Apprendre à vivre en pandémie

La société tout entière est maintenant une vaste école. Alors que commence le très attendu cours Déconfinement 101, on peut se pardonner d’avoir le vertige. Mais on doit apprendre à être plus futé qu’un virus. 

Photo : Daphné Caron pour L'actualité

Nous avons fait la brutale connaissance d’un nouveau voisin très envahissant. Il a débarqué sur notre planète sans crier gare et il a, comme nous avant lui, trouvé le moyen d’y survivre et d’y prospérer.

C’est à nous maintenant d’apprendre à être plus futés qu’un virus. Beaucoup de connaissances restent à acquérir, et pas juste en laboratoire, où la quête d’un vaccin pourrait prendre jusqu’à 18 mois.

La société tout entière est présentement une vaste école. Il nous faut trouver comment mener nos vies avec bonheur, tout en laissant le moins de chances possible à ce foutu virus de nous gâcher, sinon détruire, l’existence.

On peut se pardonner d’avoir le vertige, la trouille même. Il est où, le mode d’emploi de ce monde sens dessus dessous dans lequel ce coronavirus nous a projetés sans nous prévenir, et encore moins nous demander notre avis ? Nous sommes tous des recrues qui doivent apprendre à vivre en temps de pandémie.

Ce vaste exercice d’apprentissage sera d’autant plus ambitieux selon la réponse que chacun voudra apporter à cette question : que puis-je faire pour m’aider, mais aussi pour aider mon voisin, ma communauté ? L’État seul ne pourra pourvoir à tous les besoins en ces temps inédits.

Nous avons tous terminé le premier cours obligatoire : Vivre en confinement 101. Les premiers jours n’ont pas été faciles. On s’est chamaillés pour du papier de toilette, comme si l’avenir de l’humanité en dépendait. C’était somme toute divertissant, quand on y repense.

On fait du mieux qu’on peut depuis pour s’adapter. On apprend à se créer de nouvelles joies (chercher des arcs-en-ciel), à redécouvrir d’anciens bonheurs (les photos d’enfance sur Facebook), à apprivoiser de nouveaux chagrins (ne pouvoir serrer parents et petits-enfants dans nos bras).

Nous avons commencé le très attendu cours Déconfinement 101. Apprendre à se tenir à deux mètres des autres et à porter un masque, c’est le plus facile. Dans Déconfinement 201, 301 et même 401, nous allons apprendre à composer avec des règles et des contraintes qui ne seront les mêmes ni d’une région du Québec à une autre, ni d’une personne à une autre, ni même d’une semaine à une autre.

Et, en cas d’échec, il va falloir qu’on se retape Confinement 101. Avec les beaux jours, la tentation de sécher les cours sera immense. Mais les mauvais élèves sont prévenus : c’est toute la classe qui sera recalée par leur faute. Ça pourrait barder sur le trottoir après l’école…

La note de passage pour cette série d’ateliers est sujette à changement. On la croyait égale à la proportion de Québécois qui, de façon progressive, devaient attraper la COVID-19 pour que l’on atteigne cette fameuse immunité collective, si tant est qu’elle existe. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle qu’aucune preuve scientifique ne l’a confirmée à ce jour.

L’échec est toutefois assuré si la maladie se remet à galoper à une vitesse telle qu’il y aura débordement de gens gravement atteints dans les hôpitaux. Il va falloir trouver des outils efficaces pour mesurer la progression de la contamination, et nous sommes loin d’être les seuls sur la planète à vouloir mettre la main sur les tests nécessaires. La « pénurie » de papier de toilette était de la rigolade à côté de ça.

Afin de passer cette épreuve avec courage, il est fortement recommandé de nous inscrire, si ce n’est déjà fait, à la série Immunité psychologique 101, 201 et 301. Cette formation nous aidera à apprendre à faire la paix avec le chaos, l’incertitude et, dans les ateliers plus avancés, notre propre mortalité et celle de nos proches.

Dans Immunité psychologique 101, nous apprendrons à lâcher prise. Notre vie pré-COVID reviendra peut-être, mais pas avant un grand bout ! Aussi bien profiter des conseils des experts invités, comme Sonia Lupien, du Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Son mantra : « Les gens qui vont s’adapter seront ceux qui se sortiront le mieux de cette crise. »

En lecture complémentaire, tournons-nous vers des valeurs sûres de la Grèce antique, comme ce bon vieil Épicure, le patron des épicuriens, ces experts de la jouissance du moment présent. Ou encore le philosophe Épictète, à qui l’on doit des bulles de sagesse comme « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires ; mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux ».

Dans Immunité psychologique 201, le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire nous enseignera les bons réflexes à acquérir devant un ennemi sournois, invisible. « En tant qu’ancien militaire et général, je connais les bienfaits psychologiques de faire face à une crise avec détermination, au lieu de se laisser envahir par la peur et l’anxiété », écrivait-il récemment dans une lettre ouverte à La Presse.

Un volet immersif sera aussi offert. Des casques de réalité virtuelle ramèneront les participants dans les rues de Londres au temps du blitz de 1940-1941. Une expérience dérangeante, certes, mais qui aidera à adopter la même attitude résolue que les Anglais qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes sur fond d’immeubles éventrés par les bombardements de la Luftwaffe. Les diplômés recevront d’ailleurs un chandail reproduisant la célèbre affiche « Keep Calm and Carry On », créée par le gouvernement anglais au début de la Deuxième Guerre mondiale. (Ou, au choix, une version en coton ouaté autographiée par Bleu Jeans Bleu.)

La série Immunité psychologique permettra par ailleurs, avec ses ateliers sur le lâcher-prise, d’acquérir une compétence clé : accepter d’être imparfait. Cette compétence transversale, déjà utilisée depuis plusieurs semaines par beaucoup d’entre nous pour gérer nos cheveux, notre maison, nos enfants et notre couple, jouera un rôle crucial dans les milieux de travail.

Dans une situation où le déconfinement se fera de façon variable, il sera essentiel de faire preuve d’un haut degré de tolérance organisationnelle à l’égard de l’imperfection et de l’incertitude. Une série d’ateliers devront donc être offerts aux cadres et aux dirigeants d’entreprise, de même qu’aux responsables syndicaux. Ce ne sera pas une mince tâche, car bien des sociétés privées et publiques sont dirigées par des personnes qui appliquent aveuglément des normes, procédures et codes disciplinaires. Il en va de l’avenir économique du Québec que notre élite bureaucratique réussisse des ateliers comme Gros bon sens 101, Réfléchir par soi-même 201 et Capacité d’innovation 301.

La plupart des Québécois ne devraient en revanche avoir aucun problème à réussir l’avant-dernier cours, sur l’importance de rester solidaires. Nous avons appris, au fil de notre histoire et de nos tempêtes de neige, à nous serrer les coudes pour survivre.

Nous avons un autre atout : un premier ministre talentueux pour rassembler l’énergie des Québécois derrière une cause commune. Merci, monsieur Legault. Votre humilité et votre capacité à reconnaître vos erreurs sont rassurantes. Qui rêve en ce moment d’être premier ministre et de porter sur sa conscience le poids des inévitables erreurs commises lorsqu’il faut sauver le Québec de toute urgence ? Merci également aux leaders politiques des autres partis, eux aussi exemplaires jusqu’ici.

Les crises s’avèrent toujours de puissants révélateurs des forces, mais aussi des faiblesses des sociétés. On a vu nous exploser au visage les insoutenables conditions de travail dans les CHSLD, ainsi que la dégradation des conditions de vie qui en découle. Tout comme les gênantes inégalités dans notre système d’éducation. Et on voit tous très clairement que le salaire et le statut social sont de bons indicateurs du niveau de risque sanitaire et économique auquel chacun d’entre nous est exposé.

Le déconfinement qui s’amorce sera lui aussi générateur d’inégalités entre ceux qui pourront se remettre à vivre de façon presque normale et les autres, qui demeureront entravés dans leurs libertés. François Legault aime dire que « nous sommes une armée de 8,5 millions de personnes pour combattre le virus ». Maintenir l’unité de cette armée sera un défi pour les généraux. Et le Québec aura besoin plus que jamais que nous soyons tous solidaires dans cette épreuve.

Enfin, la formation la plus importante : Apprendre à nous souvenir. La pandémie nous a pris au dépourvu parce que nous avons choisi d’oublier les avertissements lancés au fil des années. Essayons de cimenter dans nos mémoires et nos actions les leçons et les apprentissages que nous ferons au cours des prochains mois. Tapissons le Québec de monuments pour que les noms des victimes ne disparaissent jamais. Créons de nouvelles chansons éternelles pour célébrer nos héros. Souvenons-nous de nos vulnérabilités pour continuer d’y remédier.

« On aura un Québec différent après la pandémie », nous dit le docteur Horacio Arruda.

Faisons tout ce que nous pouvons pour lui donner raison. Nous avons le devoir de sortir grandis de cette pandémie si nous voulons être prêts pour celle qui suivra.

Et vous pouvez compter sur L’actualité pour vous accompagner dans votre désir de comprendre le monde dans lequel nous vivons, et vous aider à mieux vous y repérer.

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En fait, ce nouveau voisin plutôt envahissant n’était pas si nouveau qu’ça…. Selon des chercheurs (Université de Pennsylvanie) le SRAS-Cov-2/Covid-19 serait apparu sous une forme très proche de celle qui nous avons actuellement dès 1948, puis en 1982. Nous serions donc face à une nième mutation et… nous pourrions faire face par la suite à d’autres mutations.

Ainsi, comme le souligne cette publication, ce lignage (ou ce groupe) a-t-il pu circuler pendant des décennies sur des chauves-souris notamment sans inquiéter personne le moins du monde et il a pu être transmis à d’autres hôtes, notamment au pangolin, un petit fourmilier présent en Asie et en Afrique actuellement sur la liste des espèces menacées.

Les détails se trouvent ici :
https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.03.30.015008v1

Beaucoup de temps peut passer avant qu’un virus de mutations en mutations puisse affecter directement l’humain. Il devrait théoriquement nous être possible de mettre ce temps plus à profit.

Ceci dit, je partage pleinement le point-de-vue de monsieur Grandmont. Nous avons encore beaucoup à apprendre sur ces questions. Apprendre à vivre malgré ces dangers. Apprendre aussi à prévenir toutes sortes de situations et leurs corolaires qui pourraient faire plus mal qu’il n’en parait.

Je resterai cependant plus modéré que l’auteur pour ce qui relève la « distribution des prix », imaginer que cette crise du coronavirus nous libèrerait du carcan des idéologies est selon moi dans le moment présent du domaine des utopies. Lors d’une catastrophe qui n’est pas sur le point de s’achever.

Cela « peut-être » doit rassurer quelque part, une population stressée et déjà particulièrement éprouvée.

Finalement, plutôt que de parler de solidarité, j’aimerais bien comprendre suivant quelle géométrie elle s’applique. Il y a selon moi solidarité quand tout le monde se met au service de la nation. Pas de solidarité sans mobilisation. Pas de mobilisation sans engagement. Pas d’engagement sans abnégation. Pas d’abnégation sans don de soi.

Merci de nous rappeler : « Le «Manuel» d’Épictète », j’ai toujours trouvé beaucoup de réconfort parmi ces paroles « anciens ».

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