Allergies mystiques

Le printemps n’est pas encore arrivé que les allergies aux signes visibles du religieux enfièvrent le Québec. Une immigrante d’origine égyptienne refuse d’enlever son niqab en classe, une préposée à la radiologie porte un hidjab dans un hôpital, une vingtaine de CPE offrent un enseignement religieux…

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Photo : Steve Evans / CC

L’opinion publique surchauffe. Des balises, vite ! Les plus pressés veulent exclure tout signe religieux de tout ce qui est lié à l’État ou financé par celui-ci. Les plus fiévreux voudraient aller plus loin. Même mon vendeur de journaux, d’origine maghrébine, ne comprend pas que l’État n’interdise pas le niqab dans la rue.

Sans parler des juifs orthodoxes. Ces jeunes garçons qui étudient la Torah engoncés dans des vêtements moyen­âgeux ne seraient-ils pas plus heureux de filer à vélo, dans la lumière printanière, en zieutant les jambes des filles ?

Est-il possible qu’à la raison, qu’à la science, qu’au savoir, qu’à la liberté (sexuelle, entre autres) certains, même instruits, préfèrent les rites prescrits, les dogmes, les interdictions ? Oui. La liberté est un vertige. La foi religieuse, un mystère, qui mérite le respect.

Si une femme veut se couvrir de la tête aux pieds pour « se rapprocher du Prophète » ou se protéger du courroux de son Dieu misogyne, elle en a le droit. Mais elle devra en accepter les conséquences, conséquences que le gouvernement doit préciser. La ministre Yolande James a bien commencé en lui fermant la porte des cours de français.

Nous ne devons pas craindre de voir le niqab se répandre au Québec. Le prix économique et social à payer pour le porter, déjà élevé, va grimper. Seules les musulmanes les plus mystiques, ou les activistes politiques, feront ce choix. Et elles seront marginalisées.

Les États occidentaux ont le moyen de combattre le voile intégral sans l’interdire. En France, depuis qu’un cambrioleur s’est caché sous un niqab pour dévaliser une bijouterie, on évoque des règles interdisant aux commerçants de servir les clients au visage couvert.

Retirer un colis à la poste, pren­dre un enfant à la gar­derie, obtenir un permis de con­duire… tous ces gestes peuvent exiger que l’on décline son identité. Au nom de la sécurité, l’État peut autoriser la police à demander l’identité de toute personne portant un niqab dans une zone placée sous vidéosurveillance, une station de métro par exemple.

On peut parier que si elles rece­vaient des plaintes, les commissions des droits du Canada et du Québec s’incline­raient devant cette démarche raisonnée, qui aménage la vie en société. Dans le cas con­traire, leur déci­sion demeurerait un avis sur lequel Québec pourrait passer outre.

Continuons notre discussion sur la place des signes religieux, comme le hidjab, dans la fonction publique. Ils pourraient être interdits dans certains postes, là où ils nuiraient au bon fonctionnement de la justice ou à la fonction émancipatrice de l’école, notamment, ou encore à la relation de confiance nécessaire dans le domaine des soins de santé (un homosexuel serait-il à l’aise d’être traité par une infirmière portant le symbole d’un islam qui voit en lui un criminel ?).

Peut-être faudra-t-il défendre la première interdiction jusqu’en Cour suprême. Choi­sissons donc un bon dossier ! Si la cause est juste (l’interdiction du niqab dans les classes), personne au Canada ne reprochera au gouvernement québécois de faire appel à la « clause dérogatoire » pour se soustraire au jugement s’il perd son procès. Au contraire. Le Québec deviendra un héros. Le niqab est tout aussi impopulaire ailleurs au pays.

Éliminer tous les signes religieux de la fonction publique ou priver de financement public tout organisme teinté de religieux est moins défendable. Il faut une bonne raison pour brimer un droit !

L’État québécois prépare un guide pour les établissements d’enseignement. Il devrait être prêt cet été. Voyons les outils qu’il nous offrira.

Réfléchissons au financement des CPE qui ont dans leur projet éducatif un volet religieux. Mais soyons prudents. Ce couteau aura plus d’un tran­chant. Il limitera notre capacité de faire partager notre utopie, celle de la modernité et de l’égalité. Si on refuse des fonds publics aux organismes « à vocation religieuse », faudra-t-il aussi en priver les organisations charitables inspirées par les valeurs chrétiennes, comme la Maison du Père ?

Nous ne devons pas agir par peur de l’autre ou parce que nous voulons qu’il vive comme nous. Nous devons agir en défense de cette utopie exigeante qui devrait être notre fierté : la liberté de conscience et de religion consentie à tous.

L’action de Québec doit être bien ciblée. L’autre éventua­lité ne pourrait être qu’une république-des-athées-et-des-croyants-discrets, qui prendrait bien vite des allures de tyrannie.

À lire : La dernière utopie : Menaces sur l’universalisme, par Caroline Fourest (Grasset).

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