Alcool, drogue et pandémie : un mélange à surveiller

Une partie des Québécois admettent lever le coude et consommer davantage de drogue depuis le début de la crise. À quel point faut-il s’en inquiéter ?

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Augmenter sa consommation d’alcool ou de cannabis pour faire baisser son stress ou tromper son ennui pendant les périodes de confinement, est-ce grave ? Si on doit se préoccuper de la question, il ne faut pas dramatiser non plus, estime Jean-Sébastien Fallu, spécialiste en prévention de la consommation problématique et professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.

Certains sondages, menés notamment par la Croix-Rouge et l’Institut national de santé publique du Québec, indiquent qu’une partie de la population consomme plus d’alcool et de cannabis qu’avant la pandémie. Que pensez-vous de cette tendance ?

Il faut faire la distinction entre une hausse de la fréquence de consommation et de la quantité consommée et la dépendance proprement dite. À ce jour, et à ma connaissance, il n’y a pas plus de troubles de l’usage de substance diagnostiqués depuis le début de la crise, même s’il est probable qu’ils augmentent. La majorité des consommateurs, et c’est vrai pour presque toutes les sortes de substances, sont tout à fait fonctionnels et n’ont pas besoin d’aide. Contrairement aux préjugés véhiculés par la propagande antidrogue depuis des décennies, ce ne sont ni des faibles ni de dangereux criminels dépourvus de moralité. Il s’en trouve d’ailleurs bon nombre au sein de nos classes politique, économique, journalistique et juridique…

Pourquoi les gens consomment-ils ?

Les humains usent de substances depuis la nuit des temps, et ce, dans presque toutes les cultures. Par plaisir, pour altérer leur conscience ou pour se soulager de certaines douleurs, entre autres. Pendant la pandémie, en particulier lors du confinement, la drogue et l’alcool ont peut-être permis à certains de réguler des émotions négatives et de chasser l’ennui alors qu’on ne pouvait plus sortir ni voir personne. Il ne faut pas s’en culpabiliser, mais simplement agir avec prudence et varier les sources de divertissement, comme lire, parler à des amis, courir, cuisiner. J’ai été de ceux ayant plaidé, au nom de la santé publique, pour que la SAQ demeure ouverte, au même titre que les pharmacies. L’alcool engendre parfois des comportements violents, mais en manquer peut aussi poser des risques de santé pour certains, surtout dans un contexte où il n’y a pas beaucoup d’échappatoires.

Si on juge que la drogue ou l’alcool prend un peu trop de place dans sa vie, que faire pour prévenir les dérapages ? 

Je suggère de tenir un registre de ses consommations, en notant les moments, ce qui a déclenché le désir de consommer, et quels sentiments nous habitaient avant et après. Ça permet de dégager des tendances, de mieux se comprendre. On peut aussi se fixer un objectif — ne pas dépasser tant de verres par semaine, par exemple — et en informer un proche, afin qu’il nous soutienne et nous rappelle à l’ordre de manière bienveillante. Enfin, le programme Alcochoix+, offert en CLSC, propose des moyens concrets d’améliorer ses habitudes, soit lors de rencontres individuelles avec un intervenant ou à l’intérieur d’un groupe de soutien. 

Par ailleurs, depuis quelques mois, au Québec comme ailleurs dans le monde, les cas de surdoses parfois mortelles explosent. Y compris chez des segments de la population qui ne correspondent pas au profil habituel, comme des hommes dans la cinquantaine habitant loin du centre-ville. N’est-ce pas préoccupant ?

La qualité des produits a chuté depuis le printemps, car la fermeture des frontières engendre des problèmes d’approvisionnement. Ça augmente le risque de surdoses. Toutefois, je crains aussi que des gens se soient mis à surconsommer parce qu’ils sont en détresse. Ce n’est pas la drogue qu’il faut combattre, mais plutôt les motifs poussant à trop en user, comme la solitude, le manque de soutien social. Sur le terrain, à l’heure actuelle, les intervenants psychosociaux observent une augmentation de la fréquence de consommation et de la quantité consommée chez les jeunes et les gens plus à risque, notamment ceux souffrant de problèmes de santé mentale, d’exclusion ou de pauvreté.

Quelle est la meilleure façon de leur venir en aide ?

D’abord, il faut décriminaliser les drogues, voire encadrer légalement leur accès. Fournir des produits sûrs ainsi que des services de soutien et de traitement accessibles et humains, pour réduire les méfaits de la consommation, plutôt que de laisser mourir des gens comme si c’était des déchets sociaux. C’est d’une absurdité inouïe de penser éradiquer la drogue. Je suis par ailleurs encouragé de voir l’Association canadienne des chefs de police réclamer la décriminalisation. Récemment, la directrice des poursuites pénales du Canada a aussi ordonné de cesser de criminaliser les gens en possession de drogue, sauf exception. Cela dit, il y a encore beaucoup de travail à faire pour sensibiliser le public et la classe politique.

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