Anne Panasuk : retrouver les enfants disparus

Des histoires d’enfants autochtones disparus, l’ancienne journaliste en a assez entendu pour en faire un livre, à paraître ces jours-ci. Nommée par Québec à la tête d’une équipe spéciale, elle va maintenant aider les familles à trouver des réponses à leurs questions.

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

Ça a commencé par un coup de fil. Une amie de la Côte-Nord, qui demande à la journaliste de l’aide pour résoudre une histoire vieille d’un demi-siècle. Une fillette innue, grippée. Envoyée seule à l’hôpital de la région. Ses parents ne l’ont jamais revue. Cinquante ans de questions. Aucune réponse.

Anne Panasuk, alors employée de Radio-Canada, n’en croit pas ses oreilles. Elle qui a déjà été anthropologue dans des communautés innues n’a jamais entendu pareille horreur. 

En effectuant des démarches pour aider cette famille, elle constate que ce cas est loin d’être unique. Elle trouve d’autres témoignages similaires, par dizaines, chez les Innus, les Attikameks, les Anichinabés… Des enfants autochtones emmenés loin de leur communauté pour être hospitalisés, en solo, dans une grande ville. Des parents restés à l’écart parce que les curés ou les agents des Affaires indiennes, dont ils n’osaient contester l’autorité, les empêchaient d’accompagner l’enfant à bord de l’hélicoptère ou de l’hydravion. Ou parce qu’ils devaient demeurer sur le territoire pour subvenir aux besoins du reste de la famille. Beaucoup d’enfants ne sont jamais revenus. Certains sont morts, d’autres ont été placés en adoption, sans que leurs parents en aient jamais été avisés. Et lorsque, des années plus tard, ces derniers ont tenté d’avoir accès aux dossiers d’hospitalisation de leur enfant, ils n’en ont trouvé aucune trace.

Les recherches d’Anne Panasuk ont alimenté plusieurs reportages de l’émission Enquête de 2015 à 2018, puis le balado Histoires d’Enquête : Chemin de croix, en 2018, et maintenant un livre, Auassat : À la recherche des enfants disparus (Édito), qui sera publié le 29 septembre. La journaliste, fraîchement retraitée, y raconte les traumatismes imposés à ces communautés isolées, les déportations forcées, le mépris constant, les agressions sexuelles des prêtres et les enfants disparus, mais aussi… les rires, grâce à cet humour que les Autochtones savent si bien manier, en toute circonstance. 

En juin dernier, Anne Panasuk a été nommée conseillère spéciale pour le soutien aux familles d’enfants autochtones disparus par le ministre québécois responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière. Un poste nouvellement créé, où elle est chargée d’aider les familles à trouver des réponses à leurs questions, en s’appuyant sur la récente Loi autorisant la communication de renseignements personnels aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement. Ce qui, espère-t-elle, lui permettra d’apaiser un peu la douleur des proches de ces enfants disparus.

En lisant tous les cas de disparition d’enfants envoyés à l’hôpital au Québec dans les années 1950 à 1980, on comprend à quel point ces événements n’étaient pas rares.  

Ça s’est surtout passé dans les communautés isolées, dans le Nord, où les parents n’étaient pas autorisés à accompagner leur enfant à l’hôpital. Ils n’avaient pas accès au téléphone, ne parlaient pas nécessairement le français ou l’anglais. Et les missionnaires oblats, qui servaient d’intermédiaires avec le gouvernement et les établissements de santé, ne se sont pas donné la peine d’informer les parents de l’état de leur enfant. On n’aurait pas fait ça à des allochtones même de villages isolés, c’est évident. Mais les Autochtones, on ne les percevait pas comme de vrais humains. Un « Blanc » aurait même dit à une femme [dont l’enfant était disparu] : « Fais-en d’autres » !

Mais je crois aussi que des gens étaient de bonne foi et, voyant un enfant seul à l’hôpital, se sont dit : « Pauvre lui, il n’a pas de visite, et il serait tellement mieux dans un bungalow avec un chien et une tondeuse. » 

Pourquoi a-t-il fallu des décennies avant que ces histoires sortent ?

Il y avait beaucoup de culpabilité et de honte de la part des parents. Des gens d’Opitciwan m’ont dit : « Je n’ai pas su protéger mon enfant, je n’ai pas été capable de me rendre à Amos pour aller le chercher, il a disparu. »

Dans la même famille, des enfants partaient au pensionnat et les parents ne les revoyaient pas de l’année, un autre partait à l’hôpital et ils ne le revoyaient pas non plus. C’est une dépossession de qui tu es, de ton pouvoir de parent. Ça demande du temps, il faut que ça mûrisse pour que ça puisse sortir. J’étais là au bon moment, ces gens me connaissaient et ils étaient rendus à cette étape où ils voulaient que ces histoires soient révélées.

Vous dites dans votre livre que, dans les provinces de l’Ouest, des adoptions forcées du même type se sont conclues par une compensation financière du gouvernement fédéral, mais que cela est passé inaperçu dans les médias québécois. Pourquoi ?

C’est la même chose qu’on entend actuellement au sujet des pensionnats : « Ce n’était pas nous, les Québécois, c’est le gouvernement fédéral qui a fait ça. » Oui, mais les oblats et les congrégations religieuses qui ont été envoyés ailleurs au pays, c’étaient des Québécois. C’était nous ! C’est un refus de voir comment nous, une minorité, pouvons agir comme ça envers une autre minorité. C’est difficile à accepter, intellectuellement. 

Plusieurs scandales ont fait la manchette dans la dernière année. Pensez-vous que la société a franchi un tournant ?

Le vent a tourné, je le vois. C’est pour ça que j’ai écrit le livre : je veux atteindre un plus grand nombre de personnes. Il ne faut pas juste parler, il faut être entendu. Et je sens que les gens écoutent. En entendant l’histoire des Autochtones, c’est notre regard à nous, allochtones, qui change par rapport à eux, et ça, c’est important. 

Votre mandat de conseillère spéciale vous permettra d’appliquer la nouvelle loi adoptée en juin. Jusque-là, les familles n’avaient pas accès aux archives médicales ?

Au Québec, la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels interdit de donner des informations personnelles à un frère ou une sœur. Si les parents d’un enfant disparu sont décédés, les archives sont pratiquement verrouillées. Mais la loi récemment adoptée permet d’ouvrir pour les familles élargies les archives médicales et religieuses afin de résoudre les cas d’enfants autochtones disparus.

Des articles de cette même loi permettent la transmission d’informations pour localiser un enfant autochtone qui aurait été adopté et semble toujours vivant, ou pour assister les proches dans les demandes d’exhumation d’un corps. Les familles n’auront pas à faire de démarches elles-mêmes auprès des hôpitaux, des tribunaux ou du coroner en chef, ce sera mon équipe de cinq, six personnes qui s’en chargera, parfois en retenant les services d’un avocat. Et j’ai un pouvoir de commissaire, donc je peux obliger des gens à témoigner.

Une fois qu’on aura trouvé des archives médicales, on va pouvoir engager des médecins pour transmettre les infos aux familles dans un format compréhensible. Ensuite, les familles devront être soutenues quand elles vont recevoir l’information. Possiblement grâce à des psychologues, des rites traditionnels et des commémorations. Nous sommes encore en discussion sur la façon de faire, mais nous désirons travailler main dans la main avec l’association Awacak [NDLR : créée ce printemps par un regroupement de familles d’enfants disparus].

Et qu’est-ce qui s’en vient pour ces familles ?

Il faut que la douleur se transforme en force pour agir. Sortir de son isolement, voir d’autres familles qui ont vécu la même chose, et comprendre que ce n’est pas parce qu’on a été un mauvais parent que c’est arrivé. En se faisant entendre, ces personnes vont passer du statut de victime au statut de survivant, puis retrouver la dignité. C’est important pour moi.

Les commentaires sont fermés.

Ma grand-mère en est revenue grace a une madame qui a tenue a la ramener chez elle… elle me la raconté seulement quelques jours avant son décès.

Certains sont morts, d’autres ont été adoptés, et d’autres ont été envoyés à des pensionnats. Il y a eu aussi des cas d’exploitation sexuelle.

La question qui tue … la compensation monétaire. Comment compenser cet affront? Voulons nous compenser?

Voilà … nous avons fait le tour de la situation. Le reste n’est qu’un argument pour dépenser beaucoup d’argent dans l’embauche d’universitaires qui disent « avoir le coeur dans la bonne place ».

Jean-Marie Brideau
Moncton NB

Bon, et vous suggérez quoi? Les compensations monétaires c’est ce que notre société a trouvé de mieux pour éviter les dérapages et la vengeance. Le ministre attend vos suggestions!

Cela a duré pendant près d’un siècle alors que les Autochtones étaient considérés comme des pupilles de l’État, des enfants qu’il fallait civiliser. La pratique voulait d’abord que les enfants hospitalisés ou envoyés dans les pensionnats intègrent la société dominante, cessent d’être «Indiens». Il y a même eu des politiques structurées des services de protection de la jeunesse à travers le pays y compris au Québec, qui s’assuraient que les enfants en difficulté soient confiés à des familles non autochtones, ce qu’on appelle entre autres dans le ROC The Sixties Scoop.

Cela faisait partie de l’approche colonialiste du Canada (et des autres pays colonialistes, en particulier les pays anglo-saxons dont les ÉU, l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui ont connu des politiques semblables) qui voulait éradiquer les peuples autochtones pour faire de la place aux colons et à l’industrie des ressources naturelles. On savait aussi que les enfants mouraient dans les pensionnats en raison des conditions insalubres et de la malnutrition (rapport du Dr Bryce en 1910) mais le gouvernement fédéral fermait les yeux car cela faisait aussi partie de la «solution finale du problème indien» (dixit DC Campbell, surintendant des Indiens en 1910).

C’est un problème canadien et ça comprend le Québec car ici aussi il y a eu des pensionnats et des enfants «disparus» en assez grand nombre. Les Canadiens-français sont embarqués dans le bateau colonialiste canadien et nos ordres religieux y ont participé avec enthousiasme dans le but de convertir ces «païens» et les «civiliser». Nos politiciens comme Laurier ont permis que cela se continue pendant tout le XXe siècle (le dernier pensionnat, Grollier Hall, a fermé en 1997).

C’est donc la moindre des choses qu’aujourd’hui l’état colonialiste aide les familles à retrouver leurs enfants disparus. C’est une étape, bien petite mais nécessaire, vers la décolonisation.