Aphonie en Francophonie

Depuis l’éjection de Michaëlle Jean du poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, le Québec y a perdu sa voix. Un témoin privilégié raconte sa chute dans une bédé étonnante.

Bertin Leblanc & Paul Gros / La Boîte à Bulles

Alors que les chefs d’État des pays francophones s’apprêtent à se réunir les 19 et 20 novembre à Djerba, en Tunisie, pour le 18e Sommet de la Francophonie, le moment est idéal pour vous parler d’Éléments de langage : Cacophonie en Francophonie (La Boîte à Bulles), une bédé-témoignage publiée en avril dernier. Scénarisée par Bertin Leblanc, porte-parole de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) de mars 2017 à janvier 2019, elle raconte de l’intérieur l’éjection de Michaëlle Jean de son poste de secrétaire générale au profit de la Rwandaise Louise Mushikiwabo lors du dernier sommet, à Erevan, en Arménie, en 2018.

« Quand je suis arrivé à l’OIF en 2017, Michaëlle Jean était en pleine ascension [NDLR : elle a été nommée secrétaire en 2014]. Il était même question qu’elle passe à l’ONU. Un an plus tard, elle était effacée. La fin est shakespearienne, très dure, très violente, avec ses traîtres et ses partisans, et une sortie grandiose au moment de la mise à mort politique », m’a expliqué Bertin Leblanc, en entrevue depuis Paris.

Aujourd’hui responsable des communications de l’OSBL Ensemble contre la peine de mort, le Québécois Bertin Leblanc, installé à Paris depuis presque 30 ans, a occupé des fonctions semblables au sein d’Amnistie internationale et de Reporters sans frontières. Mais c’est en tant que correspondant pour Radio-Canada qu’il a commencé sa carrière, et c’est avec un regard d’ex-journaliste qu’il raconte l’engrenage des événements. 

J’ai beaucoup fréquenté l’OIF pendant 15 ans, d’abord comme auteur de livres sur la langue française et la francophonie, puis à titre de journaliste et chroniqueur. J’ai moi-même interviewé plusieurs des personnages de cet ouvrage et j’ai toujours maintenu que l’OIF, malgré ses défauts, est une organisation essentielle, tant pour ses réalisations que pour les principes qu’elle soutient. Elle a par exemple créé plus de 300 Centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC) et défend la démocratie, les droits de la personne et l’éducation. 

J’ai été étonné, en lisant l’imposante bédé de 208 pages, de constater que le scénariste nomme expressément presque tous les acteurs. Et l’illustrateur Paul Gros rend les autres parfaitement reconnaissables.

Le livre débute alors que Bertin Leblanc vient de décrocher son nouveau boulot de porte-parole et qu’il débarque dans une équipe des communications complètement dysfonctionnelle. La secrétaire générale fait des réformes dont certaines passent mal à l’interne, de sorte qu’une partie du personnel résiste et laisse filtrer des informations à la presse.

Bertin Leblanc & Paul Gros / La Boîte à Bulles

Crucifiée par l’opinion publique

La « spirale de la mort » s’engage à l’acte 2. En juin 2017, lors de la visite de Michaëlle Jean à Montréal, Le Journal de Montréal fait un reportage sur les dépenses « somptuaires » de la secrétaire générale pour son appartement de fonction. Pourtant, presque toute « la diplomatie mondiale dispose d’une résidence de fonction, dit Bertin Leblanc. L’appartement parisien de Michaëlle Jean était propriété du gouvernement canadien. Les travaux qu’on lui reprochait, entrepris par l’administration précédente, ont sans doute été une erreur, mais ce n’était pas la sienne. » L’affaire passe tout de même très mal dans l’opinion publique et au sein de la classe politique, ce qui aura de graves conséquences pour la suite.

C’est en se rendant compte qu’il n’y aurait aucun moyen d’infléchir l’opinion publique à ce sujet que l’auteur a commencé à penser faire ce livre. « Chaque fois qu’on essayait de prendre la parole, on n’était pas entendu. C’était hallucinant. Dans cette histoire, la vérité n’a jamais eu sa place », affirme-t-il.

Pendant ses deux ans de service à l’OIF, Bertin Leblanc a été témoin du travail quotidien d’une Michaëlle Jean hyperactive, qui se déplaçait en République centrafricaine en pleine guerre civile ou qui appelait les présidents qui faisaient enfermer des journalistes. « J’étais avec quelqu’un qui défendait des idées auxquelles je crois. Elle était peu intéressée par le luxe et la dépense. S’il fallait y aller à pied, en jeep ou en tank, elle y allait. Elle était très enthousiaste, volubile, sincère et engagée. »

Lâchée par le Canada

L’acte 3 débute le 31 juillet 2017, au palais de l’Élysée. Michaëlle Jean termine sa première rencontre avec Emmanuel Macron avec l’impression que le courant passe. La scène se répète deux mois plus tard au siège de l’Union africaine, à Addis Abeba, où la perception de Michaëlle Jean est plutôt bonne. Dans les faits, des tractations en coulisses entre la France et l’Union africaine ont déjà cours pour que le mandat de Michaëlle Jean ne soit pas renouvelé au prochain sommet et que l’Afrique prenne les commandes de la Francophonie. 

Bertin Leblanc & Paul Gros / La Boîte à Bulles

À l’acte 4, début avril 2018, elle apprend que la France fera campagne pour la remplacer par la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, avec le soutien de l’Union africaine. 

Bertin Leblanc raconte dans son livre comment Michaëlle Jean s’est battue pour conserver son poste, mais aussi pour le principe : « Comment peut-on suggérer une secrétaire générale de la fran-co-pho-nie venant d’un pays qui a banni le français de ses écoles ? » s’exclame-t-elle dans une réunion. En 2008, le président Paul Kagamé a en effet ordonné que la langue d’enseignement soit l’anglais plutôt que le français, du primaire à l’université. « Une candidature d’autant plus absurde que le gouvernement rwandais auquel a participé Louise Mushikiwabo est la définition même d’un régime totalitaire », dit Bertin Leblanc, qui explique que depuis 2000, l’OIF fait des pieds et des mains pour surveiller l’application des principes démocratiques chez ses pays membres (l’ONG Freedom House classe le Rwanda parmi les États les plus répressifs d’Afrique). Mais comme le montre la suite, les grands principes ne suffisent pas forcément dans ce genre de bataille.

À ce moment, Michaëlle Jean est dans une position difficile, mais pas désespérée, puisqu’elle possède encore un appui fort, celui du Canada. Mais quelques semaines plus tard, lors d’une rencontre au siège de l’ONU, le premier ministre Justin Trudeau et son entourage la prennent en grippe, raconte Bertin Leblanc. « Elle parle trop », dit Justin Trudeau, froissé qu’elle ne lui laisse pas le crachoir. Mais surtout, elle ne s’est pas engagée publiquement à assurer une saine gestion de l’OIF. Début septembre, au siège de l’ONU, Michaëlle Jean apprend que ses derniers appuis sont en train de la lâcher.

Au sommet d’Erevan, début octobre 2018, c’est l’acte final. Le Québec est son seul soutien, et il lui demande de renoncer. Au lieu de démissionner, elle décide de livrer un dernier baroud d’honneur, et réclame le vote. Mais après qu’elle se fut accrochée jusqu’à la fin, son mandat n’est pas renouvelé.

Le Québec et le Canada ont été les grands perdants de cette affaire, selon Bertin Leblanc : « L’OIF était la seule organisation internationale où le Canada occupait le devant de la scène. Michaëlle Jean voyait le secrétaire général de l’ONU quatre fois par an. » Pire encore, à ses yeux, cette mésaventure a privé le Québec d’un relais diplomatique essentiel. 

Bertin Leblanc sera en séance de dédicaces au Salon du livre de Montréal le 26 novembre.

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Si cet article avait pour objectif de mousser la vente de cet album BD, c’est raté. Maintenant que l’on connaît l’histoire et son dénouement, dépenser 45$ est futile.

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