Ainsi parlait Lisée

Notre chroniqueur Jean-François Lisée ne recule devant rien. Dans son dernier livre, il propose son bilan final… du troisième millénaire !

Ainsi parlait Lisée
Illustration : Virginie Egger

J’ai été tour à tour journaliste, auteur, conseiller, directeur d’un centre de recherche, chroniqueur et blogueur ; le réel m’intéresse. Or, je crois, comme l’a un jour dit le poète et romancier anglais Lawrence Durrell, qu’« il faut affronter la réalité avec une pointe d’humour ; autrement, on passe à côté ».

Car la réalité, si elle est souvent rigolote, est plus souvent absurde, bancale, paradoxale. Elle n’est jamais complètement saisissable. Mais si on veut en percevoir le cœur et en dessiner les contours, les instruments de la géométrie, de la phy­sique et de la logique ne suffisent pas. Il faut y ajouter l’humour. Cet outil parfois subtil, parfois grossier, permet de percer à jour ce qui, sinon, n’a pas de sens.

Moyen utile à la description, il est aussi indispensable à l’investigation. L’autre fois, par exemple, j’écoutais consciencieusement un documentaire sur l’insondable Corée du Nord. Plus précisément sur les trafiquants qui risquent leur vie à faire, sur la frontière avec la Chine, de la contrebande de DVD. Assoiffés d’ouverture au monde, les habitants de la Corée du Nord paient de petites fortunes pour acquérir des copies du der­nier Bruce Willis ou du dernier Jackie Chan.

Le régime de Kim Jong-il n’est pas tendre envers cette pratique, même si le leader suprême ne possède pas moins de 20 000 films occidentaux dans sa collection (ses préférés : les James Bond et les Vendredi 13). Pour surprendre les contrevenants, les policiers ont eu l’ingé­niosité d’interrompre le courant électrique dans une rue avant d’entrer dans les maisons. Ainsi, les occupants n’ont pu retirer le DVD ou la vidéocassette interdits de leurs lecteurs. Flagrant délit.

Lawrence Durrell vient à notre secours à ce point du récit, car il faut un peu d’espièglerie pour poser la question suivante : « Attendez ! Les Nord-Coréens ont des lecteurs de DVD ? Des magnétoscopes  ? Attendez ! Ils ont des téléviseurs ? Des salons ? Attendez ! Ils ont l’électricité ? On nous les avait dits affamés au point de devoir manger quotidiennement l’écorce des arbres. D’où vient l’argent pour toute cette quincaillerie électronique ? »

Vu dans un rapport : 98,5 % du Viagra vendu en Chine est contrefait. Une informa­tion stupéfiante. Mais comment en est-on venu à ce chiffre si précis ? La décimale, surtout, surprend. Un groupe de 100 Chi­nois a-t-il testé autant de petites pilules bleues ? Alors comment expliquer le 0,5 % ? Plutôt, non. Ne répondez pas. Mais imaginez l’ampleur des drames humains – et des fous rires – que cache la statistique.

Décrire le début du troisième millénaire sans inclure ces observations essentielles n’aurait pas de sens. Il ne s’agit pas de prendre les choses à la légère, mais de bien relever la légèreté inhérente à beaucoup de choses.

Je ne crois certes pas que le troisième millénaire soit plus loufoque que les précédents. Quoique… Les utilisateurs du iPhone, dont je parle dans ce livre, ont désormais accès à une application dont l’utilité est propre à notre époque, et à elle seule. Vous voyez certains de vos contemporains écrire alors même qu’ils marchent sur le trottoir ? Comment faire pour qu’ils ne heurtent pas le lampadaire ? On a pensé à tout. La nouvelle application utilise la minicaméra de l’appa­reil pour présenter, comme fond d’écran, le trottoir devant eux. Email ‘n Walk (« écrire des courriels en marchant ») ! On attend avec impatience la version Email ‘n Drive (« écrire en conduisant ») et Email ‘n Fly (je vous laisse traduire). La limite physique de cette gamme de produits ? Email ‘n Kiss.

Certains traits d’humour venant du passé s’appliquent avec exactitude aux événements les plus récents. En économie, par exemple. Sir Ernest Cassel, banquier personnel du roi Édouard VII, affirmait déjà au 19e siècle : « Jeune homme, on me disait joueur. Quand mes affaires ont prospéré, je suis devenu spéculateur. Maintenant, on m’appelle banquier. Or, tout ce temps, je n’ai fait que la même chose. » On se croirait à Wall Street en 2011.

La technologie, les banques et l’économie, le sexe, la guerre, la religion, la culture et la politique sont les invariants du drame et de la comédie humaine. Ils se recombinent au 21e siècle d’une façon inédite, comme ils le font à chaque époque, offrant ainsi à l’observateur autant de facettes nouvelles à explorer, dans le spectre qui va de la gravité au ridicule.

En relisant et en mettant à jour pour cette publication une quarantaine de billets écrits depuis le début du millénaire – surtout pour mes chroniques et mon blogue de L’actualité, et pour le site français Rue89 -, je note que, sans aucunement tendre à l’exhaustivité, ils jettent un éclairage (le mien) sur plusieurs grands changements actuels. Le nouveau pouvoir des femmes. L’irruption de l’islam dans nos vies. La montée de la Chine et de l’Inde. Les dérapages de l’économie mondiale. La marchandisation de la culture et de la politique. L’importance croissante des gadgets.

Mais, me direz-vous avec le sens de l’à-propos qui vous caractérise, fidèle lecteur, n’est-ce pas un peu tôt pour proposer un bilan final du nouveau millénaire ? La question a du mérite. La réponse – vous le savez car vous allez au cinéma – se trouve dans les interprétations les plus audacieuses, donc les plus intéressantes, du calendrier maya. Le monde tel qu’on le connaît prendra fin le 21 décembre 2012.

Le film catastrophe 2012, divertissant, lancé sur les écrans à l’automne 2009, juste avant que la mode de la 3D ait pu en exploiter tout le potentiel, a déjà popularisé cette hypothèse que nous sommes à quelques mois de notre extinction. On trouve dans la droite religieuse qui prophétise l’Armageddon des courants selon lesquels 2012 verra l’épisode ultime du combat entre le Bien et le Mal.

On peut bien en rigoler, ou affirmer, comme l’a fait un chercheur l’automne dernier, qu’on a mal compris les Mayas et que la fin du monde sera retardée (encore !) de quelques décennies. Mais depuis 2009, les tremblements de terre se succèdent, un volcan islandais au nom imprononçable bloque l’espace aérien européen, Gaïa se venge de nos entreprises d’exploration en faisant un trou dans un puits du golfe du Mexique, séismes, ouragans et choléra s’abattent sur Haïti comme si quelqu’un visait spécifiquement ce peuple, des milliers d’oiseaux choient, morts en plein vol, en Amérique et en Scandinavie, Dieu rappelle Michael Jackson, mais Dick Cheney est encore vivant. « Nous rendrons-nous seulement jusqu’à décembre 2012 ? » demandait récemment un animateur de radio québécois.

C’est possible, mais pourquoi prendre le risque ? Comme Pascal, je me plie au pari. Si on s’y rend et qu’on le dépasse, ce bilan du troisième millénaire ne sera pas final. Mais si tout fout en effet le camp, il sera trop tard, à l’approche de cette date, pour se mettre à publier des rétrospectives critiques. Nous serons trop occupés, de ce côté-ci de la planète, à creuser des abris, à emmagasiner bouteilles d’eau et barres tendres, pendant qu’à l’autre extrême les Nord-Coréens stockeront écorce et DVD.

 

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lisee-livre

 

Troisième millénaire : bilan final – Chroniques impertinentes de Jean-François Lisée (Stanké).

En librairie.