« Assez de cette culture idiote?!?»

Plus de 100 sociétés dans le monde ne connaissent pas l’adolescence. Et même en Occident, elle n’existe que depuis un siècle, rappelle le psychologue américain Robert Epstein. Qui plaide pour un virage adulte !

C’est tout un changement de société que réclame le psychologue américain Robert Epstein ! Et son dernier ouvrage — The Case Against Adolescence : Rediscovering the Adult in Every Teen (Quill Driver Books, 2007) — est un véritable pavé dans la mare de la culture teen, dans laquelle nous baignons.

L’adolescence est une extension artificielle de l’enfance qui n’a pas lieu d’être, croit Epstein. Pourfendeur de la lucrative industrie qui s’y est greffée, avec son infinité de produits « idiots » destinés aux ados, le psychologue estime que ceux-ci sont bien plus compétents qu’on ne le croit.

Plutôt que de leur imposer des restrictions, il faut, selon lui, leur accorder les mêmes droits et responsabilités qu’aux adultes. Et cela, dès qu’ils peuvent démontrer qu’ils sont capables de les assumer.

Bon communicateur, volontiers provocateur, ce diplômé de Harvard âgé de 55 ans n’a pas peur des idées qui décapent. Ex-rédacteur en chef de Psychology Today, conseiller de rédaction pour la revue Scientific American Mind, ce père de quatre enfants est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Il est connu entre autres pour ses recherches sur l’apprentissage de la créativité et sur les compétences des adultes et des adolescents, menées notamment au Cambridge Center for Behavioral Studies.

Se présentant comme un modéré, Robert Epstein souligne qu’il a reçu l’appui tant de personnalités progressistes (entre autres, l’écrivain et futurologue Alvin Toffler ainsi que la comédienne Mariel Hemingway, qui soutiennent ses idées en exergue de son livre) que conservatrices (l’ex-politicien de droite Newt Gingrich a repris certains de ses concepts dans le magazine BusinessWeek, en octobre dernier). Des passages de son livre — notamment sur le consentement sexuel — sont susceptibles de choquer les plus à droite… L’actualité l’a joint à son bureau de l’Université de Californie à San Diego, où il est chercheur invité.

Vous affirmez que l’adolescence est une période inutile, qui ne cesse de s’allonger, retardant l’arrivée à l’âge adulte. N’est-ce pas plutôt un passage obligé dans le développement humain ?
— L’adolescence est une invention culturelle occidentale. Ce n’est qu’au tournant du 20e siècle qu’elle est apparue comme catégorie d’âge. Avant la révolution industrielle, les jeunes passaient beaucoup plus rapidement de l’enfance à l’âge adulte. Les enfants travaillaient aux côtés de leurs parents dès qu’ils le pouvaient, et il n’était pas rare que des jeunes se marient peu après la puberté. Dans plus de 100 cultures du monde, l’adolescence n’existe pas. Les jeunes intègrent la société adulte dès qu’ils le peuvent et ils n’ont pas de conflits avec leurs parents. À l’inverse, aux États-Unis, ils sont isolés des adultes et infantilisés. D’après mes recherches, les Américains de 13 à 17 ans sont actuellement soumis à dix fois plus de restrictions que les adultes et à deux fois plus que les prisonniers : ils ne peuvent pas se marier, avoir de relations sexuelles, boire de l’alcool…

Ces restrictions causent, à votre avis, la crise d’adolescence. Qu’en est-il de la théorie selon laquelle le cerveau des adolescents ne serait pas entièrement développé, ce qui expliquerait, d’après certains chercheurs, leur comportement parfois irresponsable ?
— Cette théorie est contredite par de nombreuses recherches anthropologiques menées dans le monde. La crise d’adolescence est la conséquence directe de notre culture. Il n’y a rien d’inhérent au cerveau adolescent qui soit la cause de ces bouleversements. Il y a en revanche une corrélation entre l’infantilisation des jeunes et leurs troubles de comportement.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont les principales raisons qui ont contribué à prolonger l’enfance ?
— Tout d’abord, il y a eu le mouvement de libération de la femme, qui est apparu aux États-Unis au milieu des années 1800 : les femmes ont de fortes tendances à protéger leurs enfants, peu importe l’âge de ceux-ci. Ce mouvement a été déterminant dans l’instauration de la justice juvénile, de l’éducation obligatoire, des lois sur le travail des enfants. Ces lois n’auraient toutefois pas pu voir le jour sans l’avènement des syndicats, dont l’un des principaux objectifs était de préserver les emplois des travailleurs adultes.

Autre raison importante de la prolongation artificielle de l’enfance : l’émergence d’industries orientées vers les jeunes — musique, vêtements, maquillage… —, qui déversent quantité de produits idiots et dont les ventes ont atteint 200 milliards de dollars aux États-Unis l’an dernier.

Quant à l’éducation obligatoire, elle a surtout contribué à isoler les jeunes Américains du monde des adultes. Aujourd’hui, les teenagers passent environ 70 heures par semaine avec leurs pairs, ce qui ne leur laisse pas beaucoup de temps pour les adultes. En moyenne, les ados américains passent 30 minutes par semaine avec leur père… dont la moitié devant la télé ! Pas étonnant que la communication avec leurs parents soit difficile ! Les jeunes apprennent à peu près tout ce qu’ils savent des autres ados, alors que pour devenir des adultes, ils ont besoin d’avoir plus de contacts avec leurs aînés.

L’espérance de vie s’est beaucoup allongée depuis le 19e siècle. N’est-il pas souhaitable que les jeunes prennent le temps d’apprendre et de se découvrir avant de plonger dans la vie active ?
— Les jeunes sont très différents les uns des autres. Beaucoup sont prêts à entrer dans le monde adulte peu après la puberté et sont frustrés et mécontents d’être traités comme des enfants. Ils dirigent d’ailleurs souvent cette frustration et cette colère contre eux-mêmes ou contre leur famille et la société en général : dépression, suicide, toxicomanie, vol à l’étalage, conduite automobile imprudente, décrochage, automutilation, grossesse, conflits avec les parents…

Comment remédier à cela ?
— Je suis en faveur d’un système basé sur les compétences de chaque personne. Nous devons considérer les jeunes individuellement et non les enfermer dans un groupe d’âge. Il faut permettre aux jeunes d’entrer dans la société adulte dès qu’ils en sont capables. Bien des ados sont au moins aussi compétents que les adultes — notamment en ce qui concerne les relations interpersonnelles, le sens des responsabilités, le leadership, la mémoire… Ils devraient pouvoir bénéficier des mêmes droits, privilèges et responsabilités. Qu’il s’agisse de travailler, de se marier, d’être propriétaire ou de signer des contrats…

Comment évaluer leurs compétences ?
— En mettant au point des tests destinés à déterminer à quels droits un jeune peut prétendre. Il existe déjà de nombreux tests pouvant servir de modèles : les examens de conduite ou ceux qu’il faut réussir pour devenir plombier, médecin, avocat… Devant la perspective d’obtenir des droits importants, des millions de jeunes seront désireux de passer ces tests. Ils seront motivés à apprendre rapidement les notions nécessaires pour y parvenir — et ainsi échapper au monde stupide de la culture ado. Ce que les jeunes désirent le plus, c’est grandir pour avoir enfin le contrôle de leur vie. Quand on leur accorde de vraies responsabilités et des contacts enrichissants avec les adultes, ils relèvent rapidement le défi et leur « adulte intérieur » émerge.

Vous croyez également que le système d’éducation doit changer. Pourquoi ?
— Le système scolaire tel qu’on le connaît a été créé à la fin du 19e siècle sur le modèle des usines de la révolution industrielle. Il s’agissait de répondre rapidement et de façon homogène aux immenses besoins en main-d’œuvre qualifiée. Dans notre monde de plus en plus changeant, l’éducation doit s’étendre sur toute la vie. La première chose que l’on doit enseigner aux jeunes, c’est à aimer apprendre. Mais on leur apprend surtout à détester l’école ! Leurs performances sont d’ailleurs médiocres : aux États-Unis, à peine le tiers des diplômés du secondaire sont compétents en anglais, le quart en maths. Et 30 % des élèves ne terminent pas leur secondaire. Pour être efficace, l’éducation doit s’adapter au rythme de chacun. Or, le système n’offre aucune motivation à ceux qui souhaitent apprendre plus rapidement, et pas assez de possibilités intéressantes à ceux qui veulent quitter l’école plus tôt.

Ce système a-t-il des chances d’évoluer ?
— Oui. Grâce à la technologie, l’éducation à la maison va se développer. Les jeunes qui en sont capables pourront progresser plus vite en travaillant chez eux, à leur ordinateur, à leur propre rythme.

La société américaine est-elle prête à abolir l’adolescence ?
— Malheureusement, nous allons dans la mauvaise direction. Chaque fois qu’une étude sur la criminalité juvénile, la dépression ou la grossesse adolescente est publiée, nous ajoutons de nouvelles restrictions aux jeunes. Dans certains États, les ados n’ont même pas le droit d’entrer dans un salon de bronzage. Et des dispositifs électroniques permettent désormais aux parents de les surveiller 24 heures sur 24…

Le livre de Robert Epstein sera réédité en 2009 sous le titre Teens 2.0 : What Every Parent, Educator and Student Needs to Know About Ending Teen Turmoil.