle de l’Afghanistan. « Le stress est total. Des bombes explosent presque tous les jours. Des avions et des hélicoptères décollent à toute heure dans un vacarme incroyable, ce qui rend le sommeil difficile. On perd des amis au combat. D’autres sont blessés. Par nos coups de fil et nos courriels, nos proches vivent aussi cette angoisse. Être soldat, ça impose des sacrifices à toute la famille », dit Mario Couture, qui a deux fils de 11 et 13 ans.

Ses deux passages sur le front afghan et sa rupture ont remis certaines valeurs à l’avant-plan. « Je dis plus souvent à mes amis que je les aime. J’essaie de passer plus de temps avec eux et avec mes garçons. On a un peu oublié l’être humain dans notre société de consommation. »

Est-il en colère contre cette mission afghane qui lui a coûté si cher ? « Pas du tout. Notre travail là-bas est important. » La société québécoise, dit-il, a du mal à comprendre que sa plus grande richesse, la sécurité, vient parfois avec des sacrifices. « Les gens disent que ce n’est pas notre guerre, mais les terroristes qui ont frappé les États-Unis se sont entraînés en Afghanistan. Le Canada aussi peut être visé. » (Photo : D.R.)


Capitaine Jérémie Verville, 25 ans,
déployé en 2009

À son retour du front, en novembre 2009, Jérémie Verville a eu de la difficulté à se reconnaître dans le miroir. « On aurait dit que j’avais vieilli de cinq ans en six mois ! »

Diriger des hommes plus vieux qui craquent sous la pression, qui s’effondrent en pleurs en apprenant la mort d’un ami ou qui sont avisés à distance que leur femme les quitte, il y a de quoi donner quelques cheveux blancs. « Tu as beau avoir reçu un entraînement psychologique, tu ne sais jamais comment tu vas réagir à ces situations avant de devoir y faire face. J’ai fait de mon mieux », dit-il.

Au fil des jours, les soldats se forgent une carapace. « Ce n’est pas humainement normal de vivre toutes ces émotions, alors il y a un filtre qui se crée pour être capable de composer avec la réalité. Parfois, on a l’impression de jouer dans un film. Mais quand tu te fais tirer dessus et que tu ne sais pas d’où ça vient, tu reviens sur terre. Ce n’est plus une mission, c’est de la survie. Tu comprends à quel point la vie est fragile. »

Pour faire passer ses émotions, Jérémie Verville tenait un journal dans lequel il écrivait les événements du jour. « Ça me permettait de faire le vide. » (Photo : D.R.)