Aideriez-vous cette enfant?

Pourquoi donnons-nous à certaines causes humanitaires et pas à d’autres ? Paul Slovic, un professeur de l’Oregon, a décortiqué les émotions et les erreurs de jugement qui guident nos décisions.

Pourquoi donnons-nous à certaines causes humanitaires et pas à d’autres ? Paul S
Une enfant d’un petit village kényan, où aucune pluie n’est tombée depuis deux ans. (Photo : Oxfam/CC2.0)

Article original paru en janvier 2012.

La compassion obéit à une drôle de logique. Elle s’emballe pour les grands yeux d’un enfant qui meurt de faim dans la Corne de l’Afrique. Elle nous fait courir des kilomètres ou acheter des pots de yogourt ornés du ruban rose pour la recherche sur le cancer du sein. Pleurer la mort de dizaines de jeunes dans une tuerie en Norvège. Ou celle d’un cheval qui fut champion olympique.

Mais personne ne porte de ruban pour venir à bout des mauvaises conditions d’hygiène, qui tuent plus d’enfants que le sida. Nul n’enfile ses chaussures de course pour les millions de victimes de la guerre civile au Congo. L’être humain est à la fois extraordinairement empathique et monstrueusement indifférent. Pourquoi ?

Paul Slovic, professeur de psychologie à l’Université de l’Oregon, a passé le dernier demi-siècle à disséquer les émotions et les erreurs de jugement qui influencent nos décisions. Ce septuagénaire tente aujourd’hui de comprendre ce qui nous motive à aider les autres. Au cœur de ses recherches : notre faculté, bien capricieuse, de nous émouvoir de la détresse d’autrui.

Ébranlé par les atrocités commises au Rwanda et au Darfour, le chercheur met lui-même ses tra­vaux au service d’une cause : l’urgence, à ses yeux, de créer des institutions qui contraignent la communauté internationale à intervenir en cas de génocide. « Nous ne pouvons pas nous fier uniquement à nos émotions pour nous pousser à agir devant des tragédies de grande ampleur », estime-t-il.

L’actualité a joint le professeur Slovic à son bureau d’Eugene, en Oregon.

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Quel est le meilleur moyen de recueillir des dons pour une œuvre caritative ? Vaut-il mieux faire appel à l’émotion, à la raison, ou à un peu des deux ?

Une victime individuelle, avec un visage et un nom, n’a pas sa pareille pour éveiller la compassion. Des organismes comme Save the Children ont depuis longtemps compris l’intérêt de jumeler un donateur avec un enfant en particulier, plutôt que de solliciter des dons à la cause en général. C’est ce qu’on appelle « l’effet de la victime identifiable ». Les chiffres, eux, peuvent carrément faire obstacle à la compassion !

Au cours d’une expérience, il y a quelques années, nous avons invité des gens à verser quelques dollars pour les enfants souffrant de la faim en Afrique. Un tiers des participants a eu accès à une description et à une photo de Rokia, une fillette du Mali. Un autre tiers a été informé que des millions de personnes sont touchées par la crise alimentaire dans plusieurs pays africains. Le dernier groupe a reçu les deux types d’information.

L’histoire de Rokia a suscité à elle seule bien plus de générosité que le portrait statistique de la situation. Ce qui est troublant, c’est que le récit personna­­lisé a généré des dons nettement moindres lorsqu’il était combiné à des données chiffrées. Ça ne fait plus aussi chaud au cœur d’aider Rokia, semble-t-il, quand on attire notre attention sur les millions d’autres personnes qu’il faudrait aussi secourir.

Ces résultats s’expliquent à votre avis par le fonctionnement de la psyché humaine. Deux types d’opérations mentales seraient en jeu. De quoi s’agit-il ?

Il faut distinguer les intuitions morales des raisonnements moraux. D’une part, nous avons des réactions émotives très rapides qui nous indiquent automatiquement si quelque chose nous semble bon ou mauvais, moral ou immoral. Et nous avons, d’autre part, un mode de pensée analytique plus lent, qui permet de considérer rationnellement pourquoi une situation est juste ou injuste. Mais notre esprit est paresseux et se contente souvent de ses premières impressions.

Notre système affectif a évolué dans un environnement où l’humain était aux prises avec des menaces immédiates contre sa famille ou sa collectivité, pas avec de lointaines atrocités. Ainsi, nos intuitions sont très efficaces pour nous sensibiliser aux souffrances à petite échelle, à proximité, faciles à imaginer. En revanche, nos émotions s’engourdissent devant des tragédies qui se déroulent à grande échelle ou à distance. Nous avons du mal à ressentir la réalité qui se cache derrière des millions de vies.

La communauté internationale s’est mobilisée, l’an dernier, pour renverser le dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Ses victimes étaient pourtant anonymes et éloignées de nous.

L’image ignoble du dictateur a pu faire pencher la balance. De la même façon qu’une victime en particulier éveille davantage notre compassion, on ressent plus de colère envers un agresseur dont on connaît l’identité. Le visage menaçant de Kadhafi est apparu plusieurs fois en couverture de magazines, alors que le président soudanais, Omar el-Béchir, accusé du massacre de centaines de milliers de Darfouris, est presque invisible.

Une récente expérience menée par deux de mes collaborateurs est instructive à ce sujet. Ils ont découvert que les gens punissent plus sévèrement les malfaiteurs qu’ils peuvent identifier – des participants ayant agi de manière égoïste dans un jeu d’argent, par exemple – que ceux qui restent anonymes. L’ex-président des États-Unis George W. Bush a peut-être exploité ce phénomène en attirant l’attention sur un autre vilain célèbre, Saddam Hussein, pour recueillir des appuis en faveur de l’invasion de l’Irak, en 2003.

Vous affirmez que notre sensibilité aux malheurs des autres s’amenuise à mesure que le nombre de gens qui souffrent progresse. À partir de combien de personnes commence-t-on à perdre de la compassion ?

À partir de la deuxième ! Dans l’une de nos études, nous avons demandé de l’argent à des sujets à l’intention d’enfants maliens souffrant de la famine : nous leur avons présenté soit l’histoire de la petite Rokia, soit celle du petit Moussa, ou encore les deux. Les donateurs invités à aider les deux enfants ont été moins généreux que les autres.

Nous semblons avoir du mal à être attentifs à plus d’une entité. Si un groupe de personnes démunies nous apparaît comme une unité – une famille, par exemple -, nous manifesterons plus de compassion à son égard que si nous le voyons comme un ensemble hétéroclite.

C’est ce qu’on appelle « l’effet de la singularité » : la valeur spéciale de l’individu… humain ou animal ! On mobilise parfois des ressources considérables pour une seule bête en détresse. En 2002, des centaines de milliers de dollars avaient été dépensés pour secourir un chien abandonné sur un pétrolier à la dérive, au large d’Hawaï. Si seulement un mignon petit chiot avait été blessé au Darfour, on serait peut-être intervenu…

C’est dire que nous sommes moins susceptibles d’intervenir lorsqu’une tragédie prend de l’ampleur ? Ça paraît absurde !

Pensez à l’argent. Les 100 premiers dollars que vous accumulez ont une grande valeur pour vous, mais une fois que vous êtes millionnaire, gagner 100 dollars de plus ne change pas grand-chose. Il en va de même pour les vies humaines. Une centaine de vies a de moins en moins de poids à mesure que le nombre total de vies en jeu augmente. C’est terrible !

Supposons qu’on vous demande si vous accepteriez de fournir de l’eau potable pour sauver 4 500 vies dans un camp de réfugiés rwandais. Vous serez plus disposé à intervenir s’il est question d’un petit camp que d’un camp très peuplé. Même s’il s’agit dans les deux cas de prévenir 4 500 morts ! C’est ce que révélait une étude que nous avons menée au milieu des années 1990, juste après le génocide.

Un autre volet de cette expérience portait sur le financement d’un nouveau remède pour traiter une maladie mortelle. Les gens étaient prêts à ce qu’on accorde une subvention de 10 millions de dollars si le traitement pouvait sauver 9 000 patients sur 15 000. Mais s’il y avait 290 000 malades, le traitement devait en guérir 100 000 pour mériter la même subvention. Autrement dit, 9 000 vies dans une petite population nous semblent aussi précieuses que 100 000 dans un bassin plus grand.

C’est comme si on raisonnait mieux en pourcentages qu’en nombres absolus…

En effet. Les proportions nous communiquent une émotion plus directement que les chiffres. Une intervention qui pourrait sauver 98 % de 150 vies, par exemple, recueille plus d’appuis qu’une mesure qui en sauverait… 150. C’est ce qu’ont répondu des sujets quand on les a sondés sur l’achat d’un nouvel équipement qui protégerait les passagers d’un avion en cas d’écrasement. Même des taux de 95 %, 90 % et 85 % étaient mieux reçus. Il aurait peut-être fallu insister sur le fait qu’on allait préserver 100 % des 150 vies. Les donateurs sont sensibles à ce genre de certitude : ils aiment savoir que leur geste va permettre de résoudre un problème à 100 %.

Le mouvement du ruban rose, qui amasse des fonds pour la recherche sur le cancer du sein, est l’une des campagnes chouchoutes en Amérique du Nord. Pourquoi ?

Cette campagne attire notre attention sur l’idée que le cancer du sein peut toucher chacun de nous. C’est plus difficile, par exemple, avec la malaria, un mal très grave qui affecte des centaines de millions de personnes, mais auquel on réagit peu, parce qu’il sévit ailleurs sur la planète.

Il faut dire que nous avons une sensibilité particulière au cancer. Lorsqu’on invite les gens à évaluer la mortalité liée à différentes causes, ils ont tendance à surestimer le risque de mourir du cancer plutôt que de maladies plus banales, comme le diabète. C’est un autre de nos travers cognitifs : les choses que nous redoutons nous paraissent plus probables que celles qui nous font moins peur.

Selon les travaux de chercheurs israéliens, on se pense moins susceptible d’être un jour atteint du cancer si on vient de faire un don à la lutte contre cette maladie. Une forme de pensée magique qui profite aux collectes de fonds…

Certaines personnes croient en une sorte de justice universelle qui récompense les bonnes actions et punit les mauvaises. Elles s’imaginent que quelqu’un, quelque part, tient le compte et qu’elles seront pénalisées si elles ne donnent pas. Je doute que les gens ressentent la même chose lorsqu’on les prie de venir en aide aux victimes de génocide. Cela peut seulement fonctionner pour les tragédies auxquelles on s’estime vulnérable.

Les commentaires sont fermés.

Très intéressant article. Merci…. Ça fait un peu peur, hélas…. On y oublie pourtant une dimension primordiale : le sentiment d’impuissance. En ce qui concerne un génocide, ou une crise majeure de réfugiés, ou une pandémie de maldie infectieuse, etc. il est clair que la majorité des gens « bien pensants » et compatissants souhaitent vraiment « qu’on » intervienne par des mesures posites, bien réelles… mais à un autre niveau, plus élevé : gouvernements, organismes internationaux, Croix Rouge, OTAN, « communauté internationale », etc. Mais nous, pauvres petits nous, que pouvons-nous bien y faire de significatif? S’il s’organise une campagne, qui paraît avoir des chances de devenir importante, parce que présentée de façon originale et motivante, si un recours collectif est lancé, et bien lancé, nous serons très souvent bien plus tentés de nous insérer dans le mouvement…

Cela explique aussi, en grande partie, les mouvements de sympathie pour telle personne, ou telle cause individuelle bien identifiée. Dans le cas du malheur de telle jeune enfant, dont je peux connaître un tout petit peu l’identité, par le biais d’une bonne photo, je sens que je puis faire quelque chose de significatif, moi-même qui suis tel individu que je connais bien ! La civilisation du visuel, dans laquelle nous vivons de plus en plus, nous incite directement à cela.

Même dans le cas d’absence de photo, une description bien imagée, qui nous fait « woire », bien plus loin que « sawoire », alimente notre connaissance fort efficacement, et vient chercher notre adhésion d’une manière plus efficace. Il se crée en plus un lien de confiance : on sent que, dans la mesure où les promoteurs de la cause en question se sont donné la peine de bien la « vendre », on peut raisonnablement « croire » qu’ils auront aussi à coeur d’acheminer notre don à qui de droit, le plus efficacement et le plus honnêtement que l’on puisse imaginer… Est-ce un gage de succès, pour notre démarche? Peut-être… On veut bien « donner la chance au courreur », pour cette fois…. mais si jamais l’organisme vient à trahir notre confiance, comme dans le cas du « scandale du sang contaminé » pa exemple, l’organisme impliqué ne pourra que « perdre bien des plumes » ! Après tout, la nature humaine est-elle si mal faite que ça?…